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LA MAURITANIE
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS.
Etienne RI C H ET
Professeur au Collège des Sciences sociales,
Membre du Conseil supérieur des Colonies.
LA
MAURITANIE
PREFACE
Paul PAINLEVE
Membre de l'Institut,
Ancien président du Conseil.
PARIS
EMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
11, RLE Victor-Cousin, 11
1920
PRÉFACE
C'est une vérité devenue banale tant elle est évidente
que l Afrique du Nord est une autre France transméditer-
ranéenne. Algérie., Tunisie., Maroc, Afrique occidentale
constituent un grandiose et magnifique empire d'un seul
tenant, ouvert sur deux mers, à portée immédiate de la
métropole : véritable prolongement de notre patrie d Eu-
rope à travers les régions les plus saines, les plus habi-
tables, les plus riches en minerais, et souvent les plus fer-
tiles du continent africain.
Un des avantages vraiment substantiels que nous devons
à la victoire, hélas! si chèrement achetée, cest la levée de
toute hypothèque allemande sur le Maroc et la Côte occi-
dentale de V Afrique , cest la fin d'intrigues et d'ambitions
germaniques, si obstinément poursuivies, c'est notre
liberté d'action entièrement reconquise dans toute l'éten-
due de cet immense domaine qui est nôtre, de par les condi-
tions géographiques, de par notre labeur bientôt séculaire,
de par nos efforts et nos sacrifices accumulés.
Ce domaine, ils'agit aujourd'hui d'en exploiter les mer-
veilleuses richesses, non plus seulement par des entre-
prises fragmentaires, mais par une organisation intégrale,
rationnelle et rapide, suivant un plan d' ensemble bien coor-
donné. Il s'agit notamment d'en relier entre elles et avec
la mer toutes les parties, par le rail, par la route., par l'au-
tomobile, par l'avion. Pour réaliser un tel programme, la
première condition est de connaître à fond les diverses
régions de cet énorme quartier d'Afrique, devenu l'hin-
terland naturel de notre civilisation.
VI PREFACE
Or, il est une région qua dédaignée longtemps la curio-
sité des explorateurs et des géographes et sur laquelle nos
renseignements demeuraient épars, incomplets, mal coor-
donnés : c'est celle qui s étend entre le Sénégal et le Niger,
la Mauritanie. Le nouveau livre d'Etienne Richet nous
en trace un tableau minutieux et complet, comblant ainsi
une importante lacune dans notre connaissance de V Afrique
française.
La personnalité d'Etienne Richet est si connue, elle
se détache si nettement parmi la phalange de nos explora-
teurs que fai quelque scrupule A écrire cette préface : la
présentation est bien inutile. La vie même de V auteur est
la plus belle des préfaces.
On a maintes fois répété que la puissance coloniale
•de V Angleterre avait été créée par ses fils de famille qui,
poursuivant la fortune et les aventures à travers les
régions inconnues ou lointaines de la planète, avaient
apporté à la métropole le fruit de leurs audaces et de
leurs découvertes. Et maintes fois aussi, on a déploré les
habitudes casanières de la Jeunesse française; on a invoqué
la suppression du droit d'aînesse, r appauvrissement de
notre natalité, l'amour trop grand des fils de la France
pour le charme et la douceur du sol natal et de la civili-
sation qu'il porte. L'exemple d'Etienne Richet dément
toutes ces raisons.
Fils de famille et fils unique, riche, spirituel et boule-
vardier, adorant la vie de Paris, à vingt ans la grande
presse lui est ouverte et sa plume alerte peut s'y donner
carrière. La littérature le tente, mais l attrait de l'in-
connu le tente plus encore. En iS95, à vingt-trois ans, le
voici à la tête d'une audacieuse exploration de l Alaska:
ce raid merveilleux dans ces terres boréales et glacées, où
deux des compagnons de Richet trouvèrent la mort,
comblait presque entièrement sur nos cartes un vide
énorme compris entre les 55*^ et 10° de latitude et les 160°
et iSO" de longitude. Et le grand écrivain canadien Louis
Fréchette traduisait l'impression du public quand, à Mont-
PREFACE VII
re'a/, il disait à notre compatriote : « Vous venez de tracer
aux poètes de demain un sujet d'épopée. »
Revenu à Paris, la littérature le capte à nouveau. Mais
ce nest qu'un passage. L'autre côté de la terre l'appelle
trop puissamment. Nous le retrouvons au Siam, au Cam-
bodge, à la fois explorateur et diplomate, puis en Chine et
au Japon, d'oii il nous revient... par l'Afrique et Figuig.
Des polémiques, un duel, une blessure ponctuent l'activité
du voyageur. Au Siam, conformément à la mission qu'il a
reçue de Waldeck Rousseau, il s'est efforcé de débrouiller,
au mieux des intérêts français, un écheveau d'intrigues
internationales singulièrement enchevêtrées. Mais c'est
trois ans plus tard seulement, en 1905, que ses idées seront
comprises et ses conseils suivis. Dans l'intervalle, un coup
de nerfs le rend au boulevard; l'époque lui parait, suivant
le mot d'un de ses amis, « bien peu favorable aux grands
coureurs d'aventurées ».
D'être enfermée entre la Manche et la Méditerranée,
son humeur vagabonde se change en humeur batailleuse
et le Jette dans des querelles et dans des duels pour passer
le temps. Mais, dès 190i, la hantise des expéditions loin-
taines le reprend : durant quatorze mois, il parcourt le Sud
marocain et le mystérieux massif de l Atlas, et désormais
l'Afrique le tient tout entier : la Mauritanie, le Sénégal,
le Soudan, le Dahomey, le Congo sont successivement ses
terrains d' exploration ; puis c est un raid audacieux au cœur
de l'Afrique, par les régions du Congo les plus inaccessibles^
l'arrivée, au prix de mille périls, au lac Tanganika ; puis
c'est Madagascar, les Comores, puis encore le Maroc. Et
cette infatigable activité ne se dépense pas seulement en
expéditions aventureuses ; elle s^exprime aussi en quinze
volumes, en carnets de notes, en articles politiques, en vers
improvisés et comme semés sur sa route; tout cela écrit
d'une plume alerte et qui ne s'arrête pas, tout cela plein
de visions façonnées sans phrases comme à la pointe sèche.
Qu'il évoque tel port perdu de l'Océan Indien, telle plaine
aride et nue de la Mauritanie, ou qu'il évoque le Kaiser,
Vni PREFACE
orgueilleux et meurtrier au milieu d'un carnage, les qua-
lités maîtresses d Etienne Hichet, cest la vitalité^ la
justesse et la rapidité du coup d'œil.
Son seizième volume nous apporte aujourd'hui le fruit
de ses travaux sur la région comprise entre le Sénégal et
V Atlas : une description complète de la Mauritanie. Les
divers aspects des paysages^ i enchevêtrement des races.,
V avenir économique de ces régions qui sont loin d' être par-
tout le désert stérile qu'on imagine., tous ces chapitres sont
traités magistralement.
La France, pour surmonter la crise menaçante., a besoin
de toutes les ressources de son domaine africain. Il faut
qu'elle puisse se su ffire à elle-même et exporter. L'Afrique
du Nord lui apportera ses céréales, ses phosphates., ses
minerais de fer; la ^Mauritanie ses troupeaux d'élevage qui
peuvent être infiniment développés.
Que ce livre, en précisant les richesses d'une terre mal
connue, contribue à l'œuvre grandiose de demain.
Paul Painlevé.
CHAPITRE PREMIER
L'OEUVRE DES EXPLORATEURS
Les voyageurs européens qui se sont aventurés dans les
régions si variées de la Mauritanie n'ont pas eu jusqu'à
ce jour la bonne fortune d'attirer Fattenlion publique au
même degré que ceux qui nous ont révélé les territoires,
également inconnus, des grands lacs africains.
Cependant, les documents recueillis par eux, justifient
la persistance avec laquelle la science a poursuivi l'étude
des manifestations de la nature et de l'évolution humaine
dans ces contrées. Bien que la civilisation générale n'ait
rien emprunté aux nomades épars dans les déserts de l'ouest
africain, l'Européen peut du moins, en foulant ce sol aride
et nu, retrouver la trace de phénomènes oubliés, et le sou-
venir presque intact d'une vie organique disparue ; il peut
y renouer le fil de l'histoire du Maroc et de l'Afrique occi-
dentale, il peut également y découvrir les restes de races
humaines intéressantes à plus d'un titre.
Premiers rapports des Européens fivec la Mauritanie . —
Le premier point du littoral occupé par les Européens fut
l'île d'Arguin (appelée Agadir par les Maures). Elle fut
découverte, en 1443, par le Portugais Nuno Tristâo, qui
en prit possession au nom de son roi. Quelques années
plus tard, d'intrépides pécheurs portugais commencèrent
à fréquenter le cap Blanc au nord de la baie d'Arguin el
l'infant don Henri, le grand initiateur des conquêtes mari-
times portugaises, fit, en 1448, occuper Tîle. Sur toute
cette côte, Arguin était le seul point où les Européens
La MAuniTAME. *
'1 LA MAL'HITAMH
pouvaient s'abriter contre les incursions des Maures de
rintérieur.
Sept ans plus tard, le Vénitien Ca-del-Nosto visitait
Arguin à son tour.
Développant leur établissement, les Portugais creusèrent
une citerne, construisirent un fort, achevé en 1461, conti-
nuèrent la pêche et entrèrent en relations commerciales
avec les Maures. Ce commerce consistait à échanger dçs
chevaux contre l'or et les esclaves noirs du Soudan qu'ils
allaient chercher à Iloden, ville maure, située à six jours
de marche à l'orient du cap Blanc.
Ces entreprises, cependant, ne donnèrent point de résul-
tats brillants ; la décadence en était même complète lors-
qu'à la fin du xvi" siècle, les établissements portugais tom-
bèrent aux mains des Espagnols qui abandonnèrent tous
les comptoirs.
Les Hollandais, sans coup férir, s'emparèrent des con-
structions délaissées (1638), les reconstruisirent, creusèrent
une autre citerne et élevèrent une citadelle nouvelle, beau-
coup plus importante que l'ancienne. Bientôt Arguin devint
le centre d'un grand commerce d'esclaves noirs que les
tribus maures allaient capturer au sud du Sénégal pour les
revendre aux Portugais, ainsi que de gommes qu'ils
apportaient des forêts de l'intérieur, et que la Hollande
employait pour ses toiles peintes, le tout échangé contre
des cotonnades, des peignes, des miroirs, des couteaux.
Le contrôleur général Dodun dit, dans un rapport adressé
à l'ambassadeur du Roi de France près les Etats généraux
des Provinces unies :
« Tout l'avantage, même le seul, que les Hollandais
peuvent tirer du fort d'Arguin, c'est le commerce de la
gomme qu'ils peuvent faire sur la côte la plus prochaine
car, à l'égard de la traite des nègres, ils conviennent qu'ils
ne la peuvent faire du côté de ce fort. Cette gomme est
absolument nécessaire aux Hollandais pour l'impression
des toiles peintes. Ils sont les seuls qui en usent : c'est de
cette seule côte qu'on la peut tirer, et deux vaisseaux de
l'œuvrk dp:s explorateurs 3
raisonnable grandeur, ou même un gi'os vaisseau peuvent
à peu près trafiquer toute la gomme nécessaire pour la con-
sommation d'une année en Hollande. »
Tentés par l'importance qu'avait prise Arguin, les Anglais
s'en emparèrent en 1665. Vaincus l'année suivante par
l'amiral Ruyter, ils durent rendre l'île à ses maîtres hol-
landais, qui, très aimés des tribus maures, reprirent de
nouveau leur trafic avec elles, trafic qui atteignit bientôt un
tel développement que le commerce de notre colonie du
Sénégal en fut notablement diminué.
Pendant la guerre de Louis XIV avec la Hollande, cinq
vaisseaux français vinrent croiser devant la baie d' Arguin ;
à la suite d'un vigoureux assaut, la forteresse capitula, et
l'île fut évacuée.
Le traité de Nimègue (1678) nous confirma cette posses-
sion et quelques années plus tard, Louis XIV concédait à
la Compagnie française des Indes et du Sénégal, la côte
d'Afrique entre Sierra-Leone et le cap Blanc.
Mais si les Français s'étaient emparés d'Arguin, c'était
seulement pour en ruiner le commerce afin de relever celui
de Saint-Louis du Sénégal. Bientôt, les caravanes qui
venaient de l'intérieur, au lieu de se diriger sur Argfuin,
reprirent vers le nord le chemin du Tafilalet et du Noun ;
tout commerce disparut, et la garnison, inutile, fut retirée
du fort.
Au moment de la guerre qui suivit la Ligue ct'iVugs-
bourg, les Hollandais reparurent avec quelques vaisseaux
et, aidés des Maures, reprirent 1 île dix ans après l'avoir
évacuée. Ils remirent en état la citadelle et les comptoirs,
recommencèrent leur trafic qui amena à deux pas de sa
ruine la Compagnie du Sénégal.
Dans les dernières années du xvii'' siècle, un nouveau
gouverneur, doué d'une grande énergie, entreprit de la
relever. Il se mit en rapport avec les tribus de l'intérieur,
pour les décider à ne plus commercer avec les Hollandais,
alla deux fois en France pour convaincre le roi de reprendre
l'île d'Arguin, afin d'en chasser les Hollandais et des vais-
seaux français vinrent s'en emparer.
LA MAIJHIÏAM1-:
Mais les Hollandais, ne voulant pas renoncer à leur
fructueux trafic, allèrent s'installer sur la côte, à quelque
distance, en un point appelé Marsa par les Maures et qu'on
nomma Portendik, dans une petite baie protégée de bancs
de sable et constituant la seule place possible pour établir
un port sur toute la côte. Ils y bâtirent un fort en bois et,
l'année suivante, l'ancien gouverneur d'Arguin allait de là
reprendre l'île.
Des vaisseaux de France ramenés par l'opiniâtre Brué,
revinrent croiser devant les deux comptoirs. Portendik se
rendit, mais abandonné presque aussitôt par un gouver-
neur incapable qui s'embarqua avec la garnison, après avoir
démoli le fort, il ne tarda pas à y voir revenir les Hollan-
dais qui remirent tout en état afin de pouvoir continuer à
concurrencer le commerce des gommes dont notre colonie
du Sénégal détenait à peu près le monopole.
L'obstination de Brué amena l'année suivante une expé-
dition nouvelle où M. de Salverl s'empara d'Arguin et de
Portendik, que le traité de La Haye nous concéda définiti-
vement en 1727. Mais, sous les successeurs de Brué, la
Compagnie porta de nouveau tout le commerce sur Saint-
Louis, et le fort d'Arguin, abandonné, fut rasé.
Lorsque, pendant la guerre de Sept ans, les Anglais
s'emparèrent de Saint-Louis, Arguin et Portendik tom-
bèrent aussi entre leurs mains. Le traité de Versailles nous
rendit l'île. Il n'en fut pas de même de Portendik qui,
demeuré aux mains des Anglais, devint le centre d'un com-
merce de gommes si important que, pour éviter la ruine
complète de Saint-Louis, nous fûmes obligés de leur
racheter le monopole de ce produit par le don de notre
factorerie d'Albreda, sur la Gambie.
Pendant la Révolution, les Anglais reprirent lîle ; les
traités de 1817 nous la rendirent sans qu'aucune amélio-
ration fût survenue pour elle au milieu de ces fortunes
diverses. Un an auparavant, la frégate la Méduse avait fait
naufrage en face du banc d'Arguin, et la renommée
sinistre qui s'ensuivit devait pour longtemps éloigner les
navigateurs de cette côte, inhospitalière.
L ŒUVRE DES EXPLORATEURS O
Les traités de Paris nous restituaient aussi Porlendik,
complètement ruiné et devenu tout à fait nul au point de
vue commercial. Rien n'en subsiste plus aujourd'hui ; mais
à quelque distance de son ancien emplacement, le gouver-
neur général de l'Afrique occidentale a fait élever, en 1903,
le poste militaire de Nouakchott.
Le dix-neuvième siècle. — En 1859, le général Fai-
dherbe, étant gouverneur du Sénégal, songea à rétablir la
fortune d'Arguin. Il chargea le lieutenant Aube et le capi-
taine du génie Fulcrand, d'aller étudier Tîle, ainsi que la
baie toute proche du Lévrier. Leur conclusion fut qu'il
fallait renoncer à l'idée de restaurer Arguin, dont l'accès
devenait de plus en plus difficile, même aux vaisseaux de
moyen tonnage, et créer plutôt des installations nouvelles
au Cap Blanc. Aucune suite pratique ne fut donnée à cette
mission.
En 1869, dans ces mêmes baies, mission hydrographique
des lieutenants de vaisseau Blanc et Clément que suivent,
toujours dans le but de déterminer le point favorable pour
l'emplacement d'un établissement nouveau sur la côte, au
nord de Saint-Louis, la mission Aubert en 1885, la mis-
sion Raffenel en 1886, la mission Bucharden en 1894, la
mission de Francq en 1896 et Famin en 1900, — sans par-
ler de l'essai malheureux de la société marseillaise « la
Marée des deux Mondes » qui, en 1877, fondait à Arguin
des établissements pour le transport en Europe du poisson
frigorifié.
Après ces multiples examens, il faut admettre que ce
point a perdu toute son ancienne importance, due surtout
au commerce des noirs et à celui de la gomme, dont l'un
est aujourd'hui bien diminué et l'autre supprimé, et recon-
naître que, sur cette côte, la place d'avenir, tant au point
de vue de la navigation qu'au point de vue de Finstallation
à terre est, sans doute, la baie du Lévrier et le cap Blanc,
Mais, dans tout ce qui précède, il ne s'agit que d'inté-
rêts et d^entreprises commerciales sur la côte. Jusqu'au
premier tiers du xix^ siècle, nul Européen n'avait cherché,
6 LA MAURITANIE
dans un bul de curiosité scienLifique et d'exploration, à
pénétrer dans les terres arides, peuplées de tribus hostiles,
qui se déroulent à l'est de cette côte.
Le premier, peut-être, qui foula ce sol inexploré de la
Maurilanie intérieure, est un marin des Sables-d'Olonne,
appelé Paul Imbert qui, naufragé, fut capturé par les
Maures et emmené par eux jusqu'à Tombouctou ; mais il
mourut au Maroc, en esclavage, et n'a pu laisser la moindre
relation de son séjour forcé en Afrique.
En 1816, les naufragés de la Méduse durent regagner à
pied le Sénégal et, après plusieurs semaines de marche le
long de la côte, sons le soleil brûlant, en butte à la faim,
à la soif et aux brutalités des Maures, ils arrivèrent enfin à
Saint-Louis. L'un d'entre eux, un Saxon nommé Kummer,
s'était écarté dans le désert pour y faire des recherches
entomologiques ; les Maures se saisirent de lui, le gardèrent
quelque temps en captivité et, finalement, le ramenèrent
près des autres à Saint-Louis. Il rapportait diverses notes
sur les peuplades parmi lesquelles il avait vécu, mais peu
de chose sur le pays lui-même.
En 1814, René Gaillié, de Mauzé, près Niort, orphelin
et sans amis, s'embarquait à quinze ans pour le Sénégal ;
sous prétexte de négoce, il séjourna longtemps chez les
tribus Trarza et y apprit la langue, les mœurs, les cou-
tumes du pays ; après dix ans d'obstacles et d'efforts, il
réussit à pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique jusqu'à
Djenné et jusqu'à l'inaccessible Tombouctou (1828) d'où il
revint, à pied, jusqu'à Tanger. Là, il fut reçu par notre
consul Delaporte, arabisant distingué, qui lui fît l'accueil
enthousiaste qu'il méritait. A son retour en France, la
Société de géographie lui décerna un prix de 10.000 francs
et le gouvernement de Louis-Philippe une somme de
3.000 francs. Le directeur des colonies, Saint-Hilaire,
écouta avec le plus vif intérêt les renseignements rapportés
par lui sur l'intérieur de l'Afrique et les moyens de déve-
lopper notre colonie du Sénégal. Il fut même nommé rési-
dent de France au Niger, où il rêvait d'étudier les mines du
r
L t)i:UVHK DES EXHLOKATKURS 7
Bouré et les ressources de ce pays si important, au point
de vue de nos possessions. Il mourut sans avoir pu s'y
rendre, emporté par les suites d'une maladie contractée en
Afrique, A son retour, il avait publié le récit de son voyage.
Rappelons que le 1^'' février 1883, le colonel Borgnis-
Desbordes planta le drapeau tricolore sur ce village de
Bamako, dont Caillié avait décrit l'importance et qui est
aujourd'hui le chef-lieu de notre colonie Haut-Sénégal-
Niger.
En octobre 1843, le colonel Caille fit une courte explora-
tion du pays Trarza, au nord du Sénégal, et écrivit une
relation assez brève des mœurs des peuplades qu'il avait
observées.
En 1849, le département de la marine et des colonies
donna mission à Louis Panel, indigène sénégalais, d'aller
explorer le pays, de SainL-Louis jusqu'à Alger, par la
région saharienne. Avec une caravane, il partit de Saint-
Louis au début de l'année 1850, se donnant comme un
chrétien converti à l'islamisme. Bientôt reconnu par le
chef d'un village, il réussit pourtant à convaincre ses
compagnons qui voulurent bien le garder avec eux.
La caravane longeait le littoral océanique jusque vers
Portendick, franchissait avec beaucoup de difticuUé la mon-
tagne de Sakhfa au sud de l'Adrar, atleignait Iridji, Makhert
el enfin le village de Chinguetti, entouré de champs, de
céréales et de bouquets de dattiers, peuplé de trois cents
habitants, aux environs riches en bestiaux, et où le com-
merce des échanges est très développé. Là, Panet subit de
la part de la population beaucoup d'outrages et de mauvais
traitements. Une tribu de Laroûm le recueillit, le soigna,
le guérit et le mena dans le Noun, à Aouguelmin, auprès
du cheikh Beyrouk. Celui-ci s'aperçut vite qu'il avait
devant lui un infidèle. Cependant, il le protégea contre le
fanatisme des habitants. Après trois jours de marche, Pla-
net arrivait enlin dAouguelmin à Mogador, où M. Flory,
consul de France, le reçut; après quoi, il s'embarqua pour
Marseille. Il rapportait des renseignements nouveaux et
LA MAIRITAME
intéressants, quoiqu'en somme assez secondaires, sur la
production de la région située au-dessus du Sénégal et celle
de TAdrar.
Le rabbin Mardochée, célèbre par son voyage à travers
le Maroc, allant à ïombouctou, visita la partie nord du
Sahara occidental en passant par Tindouf, Toudejine Ouân
et El-Araouân (d859).
Les grandes explorations modernes. — Avec le capitaine
d'état-major Vincent, officier d'ordonnance du général Fai-
dherbe, gouverneur du Sénégal, nous arrivons à un remar-
quable explorateur de la côte mauritanienne (mars-juin
1860).
Accompagné d'un interprète noir, le capitaine Vincent se
rendit d'abord chez le cheikh des ïrarza qui avait pris
avec le gouverneur l'engagement de le protéger. Ensuite,
il traversa la forêt des gommiers de llguidi, le Tahar, la
ville de Tiourourt, Portendick, puis le Tarad, l'Agneitir,
et, après avoir longé la baie de Saint-Jean, inclina au nord-
est, vers la région appelée le ïiris, vaste plateau granitique
qui longe l'Océan.
Le cheikh des Oulad-Delim, croyant que le capitaine
apporte avec lui de riches présents, l'accueille bien de
prime abord, puis, voyant qu'il n'en est pas ainsi, il le
livre aux insultes de son campement. Avec des guides
Oulad-Delim, Vincent continue sa route à l'est, vers
l'Adrar. Pillé par ses guides, demi-mort de fatigue et de
soif, il parvient chez le cheikh des Yaya-ben-Othman.
Celui-ci se répand en promesses, conduit l'explorateur en
vue des villages de Ghinguetti et d'Atar, mais en lui défen-
dant d'y pénétrer et, en le congédiant, lui donne pour toute
suite un marabout.
Franchissant le col de Jaul, Vincent sort de l'Adrar,
passe dans l'Inchiri en courant le risque d'être repris par
les Oulad-Delim, rentre à Tivourvourt le 9 juin et, une
semaine après, à N'Diago, ayant fait deux mille kilomètres
en quatorze semaines.
L'apport de ce rapide et périlleux voyage fut un certain
L (FX'VRE DES EXPLORATEURS
nombre de renseignements géologiques et géographiques,
malheureusement assez succincts, et des aperçus favorables
sur la réorganisation d'un établissement commercial à
Àrguin en vue du trafic de la laine, de la cire, des plumes
d'autruche, de l'ivoire et de l'or avec les tribus des régions
du nord du Tiris et du sud du Maroc.
Un indigène sénégalais qui avait fait partie de la suite
de Vincent, Bou-el-Mogdad, sollicita du général Faidherbe
l'autorisation de faire un nouveau voyage du Sénégal au
Maroc afin de compléter le précédent. En décembre de la
même année il partit avec des Maures de la tribu des Aït-
Yacoub, venus à Saint-Louis pour y faire l'échange des
dattes. La caravane passa par N'Diago, Aoutil, Léguèchi-
chi, Djioua (Petit-PorLendik) et, laissant l'Adrar à droite,
la caravane s'en alla, à travers les sables de l'Akchar,
dans le Tiris, où elle échappa heureusement aux Oulad-
Delim.
Le cheikh des El-Hadj-el-Moktar retint longtemps Bou-
el-Mogdad. Celui-ci parvint cependant à reprendre sa route.
Poursuivant son chemin parallèlement à la côte, à travers
la contrée aride, laissant à gauche la colonie espagnole de
Rio de Oro et à droite la sebkha d'Idjil, la caravane tra-
versa la Séguiet-el-Hamra, l'oued Dràa, l'oued Noun, l'oued
Sous, Agadir, et termina enfin sa course à Mogador, d'où
Bou-el-Mogdad, en passant par Tanger, s'en alla à Alger,
puis à Paris. L'année suivante, il fit le pèlerinage de la
Mecque et revint dans son pays.
Dans les dernières années du dix-neuvième on commence
à comprendre, en France, tout le parti que l'on peut tirer des
conquêtes coloniales et l'on professe, tout à coup, un grand
enthousiasme patriotique et scientifique pour les voyages
de découvertes. En 1880, Paul Soleillet ol)tient du mini-
stère des Travaux publics une mission d'exploration du
Sénégal à Alger en vue d'un projet de chemin de fer trans-
saharien. Parti de N'Diago en février 1880, son plan était
d aller dans l'Adrar, le Tichit, Walata, de passer l'été à
Tombouctou et de regagner ensuite Alger par In-Salah.
10 LA MAURITANIE
Mais à Akhmeyou, à deux jours de marche avant Atar, un
parli d'Oulad-Delim l'allaqua et le pilla complètement. Il
ne dut la liberté qu'à Finlervention du cheikh Saad Bou et
dut rentrer à Saint-Louis.
A son retour à Paris, on lui confia une mission nou-
velle. Il s'embarqua pour Saint-Louis, séjourna trois
semaines en pays ïrarza et fut encore forcé de revenir sur
ses pas. Avec une patience obstinée, quatre fois il alla à
Saint-Louis chez les Maures et du pays Maure à Sainl-Louis
sans pouvoir réussir dans ses entreprises sahariennes jus-
qu'au jour où il fut rappelé en France. Il avait cependant
réuni d'intéressants documents sur la contrée et ses habi-
tants.
Mentionnons, en passant, le docteur Oscar Lenz qui, la
même année, étant parti de Tanger, s'en allait par Fez,
Rabat, Marrakech, l'oued Sous, l'oued Drâa, à Tindouf,
Toudeynie, Ouân et El Araouân, jusqu'à Tombouctou
(itinéraire précédemment suivi par le rabbin Mardochée) et
retournait de là par Nioro et Médine, jusqu'aux rives du
Sénégal, pour redescendre ensuite le fleuve jusqu'à Saint-
Louis.
Saluons en Camille Douls un des plus intrépides explo-
rateurs de la Mauritanie (1887). S'étant fait débarquer sur
la côte, au hasard, auprès du cap Garnet, il se donna chez
les tribus voisines pour un trafiquant musulman appelé
Abd-el-Malek. Aussitôt reconnu pour un chrétien, il est
pillé, frappé, chargé de chaînes par les Oulad-Delim et
enterré dans le sable jusqu'au cou sous le soleil brûlant.
Haletant, près d'expirer, l'idée lui vient de balbutier un
verset du Coran ; aussitôt les Oulad-Delim, convaincus
qu'ils ont entre les mains un vrai croyant et saisis de
remords, le déterrent, l'emportent sous une tente et lui
prodiguent leurs soins. Trois chérifs vénérés, consultés
successivement, le reconnaissent pour un bon musulman.
Avec le campement des Oulad-Delim chez lequel il se
trouve, il est emmené dans la direction de l'Est, vers l'Iguidi ;
ensuite, se dirigeant vers le Nord, la tribu revient vers
l'œuvre des explorateurs H
la côte qu'elle rejoint à quelque distance du cap Bajador
pour la longer, en remontant toujours, jusqu'au cap Juby.
La tribu repart ensuite vers TEst, suivant presque parallè-
lement la Seguiet-el-Hamra jusqu'à Tindouf; de là elle
retourne au cap Juby, puis longeant l'oued Noun, elle arrive,
finalement, dans le sud du Maroc.
Pendant ces pérégrinations, Douls se trouva naturelle-
ment mêlé à tous les épisodes de la vie des nomades, à
toutes les scènes de leur existence ; il put les observer d'aussi
près qu'un des leurs. Même il s'était fiancé à une jeune fille
de la tribu qui l'avait secouru au moment de ses premières
épreuves. Il obtint ainsi l'autorisation de s'en aller dans
son pays pour y chercher la dot.
Il remonta dans le sud du Maroc. Mais, en arrivant à
Marrakech, il fut reconnu pour un nasrani (chrétien) et
emprisonné ; le consul anglais le fit élargir et conduire à
Mogador et, de là, notre consul le rapatria par Saffi et
Mazagan.
Cette dangereuse expédition lui avait permis d'amasser
un nombre remarquable de documents sur la vie de tribu
chez les Maures, mais peu de renseignements scientifiques.
Il n'avait, d'ailleurs, pas parcouru la région sud de la Mau-
ritanie.
Aussi, dès son retour en France, il forma le projet d'un
nouveau voyage où, traversant tout le Maroc sous le cos-
tume musulman, il irait jusqu'à Tombouctou pour revenir
ensuite par le Sénégal.
Parti de Marseille en juillet 1888, il débarqua à Tanger,
accomplit le pèlerinage de La Mecque, et, de retour à Tan-
ger, commença à descendre vers le Sud par le Talifalet et
l'oasis du Touat. A moitié route, entre Akabli et Tombouc-
tou, ses guides l'élranglèrent, tandis qu'il dormait, auprès
du puits de Hilighen. Il avait vingt-cinq ans.
Vers la même époque, Charles Soller, chargé d'une mis-
sion du gouvernement français au Maroc et sur la côle
mauritanienne, explora la région du cap Juby jusqu'au cap
Mirik, traversa ^'ictoria-Port, la colonie anglaise du cap
12 LA MAI un AME
Juby, Villa Gisneros, la colonie espagnole riveraine du
Rio de Oro, puis le cap Blanc, la baie du Lévrier, la baie et
Tîle d'Arguin et ses voisines, Tidre et Kiji, en étudiant ce
point spécialement sous le rapport du commerce qu'on
pourrait y établir, afin d'attirer vers cette possession fran-
çaise les caravanes du Soudan, qui, de Tombouctou et de
l'Adrar, s'en vont dans le Maroc méridional et vers le Rio
de Oro.
Léon Fabert, chargé ensuite par le gouverneur du Séné-
gal, M. de Lamothe, d'étudier le pays Trarza, parcourut
cette région et le Sahara occidental en 1891. En 1894,
après un nouveau séjour de six mois chez les tribus
nomades, il tomba malade à Touizit, chez le cheikh Saad
Bou, son ami et son protecteur, frère du cheikh Baba, qui
avait sauvé Paul Soleillet lors de sa captivité chez les
Oulad-Delim, et fut obligé de s'arrêter momentanément.
Mais il ne tarda pas à reprendre ses travaux.
Cinq fois, il parcourut le pays Trarza, étudia à fond
les salines et les dunes de l'Aftout, découvrit dans la plaine
d'Inchiri une chaîne de dunes encore non signalée, observa
les mœurs des peuples de la contrée et démontra la néces-
sité pour la France de s'installer sérieusement sur cette
côte, afm de lutter contre les établissements espagnols du
Rio de Oro et les établissements anglais du cap Juby.
Mais Léon Fabert éprouva cruellement l'indifférence
qui. chez nous, s'attache trop souvent aux hardis pionniers
qui servent la France aux rives lointaines. Revenu à Paris,
épuisé par la fièvre, dénué de ressources, il dut, pour sou-
tenir les siens, s'engager au service de l'agence Havas,
pour un voyage à Madagascar. Ces fatigues nouvelles l'ache-
vèrent ; ramené de force par la maladie, il mourut à Mar-
seille en janvier 1896.
Au moment où Fabert parcourait le Trarza, le ministère
des Colonies confiait à Gaston Donnet la mission de recon-
naître l'Adrar, en passant à travers le pays Trarza et les ter-
ritoires des Oulad-Bou-Sba et des Oulad-Delim. de séjour-
ner à Rio de Oro, puis de s'en aller de là au Nord-Est jus-
l'œuvre 1)i:s i:xploratp:urs 13
qu'à Tindouf et de là au cap Juby. Ce programme était
intéressant. Malheureusement, il ne fut pas rempli et la
relation de Donnet est presque aussi inexacte que les pre-
miers rapports de l'ichtyologue Gruvel dont nous parle-
rons plus loin.
La mission organisée en 1900 pour l'étude de la Mauri-
tanie par Blanchet, chargé des études géographiques et
Dereims des études géologiques, mérite, par contre, une
certaine attention. Elle se proposait d'étudier la sebkha
(saline) d'Idjil et les dépressions environnantes ainsi que
tout l'Adrar Tmar, pour y chercher les nitrates signalés par
les précédents explorateurs. Le haut intérêt économique de
cette entreprise avait décidé plusieurs banques importantes
à se charger des frais de l'expédition.
La mission Blanchet, partie de Saint-Louis en mars 1901,
suivit d'abord le long du littoral la ligne des puits de l'Af-
tout, en remontant au nord vers Bilaouak, à travers une
région de salines nombreuses, déjà exploitées par les indi-
gènes pour leurs besoins particuliers.
Après Bilaouak, la mission tourna à l'Est, vers la dépres-
sion de Timardine, où elle étudia les dépôts de soufre
provenant de la décomposition des gypses, très abondants
en ces parages, puis, toujours à l'Est, en traversant des
dunes basses vers Touisikt où habite le fameux marabout
Saad-Bou, et, plus loin encore, à l'orient toujours, à tra-
vers une vaste plaine basse et pierreuse, jusqu'aux collines
de calcaire noir qu'on appelle la muraille de l'Adrar, étu-
diant sommairement la constitution géologique de ces
régions qui se prolongent en plateau vers Chinguetti à
l'Est, vers Bakel au Sud et la sebkha d'Idji au Nord.
Arrivée à Atar, la mission reçut un bon accueil de l'émir
Mokhtar Ould-Aïda ; mais l'autorité de ce chef était con-
testée. Habilement exploité par ses ennemis, le fanatisme
de la population fit violemment explosion : le convoi fut
pillé, les documents confisqués et détruits; la plupart des
tirailleurs lâchement abandonnés par le lieutenant Jouinot-
Gambetta, qui suivit Blanchet chez l'émir, furent massacrés
14 LA MAL KIT AME
et ceux qui restaient purent s'échapper et gagner Saint-
Louis. Les trois voyageurs qui composaient la mission,
enfermés dans des cages, demeurèrent en captivité pendant
plus de deux mois et demi. Le grand marabout Saad Bou.
vénéré dans tout FAdrar, leur fît rendre la liberté. Mais
la mission n'avait pu remplir son but, puisqu'Atar, où elle
fut ainsi brusquement arrêtée, se trouve à 2.o0 kilomètres
en deçà de la sebkha didjil, dont elle devait étudier les
nitrates.
L'œuvre de (^oppolani. — Nous arrivons maintenant au
véritable initiateur, à celui qui fut en réalité le créateur
de la Mauritanie française.
En 1898, le général de Trentinian, gouverneur du Sou-
dan, homme remarquable aujourd'hui trop oublié, qui com-
prit avant tout la possibilité de mettre le Soudan en valeur
par les cultures de coton et les exploitations minières, se
rendit compte de l'importance qu'il y aurait pour nous,
pour la sécurité de notre colonie du Sénégal, à savoir ce
qui se passait dans les milieux musulmans, d'y nouer des
intelligences afm de relever notre prestige fort amoindri
dans l'esprit des indigènes par ce fait que nous avions con-
senti à payer aux chefs des tribus riveraines du Sénégal
certaines sommes appelées coutumes, afin d'obtenir leur
garantie pour la sécurité de nos territoires et de notre
navigation sur le fleuve. Ils observaient fort mal la con-
vention, se bornant à toucher l'argent qui. dans l'esprit
simpliste des indigènes, prenait ainsi un air de tribut payé
par les roumis aux vrais croyants.
Pour l'œuvre de conquête morale qu'il se proposait, le
général de Trentinian demanda au gouverneur général de
l'Algérie de lui envoyer un homme sûr, parlant Tarabe et
très au courant des mœurs maraboutiques. On lui désigna
Xavier Coppolani, un Corse, jeune encore, alors adminis-
trateur de commune mixte en Alfjérie, mais dont la haute
valeur dépassait de beaucoup cet emploi. Déjà connu par
une mission au Soudan, il venait de publier un savant
ouvrage sur les confréries musulmanes (1898).
l'œuvre des explorateurs 15
Dès la fin de l'année, Goppolani se mit à l'œuvre. Sans
escorte, il parcourut les tribus maures de la rive droite du
Sénégal, sachant se faire bien accueillir partout, se liant
d'amitié avec les chefs renommés jusque là comme les plus
hostiles à la France, gagnant la confiance des plus fanatiques
grâce à sa profonde connaissance de l'arabe et des choses
musulmanes.
Il revint avec cette conviction que nous pouvions, par la
seule puissance morale, conquérir ces peuplades réfrac-
taires à retrancher, et mettre un terme à la fâcheuse situa-
lion créée par nous du fait de ces subventions humiliantes
et inutiles, chose d'autant plus désirable qu'une expédition
militaire serait mal vue en France et présenterait, d'ail-
leurs, des difficultés presque insurmontables à cause de
notre ignorance du pays et de la mobilité de l'adversaire
que nous aurions à combattre, et qu'un insuccès même par-
tiel, nous attirerait à tout jamais, le mépris de ces popula-
tions belliqueuses. Son plan était de profiter des divisions
des tribus pour opérer l'œuvre de pénétration pacifique, de
gagner certains chefs plus intelligents et plus faciles, et
d'arriver par l'influence de ceux-là, à l'apaisement général.
Il faut ici se souvenir que les tribus maures de ces régions
se distinguent en deux classes : les tribus maraboutiques
vivant d'agriculture et d'élevage et qui, respectées à cause
de la vénération qu'inspirent leurs chefs religieux, n'ont
pas cru nécessaire de s'armer pour la défense, et les tribus
guerrières dont le pillage et le banditisme constituent les
seuls moyens d'existence.
Avant notre installation au Soudan, ces tribus guerrières
épargnaient, en effet, les tribus religieuses de leur race, se
bornant à exercer leurs rapines chez les peuplades noires.
Mais du jour oîi, notre autorité étant fortement établie
dans la contrée, ils s'y heurtèrent sur nos territoires à nos
postes et à nos troupes, ces tribus guerrières se mirent à
razzier leurs sœurs, les tribus maraboutiques, qui, trop
faibles pour se défendre matériellement malgré la puis-
sance morale dont elles disposent, en conçurent une grande
colère, et contre les tribus pillardes et contre les Français.
16 LA MAUIUTAMK
Goppolani, au cours de son voyage de 1898-1899, se lia
avec les chefs de ces tribus maraboutiques et leur démon-
tra que notre établissement dans leur pays, tout en ne por-
tant nulle atteinte à leurs sentiments religieux, les mettrait
pour l'avenir à Fabri des razzias ; il leur fil promettre de
consacrer leur influence au service de la France.
Rentré à Paris, il s'efforça, sans se laisser arrêter par les
partis pris et les mauvais vouloirs, avec l'inlassable obstina-
tion des convaincus, de convertir le gouvernement à ses
vues, et finit par persuader le ministre des Colonies, ainsi
que M. Roume, le nouveau gouverneur général de l'Afrique
occidentale.
Muni dès lors d'une qualité officielle pour traiter avec
les chefs maures, il retourna (1902-1903) dans les tribus
déjà parcourues au cours du précédent voyage.
Son succès fut aussi remarquable que rapide. Les mara-
bouts des Trarza et des Brakna se rangèrent à notre
cause, renoncèrent de bonne grâce à toucher les « cou-
tumes », amenèrent même leurs populations à nous verser
les impôts arabes du zekhat et de Yachour (impôts sur le
bétail et sur les récoltes), nous demandant seulement d'as-
surer la sécurité de leur pays.
Peu après, les tribus guerrières à leur tour, se voyant
isolées firent leur soumission aux mêmes conditions que les
tribus maraboutiques. Tel fut le résultat merveilleux obtenu
sans coup férir, avec une dépense qui n'excéda pas
400.000 francs, — résultat dont l'effet et le retentissement
furent considérables dans les pays environnants et dans le
monde islamique. Deux postes de spahis, installés des deux
côtés de Podor, à peu près à égale distance, devaient suffire
pour surveiller cette vaste région, jusque là réputée entiè-
rement inculte et aride, mais que l'intrépide explorateur
nous révélait boisée par endroits, cultivée par places, arro-
sée par ces bras morts du Sénégal qu'on appelle des mari-
gots, et, pour tout dire, capable d'un avenir qu'on ne soup-
çonnait pas.
Lorsque, le 18 octobre 1904, un décret réorganisa sur
l'œuvre des explorateurs 17
de nouvelles bases notre colonie de l'Afrique occidentale,
Coppolani fut nommé délégué du gouverneur général pour
la Mauritanie, et c'était justice, car c'est par lui que cette
région, hier encore inconnue et hostile, s'ouvrait à notre
occupation, notre commerce, notre influence.
Coppolani ne s'arrêta point là. Dès 1904, il fut chargé
d'une nouvelle mission dont le but était d'opérer une
entente avec les peuplades des territoires qui s'étendent
entre le Sénégal et le sud algérien. Avec une dizaine de
compagnons, fonctionnaires et officiers, et une assez impor-
tante escorte de goumiers, de tirailleurs et de spahis, il se
dirigea vers le Nord par le pays Tagant, où s'était étendu
jadis le riche royaume des Gangaris, dont quelques vestiges
subsistent encore au Sénégal sous le nom de Saracolais. et
reconnut que, lorsque la pacification aurait supprimé les
guerres et les pillages perpétuels, cette contrée aujourd'hui
dévastée, mais naturellement fertile, deviendrait susceptible
d'un rendement important.
La mission traversa Ras-el-Barka, la bananeraie floris-
sante d'El-Haoussima, puis le territoire des Ida-ou-Aïch,
oîi elle eut à lutter contre leur chef Barka, ennemi obstiné
de la France, brisa la résistance de ces guerriers redou-
tables et s'installa enfin dans la capitale du Tagant, Tid-
jikdja. Un poste y fut construit. Là, bientôt on reçut la
soumission des Ida-ou-Aïch, puis celle de la riche tribu
maraboutique des Ida-ou-Ali.
Coppolani se proposait de pénétrer dans l'Adrar, d'y
reconnaître les mines de sel et d"y créer une métropole
saharienne qui deviendrait le centre d'un nouvel empire
colonial français, édifié par la seule propagande de nos
bienfaits pour les populations, puis de revenir à son point
de départ soit par Tichitt à l'Ouest, soit par le chemin
déjà parcouru, de s'embarquer à la baie du Lévrier pour
aller s'entretenir à Dakar avec le gouverneur général de
l'Afrique occidentale et de regagner ensuite la France, afin
de soumettre à l'opinion de la métropole le résultat de ses
travaux.
La Mat ritame. 2
18 LA MAURITANIE
Le coup de feu d'un bandit du désert brisa ces magni-
fiques espoirs. Dans la nuit du 12 mai 1905, Xavier Cop-
polani fut assassiné dans son campement, près de Tidjikdja,
au cours d'une attaque de Maures envoyés par Ma-el-Aïnin,
lé marabout de la Seguiet- el-IIamra, ce grand centre d'agi-
tation où l'effervescence du fanatisme islamique fermente
sous le soleil pour aller se répandre jusqu'aux koubbas de
l'Adrar et aux douars de l'Atlas.
Ce meurtre était si bien le signal d'une entreprise con-
certée que, peu après, les Iribus dissidentes vinrent mettre le
siège devant Tidjikx:lja ; elles furent repoussées avec pertes,
et l'occupation du Tagant s'en suivit. Nos troupes se sai-
sirent des ksours et des oasis, et ainsi fut rapidement ame-
née la soumission des tribus qui nomadisent dans la con-
trée.
Coppolani avait formulé cette phrase qui résonne avec
un accent prophétique : « Au Sahara, celui qui tiendra les
palmeraies tiendra les nomades. » C'est en se basant sur
ce principe que, l'année suivante, le capitaine Cauvin et le
lieutenant Cordier ont, en suivant la route des puits, pu
repérer les points où les tribus errantes et pillardes des
Maures se rallient et se concertent pour organiser les raz-
zias et se précipiter sur les villages noirs pour le pillage des
tentes et l'enlèvement des femmes et des enfants.
Notre occupation et la création du poste de Nouakchott,
élevé en 1903 par Coppolani sur la côte, à l'extrême-sud du
banc d'Arguin, a forcément amené les voyages réitérés de
plusieurs officiers et fonctionnaires de Saint- Louis à Nouak-
chott, à travers la région Trarza qui s'étend le long de
l'Océan, au-dessus du fleuve Sénégal. Mentionnons les
commandants Frèrejean, Galland, Beck et Garnier. les
résidents civils Mère et Théveniaut. Des officiers méha-
ristes ont poussé des reconnaissances plus au nord : le capi-
taine Berger a été à Touizit, à Akhjoucht ; en ce dernier
point encore, les capitaines Monhoven et Repoux, les lieu-
tenants Coutance et Labonne (1907).
En janvier 1908, le lieutenant Schmidt, parti d' Akhjoucht
l'œuvre des explorateurs 1 0
avec les méharistes qu'il commandait, opérait une recon-
naissance dans le Tijirit, l'Agneilir, l'Asfal, allait jusqu'au
cap Mii'ik ou Timiris, explorait la côte au nord de ce cap,
la baie de Saint-Jean et l'île de ïidra. L'impression de cette
tournée rapide, montrant ce que nous pouvons faire comme
opération de police, fut d'un excellent effet dans cette
région où l'on n'avait jamais vu d'Européens, Enfin, de
Port-Etienne, poste et pêcheries construits en 1906 au
nord du cap Blanc, les lieutenants Berthomé et Ghabrier
allaient visiter les parages de la baie du Lévrier et en
reconnaissaient les puits dans la région nord et sud.
En 1908 également, la mission Gruvel et Ghudeau allait
de N'Diago à Port-Etienne avec une caravane et une escorte
de tirailleurs sénégalais dans le but de visiter la région au
triple point de vue industriel, scientifique et économique,
reconnaissant les salines et les puits et relevant la configu-
ration de la côte du cap Timiris sur la baie de Saint-Jean
au cap lonick au sud de la baie d'Arguin.
La campagne du colonel Gouraud dans V Adrar. — La
campagne menée en 1908-1909 par le colonel Gouraud,
aux fins d'une opération de police, dans l'Adrar, jusque là
si mal connu, peut être considérée, à bon droit, comme une
véritable exploration militaire et géographique, une des
plus importantes et des plus dignes d'admiration.
L'Adrar est ce pays montagneux qui domine au nord nos
possessions d'Afrique occidentale ; suffisamment pourvu
d'eau, cultivé en céréales, ombragé de palmeraies, bien
peuplé, très religieux, il est comme la place d'armes des
tribus guerrières qui viennent s'y ravitailler et s'y con-
certer, la citadelle du fanatisme musulman dans ces terri-
toires. Devant nos progrès, toutes les tribus réfractaires à
notre influence s'y étaient réfugiées. Dans le courant de
1908, les attaques parties de là contre nos postes et contre
les campements des tribus soumises du Tagant et du Brakna
devinrent presque incessantes.
Il était de la plus grande importance pour nous, au point
de vue de la surveillance et de la sécurité de nos colonies
20
LA MAUIUTANIK
de la rive gauche du Sénégal, de mettre fin à cette situa-
tion.
Le gouvernement de l'Afrique occidentale demanda donc
les crédits nécessaires, non pas pour une conquête ou pour
une nouvelle extension de nos possessions africaines, mais
seulement pour « une opération de police destinée à
réduire les tribus dissidentes ». Il fallait cependant s'at-
tendre à ce que cette opération ne pût s'effectuer sans une
occupation temporaire de l'Adrar.
La colonie ne demandait que des subsides ; sans faire
appel à une augmentation de cadres ou à de nouveaux con-
tingents européens, elle disposait par elle-même de moyens
suffisants pour entreprendre raction contre l'Adrar. On
renforça les troupes d'occupation de la Mauritanie par le
recrutement d'un contingent indigène de 250 tirailleurs
sénégalais et un prélèvement sur les garnisons voisines du
Sénégal.
Le colonel Gouraud, commissaire du gouvernement en
Mauritanie, fonction qui comporte le commandement géné-
ral des troupes, fut chargé de diriger l'expédition.
Le colonel Gouraud, brillant officier déjà connu de tous
nos Africains, avant d'être appelé au commandement des
troupes expéditionnaires de Mauritanie, avait commandé
au Soudan ; il avait vaincu l'indomptable Samory qui
depuis deux ans luttait contre nous, administré le Tchad
pendant trois ans, et surmonté par sa vigilance et sa fer-
meté, toutes les difficultés de l'organisation d'une conquête
nouvelle.
La colonne se forme pendant le cours du mois de
novembre au poste de Moudjeria, au sud de la falaise du
Tagant, sur la route de ravitaillement de Tidjikdja. Huit
cents tirailleurs sénégalais avec leurs sections de méharistes,
un peloton de cavalerie, une section d'artillerie de mon-
tagne, une de mitrailleuses, un goum de cent auxiliaires
méharistes maures, une compagnie de volontaires noirs
toucouleurs, la composent, soil à peu près un millier
d'hommes, plus un convoi important d'environ trois mois
de vivres.
l/(ft-:['VHE DES KXPLOHATKUUS 21
Officiellement constituée le 1®' décembre 1908, la colonne
se mit en marche le o, vers TAdrar, par la route de Ksar-
el-Barka et de Talorza, dans un ordre parfait, obéissant
à la lettre aux ordres de son chef qui avait tout pesé et tout
prévu.
Le \2 décembre, le colonel était à Aïn-el-Khadra, à
Touest de Tidjikdja oii il avait préparé son ravitaillement,
opération difficile, car il était nécessaire d'emporter avec
soi vivres, eau et tous approvisionnements nécessaires pour
Fentretien d'un millier d'hommes ; le 22, au bout de quinze
jours de marche jDénible, en pays montagneux, on était à
Oudjeft, au cœur du massif de l'Adrar, sans qu'aucun parti
de Maures eût encore osé attaquer et sans autre perte
qu'un sous-officier indigène disparu dans une reconnais-
sance.
Quatre jours après, le groupement maure qui avait tué
ce maréchal des logis, vint se heurter à la colonne et laissa
quinze des siens dans l'escarmouche, nos pertes n'étant que
de moitié. Le 27, la colonne étant à 20 kilomètres de Jagref,
au puits d'Amatil, vit apparaître de nouveaux groupements
ennemis dans la direction d'Atar, la grande ville trafiquante
et la capitale politique du Tagant. Le 28, ils se disper-
sèrent.
Le colonel laissa au camp d'Amatil le capitaine Bablon
avec un fort contingent et, à la tête d'une colonne légère,
partit pour opérer le 1®' janvier 1909 sa jonction à Arasisa
avec le commandant Frèrejean qui avait ordre d'évacuer
Akhjouft pour se joindre à la colonne et arriva, en effet, à
sa rencontre après deux engagements, le 27 et le 28.
Avec les deux détachements ainsi réunis, le colonel
Gouraud retourna au camp d'x\matil. Dans l'intervalle, le
capitaine Bablon y avait subi l'attaque acharnée de quatre
cents Maures, qu'il avait victorieusement repoussés en leur
tuant beaucoup de monde. Puis le colonel rentré à Amatil
le 6, se dirigea de là vers Atar avec toutes ses forces.
Posté dans le défilé d'Hamedoun, renommé comme
imprenable, l'ennemi barrait la route d'Atar: le 8, le défilé
22 LA MALRITAME
fut forcé dans un combat auquel assistait le cheikh Assoun,
un des nombreux fils de Ma-el-Aïnin, notre farouche adver-
saire. Il partit le soir même pour aller demander du secours
à son père et au sultan du Maroc. Les tribus se disper-
sèrent dans la montagne. Le 9 Janvier à 8 heures, le colo-
nel Gouraud arrivait devant Atar ; le drapeau blanc flot-
tait, en signe de paix, sur la ville, dont la soumission fut
acceptée. Le colonel y établit son centre d'opérations et
envoya le détachement Frèrejean on colonne légère pour-
suivre aux alentours les campements signalés.
En effet Ould-Aïda, sultan de l'Adrar, occupait Yagref
au sud, avec un fort parti de guerriers, un autre chef se
tenait dans la montagne, entre Oudjeft et le centre religieux
de Ghinguetti.
Gependant, les peuplades sédentaires qui, avant notre
arrivée, s'étaient enfuies par crainte des pillages des tribus
guerrières, revenaient plus nombreuses et disposées à se
rallier à des protecteurs. Quant aux Regueibat, du Tiris,
alliés des tribus de TAdrar, abandonnant la lutte, ils s'en
retournaient dans leur pays.
Le io janvier, le commandant Claudel avec deux com-
pagnies et un peloton de spahis, un canon et plusieurs
mitrailleuses, partit pour aller chercher à Talorza le convoi
délivres qui devait le même jour partir de Moudjeria. La
nuit suivante, le capitaine Bablou allait avec deux compa-
gnies reconnaître les alentours du campement d'Yagref en
vue de l'attaquer.
Le 47 février, le colonel Gouraud, à son tour, quittait
Atar en y laissant deux compagnies et un canon, afin de
faire lui-même, avec une colonne légère, des rondes dans
les environs. L'état moral des habitants du ksour d'Atar et
des alentours immédiats, était satisfaisant. G'est que la
politique du colonel avait été. avant tout, une œuvre de
pacification ; nombre de tribus se décidaient à poser les
armes et à payer une amende. Les tribus rassemblées dans
FLichiri, autour de 1 émir de l'Adrar, paraissaient ébranlées ;
beaucoup inclinaient vers le parti de la soumission. L'oc-
l'œuvre di:s kxplohatkiks " 2^-J
cupation de la ville d'Atar avait causé dans tout le paya
une impression profonde. Les convois circulaient libre-
ment entre Moudjéria et Atar.
Le 10 mars la colonne était à 20 kilomètres dWmatil au
camp de ïeintana, recevait encore la soumission de plu-
sieurs tribus ; le 17, elle arrivait au puits d'Agueil-el-Kacbba,
à l'endroit où, l'année précédente, au même jour, le capi-
taine Repoux était tombé dans un combat. Sur un tertre
s'élevait une croix faite avec des canons de fusils pris à l'en-
nemi ; un écriteau y était fixé rappelant que le capitaine
Repoux, commandant du poste d'Akhjouft, avait été tué là
dans l'attaque d'une bande envoyée par l'émir de l'Adrar, le
16 mars 1908.
La colonne s'arrêta ; le colonel Gouraud mit pied à terre,
un drapeau tricolore fut planté sur la tombe, et, sous ce
ciel brûlant, sur cette terre hostile, les troupes s'alignèrent
pour la parade funèbre. Là, dans le souffle ardent venu du
Sahara, sur la plaine nue et roussie qui ondule avec ses
buissons desséchés comme un océan de sable, où les mon-
tagnes du Tagant dessinent à l'horizon leurs blocs déchi-
quetés et leurs pics rougeoyants, le colonel, en quelques
mots vibrants, rappela l'œuvre accomplie déjà, exposa
l'œuvre à accomplir encore. Et la colonne reprit sa marche.
Dans les divers campements, on continuait à réduire des
résistances et à recueillir des soumissions. Le 10 avril, le
capitaine Dupertuis, avec les méharistes du lieutenant
Paquette, surprit près de Lebba un groupe de Regueibat,
demeurés auprès de l'émir de l'Adrar ; ils s'enfuirent, mais
par deux fois revinrent à l'attaque de nos troupes, furent
deux fois repoussés et finalement poursuivis en déroute.
Quelques semaines après, le campement de Rhasseremt,
non loin du poste d'Akjoujt, où le capitaine Bablon, avec
quelques tirailleurs, était allé reconnaître et surveiller des
points d'eau, fut attaqué par des émissaires de Ma-el-Aïnin,
bien supérieurs en nombre. Ceux-ci, à la faveur de la nuit
très obscure, s'étaient glissés jusqu'à la zériba (clôture de
branchages). Bablon, debout au premier coup de feu, se
24
LA MALIilTAME
jeta aussitôt dans la mêlée. Une balle à bout portant léten-
dit raide sur le sol ; en même temps, son ordonnance indi-
gène était frappé près de lui. Vigoureusement chargé par
le capitaine Dupertuis et le lieutenant Violet, accourus au
secours, l'ennemi s'enfuit en désordre en laissant de nom-
breux morts sur le sol et fut poursuivi pendant plusieurs
kilomètres. Mais cette victoire était chèrement payée par
la mort de l'intrépide capitaine Bablon qui, depuis le début
de l'expédition, s'était maintes fois signalé par son courage
et son habileté à déjouer les manœuvres des guerriers
maures.
En juillet, au moment de la récolte des dattes, qui
ramène forcément les tribus vers les oasis, FofFensive, pro-
jetée pour cette époque par le colonel Gouraud s'engagea
en même temps par Atar et Chinguetti. Le 28, dans la
palmeraie de Ksar-Teurchane, à vingt kilomètres d'Atar,
nos troupes abordaient un gros parti ennemi commandé
par l'émir Ould-Ahmed-Aïda ; un des fils de Ma-El-Aïnin
les avait amenés là sous couleur d'y cueillir les dattes ;
mais la colonne légère du capitaine Dupertuis les mit en
déroute. Chassés en désordre de la palmeraie, ils abandon-
nèrent armes, bagages, bétail. Mais là tomba le jeune et
vaillant lieutenant ^ iolet, qui s'était déjà signalé au Tchad.
Après avoir envoyé des détachements dans toutes les direc-
tions afin d'achever la poursuite, le colonel rentrait à Atar,
pour se diriger de là sur Oudjeft.
En même temps, le commandant Claudel entrait dans
Chinguetti, la capitale religieuse de l'Adrar, et y recevait
un accueil enthousiaste. Devant Oudane, il refoulait et
culbutait les Ouled-Gheïlane, le 31 juillet. Puis il prenait
des mesures pour, couper la route à ces fuyards. Le 4 août,
au point du jour, il les surprenait en un point appelé El-
Malha, où l'émir ennemi avait dressé ses tentes, et les met-
tait en fuite.
Le capitaine Dupertuis, opérant sa jonction avec le
commandant Claudel, obtenait dans la poursuite un autre
succès : le .o août, à Aghmadou, un des corps de fuyards
l'œuvhe des explorateurs 25
demandait l'amàn, déposait ses armes et rendait ses mon-
tures. Le 9 août, Claudel entrait dans Oudane et y recevait
la soumission des Ouled-Glieïlane qui remettaient, avec
leurs fusils, une contribution de guerre. La colonne légère
du capitaine Dupertuis, se portant par une marche rapide
sur la région Tourine-Erguya, malgré la mauvaise saison
et les difficultés du pays, surprit le 13 août, au puits de
Tourine, l'émir dissident Ouid-Aïda, entouré de tribus
Regueïbat, Fémir s'enfuit devant lui, abandonnant sa
famille, ses bagages et ses bestiaux.
Le grand succès de ces opérations menées avec la plus
grande sûreté de vues et la plus grande précision de mou-
vements précipitait le mouvement de pacification. Les
échecs subis par Fémir Ould-Aïda et par les partisans de
Ma-el-Aïnin avaient, à tel point, frappé les populations que
la tribu des Ammonis, chargée par privilège de nommer
les émirs, fit proposer au colonel Gouraud de remplacer
Ould-Aïda, le vaincu d'El-Madha et de Tourine, par Sidi-
Ahmed, fils de l'ancien émir, détrôné depuis quelques
années à cause de son amitié pour Coppolani et sincère
ami de la France qui habitait depuis alors sur notre terri-
toire. L'influence de Ma-el-Aïnin, le marabout de l'oued
Smara, pâlissait maintenant devant celle du marabout local,
Cheikh Sidhia, tout dévoué à notre influence.
Le colonel Gouraud donna l'investiture au nouvel émir,
dans l'espoir qu'avec lui les musulmans verraient que FIs-
lam peut vivre paisible sous la protection de la France et
avisa le gouverneur de l'Afrique occidentale que son rôle
était près d'être terminé (12 septembre 1909). Nos succès
de Ksar-Teurchane, d'Ouadane, d'El Malha, de Tourine,
permettaient d'affirmer la fin prochaine des opérations. Le
calme était rétabli, le pays débarrassé des dissidents qui
avaient rendu ce travail nécessaire. Toutes les tribus de
l'Adrar étaient soumises ; seuls, quelques fragments s'étaient
retirés au nord, espérant un secours du Maroc.
En octobre, le i^ros de la colonne redescendait vers le
Sénégal, ne laissant dans l'Adrar que les méharistes néces-
26 LA MAfRITAME
saires pour organiser les goums qui devaient faire la police
du pays. Une compagnie de tirailleurs à Atar, une autre à
Cliinguelti restaient pour consolider Toeuvre accomplie et
pour soutenir nos partisans chargés de défendre le pays
contre de nouvelles attaques des pillards, jusqu'à la paix
définitive.
Dix mois de campagne et quinze cents hommes avaient
suffi au colonel Gouraud pour obtenir ces résultats mer-
veilleux. De décembre à octobre, en dépit des difficultés
matérielles de toutes sortes — nécessité du ravitaillement
à grande distance, s'effectuant à cinq cents kilomètres au
delà de la base fluviale du Sénégal, dans un pays dénué
de toutes ressources, avec des moyens de transport insuf-
fisants, sans parler des difficultés militaires, de la lutte avec
un ennemi essentiellement mobile et insaisissable qui se
dérobe longtemps, puis fond tout à coup sur son adversaire,
au moment qu'il a choisi lui-même, — malgré toutes ces
circonstances adverses, le colonel Gouraud avait exécuté
toute sa campagne d'après le plan même qu'il avait arrêté
avec Une perspicacité, une habileté, un sang-froid incom-
parables.
Rentré à Atar le 28 septembre, le colonel en repartait
au début d'octobre pour Chinguetti. Il confia les affaires
de l'Adrar au commandant Claudel et se mit en route
pour Tidjikdja et Dakar.
Une reconnaissance fut opérée encore jusqu'à la sebkha
d'Idjil, qui eut un grand retentissement dans toute la Mau-
ritanie. En décembre, Ould Moktar, du Trarza, dissident
depuis l'assassinat de Coppolani, fit sa soumission et remit
les armes qu'il avait prises au combat d'Agouichicht. On
attendait la soumission de Mohammed bou Bakar, dissident
brakna. Et le bruit courait que Ma-el-Aïnin et ses fils avaient
quitté Smara pour se retirer à Tiznit au nord de l'oued
Noun .
De iOiO il i9i^. — Au mois de janvier d910, le colonel
Gouraud rentrait à Dakar et, de là, après un voyage sur les
côtes du Maroc, retournait en France. En février, le lieu-
l'œuvre des explorateurs 27
tenant-colonel Patey prenait la direction de la Mauritanie,
chargé de la réorganiser sur des bases nouvelles. La bande
de la rive droite du Sénégal, habitée par des populations
noires, devait être rattachée aux cercles de la rive
gauche.
L'ensemble du projet de réorganisation distinguait les
territoires de la Mauritanie en deux sortes : d'une part les
terrains de culture avoisinant le cours du fleuve Sénégal,
c'est-à-dire les pays connus du Trarza, des Brakna, le Tagant
et l'Adrar qui devaient être soumis aux règles de l'adminis-
tration actuelle ; d'autre part, une région de protectorat
comprenant l'utilisation des guerriers et chefs des tribus
maures, groupés sous le contrôle de quelques chefs supé-
rieurs investis par nous, acceptés par les djemmaâ et res-
ponsables de la sécurité qu'ils doivent assurer sur leurs ter-
ritoires avec leurs propres forces appuyées, au besoin, sur
les nôtres. Ainsi une paix durable peut régner du Sénégal
à l'Adrar, et les adversaires d'hier deviennent peu à
peu les auxiliaires de demain, organisés militairement à
l'exemple des tribus du sud-algérien.
Dans sa première tournée à travers les cercles du Brakna,
du Tagant et du Gorgol, le lieulenant-colonel Patey reçut
encore à Moudjeria la soumission de l'ancien chef des Ida-
ou-Aïch, dissident depuis la mort de Coppolani, et les
nomades rebelles du Hodh lui envoyèrent demander l'auto-
risation de parcourir les territoires soumis à notre influence
qu'ils reconnaissent (mars-juin).
Au commencement de 1912, une tournée de police fut
effectuée dans cette région du Hodh. Les postes de la Mau-
ritanie, voisins de cette contrée, ainsi que ceux du Haut-
Sénégal et du Niger, se sont mis en relations avec ces peu-
plades. Les méharistes de nos deux colonies aussi, au cours
des tournées de ces nomades, ont pu se rapprocher d'eux.
Mais jusque là nulle règle précise n'avait été posée pour les
zones d'influence de l'une ou de l'autre des deux colonies
sur ces terrains encore inexplorés.
Un décret du 23 avril 1913 a arrêté comme frontière
28
LA MAURITANIE
entre la Mauritanie et la colonie du Soudan (Haut-Sénégal-
Niger) le cours du Karakoro (marigot du Sénégal) jusqu'à
Kankossa, ensuite une ligne qui passe par les puits de Ghik
et de Oumou, puis à Aïoun Latrous et traverse le Hodh
jusqu'au puits d'Ariatane.
CHAPITRE II
LE PAYS
Situation, limites, étendue. — L'antiquité appelait Mau-
ritanie la région de l'Afrique située à l'ouest du Muluchas
(Moulouya) sur la côte nord-ouest de l'Afrique, le long de la
Méditerranée et de l'Atlantique, qui forme aujourd'hui
l'Algérie et le Maroc. Mais le pays qu'on désigne mainte-
nant sous ce nom est la colonie française dépendant du
gouvernement de l'Afrique occidentale que bornent au sud
le fleuve Sénégal, au sud-est le marigot de Karakoro, à
l'ouest l'Océan Atlantique.
En octobre 1904, la limite nord des territoires occupés
était formée par une ligne imaginaire passant par les postes
de Nouakchott, Boutilimit, Aleg, Mal, Moiut, M'Bout,
Selibaby ; on avait, de plus, pénétré au nord de M'Bout jus-
qu'au Gorgol noir et à 140 kilomètres nord d'Aleg jusqu'à
Ghoggar. Mais les opérations qui ont eu lieu depuis ont
modifié ainsi la limite nord : une ligne idéale qui, com-
mençant sur la côte océanique à 60 kilomètres au-dessus du
poste de Nouakchott, s'en va rejoindre à l'est le massif du
Tagant à la hauteur du parallèle de Tidjikdja et se continue
ensuite à 50 kilomètres nord au-dessus de Rachid et Tid-
jikdja. La superficie en est environ d'une centaine de mille
de kilomètres carrés. Il faut y joindre au-dessus de cette
ligne la presqu'île du Gap Blanc et la région de la baie
d'Arguin.
On donne aussi par extension le nom de Mauritanie aux
régions environnantes habitées également par les tribus
maures.
30 LA MALIUTANIE
Nous possédons une carte de la Mauritanie, dressée en
1909 au 1/d.OOO.OOO par le capitaine du génie Gérard, du
Service géographique des colonies. Une autre carte des
régions nord a été publiée à la suite de l'expédition de
l'Adrar d'après les observations des officiers, par le capi-
taine du génie Gérhardl, les lieutenants Magnier-Poliet
et Gouspy. Le lieutenant Faivre a coordonné les iti-
néraires du capitaine Beugnol. des lieutenants Schmitt et
Chapsal pour les régions Zoug, Atar, Idjil, Adrar-Sotof,
Port-Etienne. Pour les régions occidentales il existe une
carte manuscrite du lieutenant Bourguignon, relevant les
environs de Chinguetti que complètent les itinéraires du
capitaine Verdier. Pour le ïagant, les renseignements
recueillis par les lieutenants Marquenet et Marlin ont com-
plété la carte manuscrite dressée par le lieutenant Ernest
Psichari «n résumant les éléments anciens. Enfin le capitaine
Doury a donné un intéressant groupement d'indications
sur les régions mal connues, intermédiaires entre la Mau-
ritanie, le sud-algérien et le sud-marocain.
Munis de ces connaissances, nous pouvons aujourd'hui
considérer la Mauritanie comme un tout géographique com-
plet, étendu entre le 16° et le 21° de longitude ouest, entre
le 13° et le 19" de latitude nord, touchant au nord-ouest la
colonie espagnole du Rio de Oro, au sud la colonie fran-
çaise du Sénégal, au sud-est notre colonie du Haut-Séné-
gal-Niger, à l'est le Soudan et le Sahara dont la séparent
les massifs montagneux (Adrar, Tagant Regueïbat). Mais
du côté septentrional le pays mauritanien n"a point de
limites si nettement déterminées : au nord de l'Adrar, une
vaste étendue désertique va rejoindre les régions de l'ex-
trême-sud marocain entre le parallèle de Port-Etienne (21**)
et celui de l'oued Noun (29°) et les tribus maures qui le
parcourent ont l'habitude de planter leurs tentes, suivant
le changement des saisons et les caprices du climat, depuis
la baie française d'Arguin et l'Adrar, désormais soumis
à notre influence, jusqu'à la Seguiet et Hamra, parfois jus-
qu'à l'oued Dràà, et parfois même jusqu'à Aouguelmin
dans le Sous.
LE PAYS 31
Montagnes et plateaux. — A Test et a;i nord, celle
région maurilanienne est dominée par une série de massifs
rocheux qui, se prolongeant depuis les montagnes de
Médine, près de Kayes, sur la rive droite du Sénégal et de
l'autre côté du marigot de Karakoro, dans la colonie fran-
çaise Haut-Sénégal-Niger, l'encadrent jusqu'à l'Océan en
dressant une barrière entre elle et les régions tout à fait
arides du Sahara.
Non loin de l'Atlantique, sur le 23® parallèle, est situé le
massif du Tiris dont dépend la colonie espagnole du Rio
de Oro, au nord de Port-Étienne et de la baie du Lévrier ;
le Tiris une des parties les moins ensablées de la contrée,
avec des puits abondants et nombreux et des oueds au pied
des hauteurs ; le Tiris, succession de plateaux granitiques
percés, çà et là, de blocs aigus, qui dominent à l'est des
dunes de granit, à l'ouesl des crêtes schisteuses. On sait
que le piton de Zoug atteint 180 mètres de hauteur, et ce
n'est pas le point culminant de la chaîne.
Le Tiris est bordé de massifs moins importants et d'une
composition géologique à peu près analogue : à l'est,
l'Adrar Sotof avec ses crêtes de quartz et la Kondiat d'Idjil
aux crêtes plus serrées et plus hautes, près de sa sebkha
(saline), dont la production atteignait jadis, chaque année,
le montant de dix mille chargements de chameaux, expédiés
jusqu'à Sagou, et jusqu'à Sheima, mais bien tombé aujour-
d'hui avec la concurrence des sels européens. A l'est d'Idjil
l'érg Harrinami descend rejoindre au sud les dunes de
l'Azefal. Au nord-ouest du Tiris, c'est le massif schisteux
du Zoumoulet les roches de grès de l'Akhrab, séparé de la
Seguiet el Hamra seulement par le Reg-el-Abiod (re^,
plaine dénudée couverte de cailloux). Dans ce Reg-el-Abiod,
le petit plateau de Bir-el-Kadj, qui porte les ruines d'une
ancienne forteresse portugaise, est à huit jours de marche
de la Seguiel-el-Hamra.
Au sud-ouest du Tiris, deux chaînes de dunes appuyées
sur des saillies rocheuses, franchissables seulement en leur
extrémité, TAzelial el l'Akchar, s'en vont du côté de
32 LA MAI laïAME
l'Océan, séparées par une plaine étroite et allongée, le Tiji-
rit. Au sud-est du Tiris, une grande plaine sablonneuse,
appelée l'Anasejga, le sépare de TAdrar. Cette plaine con-
tourne au nord-est le pied de l'Adrar jusqu'à Akjouft et se
continue vers le sud-ouest jusq'u'à Nouakchott, par une
longue vallée presque inhabitée, à la végétation fort rare
et à peu près dépourvue de points d'eau, Tlnchiri, qui
forme un chemin naturel de l'Adrar à Nouakchott.
A l'est de l'Amsejga le massif de l'Adrar se dresse, le
massif de l'Adrar-Tmar ou mauritanien, que le colonel
Gouraud a comparé à une citadelle de pierre au milieu des
sables. De hautes falaises, la plupart inaccessibles, le
limitent au sud et à l'ouest, falaises qui, se divisant à
Amatil, envoient un embranchement au nord vers Idjil, un
autre vers le nord-est qui passe près d'Atar et s'en va,
très loin, entre les dunes d'El Maghteïr et les dunes dOua-
dan, jusqu'au massif granitique d'El-Egbab. Cette falaise,
El Hank, peu connue dans sa partie orientale, d'un très
haut relief, coupée çà et là de sources et de points d'eaux
autour desquels poussent de florissants bouquets de pal-
miers, se détache d'El Egbab et court parallèlement aux
ergs de l'Iguidi ; région montagneuse et aride, qui s'étend
au sud de la grande hammada, allongée au sud des der-
nières régions marocaines, à travers une contrée non par-
courue encore par les Européens et dans laquelle on ne
rencontre, disent les indigènes, que des gazelles, des mou-
flons et des autruches ; zone de terres immenses, inexploi-
tées et presque inhabitées qui va rejoindre, au nord, la suite
des hammadas limitrophes du Drââ et du Tafilalet, à l'est
l'erg Iguidi, l'erg Ech Chech, les oasis du Touat et de Gou-
rara et Sidi Abbès, à Touest les régions de la Seguiet el
Hamra et le Rio de Oro, à travers l'erg Moughtir.
A l'est de l'Adrar, les plateaux qui couronnent la falaise
s'abaissent et vont se perdre dans l'erg de El Makhteïr au
nord, l'erg El Ouarane au sud. Entre ces plaines et ces
plateaux qui sont, en somme, des prolongements de l'Iguidi,
s'étend, au sud du Dhar Adrar, une région de hautes'dunes
LE PAYS 33
blanches d'où émergent, çà et là, des mamelons granitiques
et des sommets rocheux qu'on appelle Agneitir.
Au sud de ces régions le plateau de Charania se déve-
loppe jusqu'à xAgheit el Mahdi et peut-être plus loin. Au
nord. du Charania, une longue dépression, très étroite à
l'est, et comparable à une entaille coupée dans la falaise de
grès, le Khat, court vers le sud-ouest en sélargissant jus-
qu'à devenir, vers Aïn-Khedra et Talorza, une vallée bien
pourvue d'eau avec des sources et une rivière. Au sud-est
du Khat et de FAdrar, c'est un grand plateau sablonneux,
parsemé de dunes où poussent des euphorbes, l'Adafar, qui,
en se prolongeant vers l'est, se recouvre de dunes blanches
et mouvantes qu'on suppose rejoindre le Djouf.
A l'ouest de l'Adafar, au sud du Khat qui le sépare de
l'Adrar, s'élève le massif du Tagant traversé par le 18" degré
de latitude nord ; d'un relief moyen de 150 mètres, le
Tagantdresse, sur son flanc ouest, des escarpements rocheux
dont quelques brèches, rares et difficiles, permettent à peine
la traversée aux convois montés : Dikhel au nord, Foum el
Batha au sud; quant aux passages abrupts de Moudjéria,
N'Drinaïa, Soumas, Garaoual et Louth, les seuls piétons
peuvent les franchir.
Au nord, le plateau de grès du Tagant s'abaisse insensi-
blement jusqu'au Khat par des pentes ensablées ; à l'est, il
s'en va rejoindre le Dahar-Tichitt, à 250 kilomètres de
Tidjikdja, lequel, d'après les indigènes, se prolongerait
encore, dans cette direction, jusqu'à Oualata.
Dans sa région médiane entre Tidjdikdja et Moudjéria,
le plateau se divise en trois gradins, le premier et le plus
haut borné par une falaise en demi-cercle franchissable par
très peu de passes dont la principale est Merkzem-Iferchat
qui n'a que 40 mètres de large, le second, très étroit,
limité par une falaise franchissable à Tin-Ouadin par un
passage. abrupt de 15 mètres de large, tous deux entaillés
à peine de quelques vallées. Le troisième étage, au con-
traire, est coupé de plusieurs vallées profondes et pourvues
de rivières. Les points d'eau, d'ailleurs, se rencontrent
La Mai'bitame. 3
'M LA MALIÎITAMi;
assez fréquemment dans le Tagant, soil au fond des vallées,
soit dans le creux des roches, ce qui permet des cultures
de céréales et de pâturages en quelques endroits.
Dans l'Adrar, de même, la culture est possible dans cer-
taines cuvettes des vallées ou des plateaux où, à la suite de
pluies abondantes, s'accumulent des réserves d'eau. Les
points cultivés les plus importants y forment, dans les val-
lées, de véritables oasis lorsqu'un défilé ou un barrage
rocheux arrête les eaux et forme réservoir naturel, comme,
par exemple, dans les vallées qui se déploient autour
d'Atar.
Les points les plus hauts du Tagant sont vraisemblable-
ment situés dans la région sud du massif, encore mal con-
nue. El Hacera, pays peu accidenté, mais où la végétation
dense et épineuse rend presque impossible de s'écarter des
pistes tracées par le passage des voyageurs.
Une crête rocheuse, au sud, forme la limite entre le
massif du Tagant et le plateau vaste et ondulé de Regueiba.
à l'ouest duquel s'ouvre le passage de Dibindi.
Après le col de Dibindi une chaîne, rocheuse aussi, appe-
lée Assaba, descend au sud du massif de Regueiba, au bord
de la zone comprise entre le Sénégal et le Gorgol et dont
l'aspect, un peu différent du reste de la Mauritanie, rap-
pelle plutôt celui de la région soudanaise entre le Sénégal et
le Niger,
L'Assaba envoie dans la direction du nord un rameau
qui sépare le pays accidenté de l'Affola du Legdam. région
de dunes dont est bordée la muraille est du Tagant. Un
autre massif de hautes dunes, haut d'une cinquantaine de
mètres, large de quatre-vingt-dix kilomètres, l'Aouker,
continue le Legdam à l'est, en suivant le Dahar-Tichitt,
Après l'Affola, viennent le R'kiz, puis l'Ajmanet, vaste
région de sable qui s'étend vers l'Orient sur une longueur
de trois journées de marche, limitrophe du Hodh. Aux
confins de l'Aouker et du R'kis est le ksar de Toyba, qui
fait partie du Tadjakant.
A l'ouest, le Tagant domine les grandes plaines d'allu-
LE PAYS 35
vions du Brakiia, relevées aux abords du massif par des
plateaux de grès et, coupées plus loin, parfois de crêtes
de quartz.
Vers la côte de l'Atlantique existent aussi quelques pla-
teaux moins importants : non loin du cap Timiris, l'Agnei-
tir, haut seulement d'une quinzaine de mètres, constitué
par des salines et des sables que recouvre une couche
épaisse de coquillages ; au nord de l'Agneitir, le Tasiast
formé de plateaux de grès roses et verts, distants les uns
des autres, avec une épaisse assise calcaire, et dont les
limites indécises vont à l'est se confondre avec le Tiris ;
enfin le Louchel-el-Abiod qui, à qcaiante ou cinquante
mètres d'altitude, étend ses grès diaprés de couleurs claires,
et ses vallées découpées profondément dans la région de
Krekche, et sur la côte de la baie du Lévrier, en face de
l'île d'Arguin qui n'en est qu'un massif détaché. Dans la
presqu'île du cap Blanc et le long de la côte en remontant
vers le nord, une bande de terre appelée Aguergaer sépare
de rOcéan, le Louchel el Abiod, et se continue jusqu'à la
possession espagnole de Villa Cisneros, par El-Aatf, deux
régions encore mal définies.
Divisions physiques et régions côtières. — A l'ouest de
ses montagnes, entre les massifs et l'Océan, la Mauritanie
se divise en trois régions physiques, ayant chacune son
aspect particulier et caractéristique.
Au sud-est, vers Tembouchure, sur les rives du Sénégal,
s'étend ce qu'on appelle dans le pays le Chamama, c'est-à-
dire les terrains d'allu vions riverains du fleuve qui, inondés
durant l'hiver, constituent une bande de terre plus ou
moins large, basse et limoneuse, extrêmement fertile, et
d'ailleurs très cultivée. En remontant le cours du fleuve
vers l'intérieur, le Chamama prend successivement les
noms de Litama et de Guadimaka. La portion du territoire
mauritanien située entre la chaîne de l'Assaba au nord-est,
le Sénégal au sud, le Karakoro à Test et le Gorgol à l'ouest,
traversée comme le Soudan de marigots d'hivernage tribu-
taires du Sénégal, soumise au même régime climatérique
3()
LA MAIlUTANIl-:
el hydrographique que le Soudan, peut être appelée région
soudanaise. La culture, l'élevage des moulons et des bœufs
y sont plus intenses qu'en tout autre lieu.
Au nord du Chamama se trouve la région des dunes
comprise entre le fleuve Sénégal, l'Océan et une ligne ima-
ginaire qui, partant de Boghé, contournerait le lac d'Aleg
et irait jusqu'au Tagant en passant par Guimi et Aguïert.
De grandes et de longues ondulations sablonneuses, d'un
faible relief, parallèles entre elles et généralement parallèles
aux vents alizés, élevées à peine d'une trentaine de mètres
au-dessus du sol dés vallées argileuses et reclilignes qui
se creusent à leur pied, et où croissent des gommiers clair-
semés, y courent du sud-ouest au nord-est.
Cette région des grandes dunes est appelée Aouker.
Entre ces vastes ondulations se déroulent des ondulations
pins petites, coupées par des vallonnements sablonneux et
formées d'un fonds calcaire qui apparaît par endroits : cette
contrée se dénomme Aoukeira.
Parmi les larges ondulations de l'Aouker, Zirt Douaour,
Zirt Diriara, Aleb Oukseiba, Zirt Ouanaduir. etc., il faut
mentionner particulièrement l'Anaghim Gherghi qui part
de la pointe du lac R'kis et passe au sud de Boutilimit, et
l'Aleb Anaghim qui, suivant le lac d'Aleg, se prolonge, en
passant par Choggar, Lettatar et Guimi, sur une étendue
immense, jusqu'au massif du Tagant.
Dans cette région des dunes, nul cours d'eau, mais des
puits nombreux enfermant à profondeur variable une eau
excellente, et, dans leur voisinage, des pâturages où puisent
les troupeaux.
Au nord-est d'Aleg et de la ligne Guimi- Aguierl, l'as-
pect du pays change : de grands espaces uniformes et sans
relief aucun parsemés de fragments de silex et que l'eau
des pluies d'hiver retenues pendant de longs mois par le
sous-sol imperméable changent, en maints endroits, en
marécages couverts de roseaux et d'herbes rares, s'étendent
à perte de vue jusqu'à la rive du Gorgol et jusqu'au pied
du Tagant. Aux abords du Tagant, des masses rocheuses
LE PAYS 37
d'une blancheur éblouissante crèvent le sol de la plaine
immense, de plus en plus nombreuses quand on se rapproche
de la montagne. Les indigènes appellent cette contrée TAf-
touth, mot qui sert en général à désigner une plaine bor-
dée de dunes. Peu de puits y ont été creusés, Teau des
mares et des lacs temporaires paraissant suffisante aux indi-
gènes pour leurs besoins et ceux des troupeaux nombreux
nourris dans les excellents pâturages dont s'entourent ces
points d'eau.
Si, maintenant, partant de l'ancien poste de N'Diago qui,
à l'ombre de quelques palmiers, dresse ses toits rouges sur
une dune au bord de l'Océan, à 16 kilomètres nord de
Saint-Louis, on remonte vers le nord en suivant le littoral,
on traverse successivement des dunes couvertes d'eu-
phorbes, des plaines vastes et basses revêtues d'herbes
inondées à toutes les crues du Sénégal et traversées de
marigots, plaines d'alluvions qui, le long du Sénégal,
forment la région du Keurchouma qui va rejoindre le Cha-
mama ; puis des sebkhas (cuvettes de terre saline bosselées
des boursouflures du sel et où paraît, après la pluie d'hiver,
une végétation très recherchée des animaux, jusqu'à la
plaine côtière, étroite et longue appelée aussi Aftouth où
apparaissent les gommiers et les talali (faux gommiers).
A l'est de cet Aftouth bordé de dunes de sable rouge
s'étend une plaine plantée de gommiers et de tamaris appe-
lée le Drah ; à droite du Drah sont les régions du Dahar
(qui touche au sud le Gharaama) et de l'Iguidi, avec leurs
immenses forêts de gommiers qui fournissaient autrefois
l'objet d'un commerce si considérable à Arguin, Portendik
et Saint-Louis.
Le poste de Nouakchott, créé par Coppolani en 1903,
s'élève près de l'Atlantique, au bord de cet Aftouth, à côté
de puits nombreux, non loin d'un village de pêcheurs
comme on en rencontre un certain nombre le long de la
côte. Nouakchott sert de base au poste d'Akchfout, à
250 kilomètres nord-est. A Test du poste, s'étend à perte
de vue la plaine basse et verdoyante de l'Amoukrouz, plan-
tée de "ommiers, de tamaris et de salicornes.
?)H r.A MAURITANIE
Après le poste de Nouakchott, même succession mono-
tone de dunes et de petites vallées, de plaines plates à
maigre végétation, serrées entre les dunes de sable blanc
et de sable rougeâtre où s'abrilent les villages des pécheurs
indigènes. Auprès de la sebha de Marsa. on rencontre les
ruines et les canons ensablés de l'ancien fort de Portendik,
près desquels subsistent encore quelques-uns des palmiers
qui Tentouraient jadis. Ensuite viennent quelques pâturages
verts ; puis, des dunes élevées, faites dun sable fm et rouge,
dominent la plage jonchée d'algues rejetées par le flot.
Ces dunes suivent le rivage à une centaine de mètres. La
partie la plus haute de cette chaîne s'appelle les Mottes
d'Angel.
A l'est, se développe la plaine plate du Tarad vêtue de
Ioniques graminées et d'herbes courtes dont sont friandes
les bêtes des troupeaux et des caravanes. Plus à l'est encore
est le Tafîouëlli dont la plage de sable fin est couverte de
coquillages. Une baie arrondie se creuse non loin du puits
de Bilaouak, une autre plus vaste s'ouvre au pied du cap
de grès auprès d'Aleibataf.
On entre ensuite dans l'Agneitir, succession monotone
de dunes perpendiculaires et de sebkha desséchées avec la
même végétation d'euphorbes et de graminées, que A'arie
parfois quelque monticule couvert de coquillages blancs
étincelant au soleil, tel celui de Chedala. ou quelque pla-
teau rocheux entièrement formé par des coquilles d'huîtres,
comme celui d'El-Hadjera.
A mesure qu'on avance vers le nord, la barre devient
de moins en moins forte le long de la côte : sur la sur-
face de l'Océan, de larges espaces bleu clair, indiquant les
hauts-fonds de sable, alternent avec le bleu sombre des
nappes profondes.
On rencontre ensuite les grands plateaux rocheux et
recouverts de sable d'El Mehara (les coquilles), au som-
met revêtu de coquillages d'un blanc pur, au pied tapissé
d'euphorbes basses, de salicornes et de graminées, et qui
se prolongent très loin vers l'est, jusqu'à la région appelée
hV. PAYS 39
Akchar. Trois plateaux forment El Mehara, séparés par
des terres salines où s'élèvent des villages abandonnés de
pêcheurs ; le côté qui regarde la mer est une muraille jau-
nâtre à pic, creusée à la base par les vagues qui la battent
à marée haute ; au nord, le plateau s'abaisse et vient mou-
rir, en pente douce, dans une plaine appelée Tin-Nioubiar
qui est encore une sebkha sans sel.
Tout le rivage de cette côte, depuis Ghedala, est formé
par ime suite de petites baies découpées dans une baie plus
grande que ferme au nord le cap Timiris ou Mirik, dont la
masse blanche s'aperçoit de très loin, frémissant dans l'air
surchauffé comme dans la vapeur d'une fournaise, au-des-
sus des dunes basses toujours couvertes des mêmes végéta-
tions maigres et monotones.
Au nord du cap Timiris, la côle se creuse pour former la
baie de Saint-Jean et, au nord-ouest, une plage vaseuse où
vient finir la presqu'île de Thila ; vers l'ouest, la ligne des
dunes se continue à perte de vue.
Des arbres assez hauts, semblables à des palétuviers, et
des plantes vertes gonflées d'humidité poussent sur les
rivages de la baie de Saint-Jean ; une presqu'île, appelée
Kaja ou Kadja par les indigènes, borde une baie longue et
étroite découverte à marée basse, mais recouverte aux
grandes marées. L'eau, dans ces périodes, s'étend même
beaucoup plus loin, à l'est sur de vastes espaces où le flot,
en se retirant, laisse du sel et des coquillages.
Après cette série de sebkha, le sol au sud se relève en un
plateau haut de dix mètres et long de cent cinquante,
revêtu, comme celui de Chedala, d'une couche de coquilles
très blanches qui élincellent au soleil, plateau raviné par la
pluie et le vent qui forme précisément le cap Timiris.
Au nord-est de la baie, l'eau s'infiltre sur la terre aux
basses marées par une sorte de baie-rivière qu'on appelait
autrefois la rivière Saint-Jean sur une zone plate que sépare
du large un contrefort sableux et fixé, conslituanl ainsi une
lagune couverte de végétation verdoyante, terminée, sur la
rive, par une plage de sable très fin.
40
LA MAURITANIE
A Fesl de la baie de Saint-Jean, des dunes basses, paral-
lèles au rivage et tapissées d'euphorbes et de graminées,
quelques mamelons isolés couverts de coquillages mènent
à une région appelée Agatroun, où la plage devient aride
et nue et forme jusqu'à la dune une large sebkha sans sel
avec des coquillages, puis des bancs de sable fréquentés
par les oiseaux de mer et des bancs de vase avec de pauvres
pâturages. Un plateau abrupt creusé en demi-cercle, dont
les flots viennent battre le pied pendant les grandes marées
de l'équinoxe, limite ensuite un golfe de plusieurs kilo-
mètres.
Au nord de ce golfe, c'est la région de dunes mobiles,
de hauteur variable, sans cesse remuées par les vents, orien-
tées du sud-ouest au nord-est, à peine séparées par d étroites
vallées, qu'on appelle l'Azoufal et qui s'étend entre l'Agnei-
tir et le Tasiast. La plus haute de ces dunes (dune d'Ask-
jet), redescend vers le sud et forme l'épine dorsale de la
presqu'île de Thila qui limite à l'ouest la baie de Saint-
Jean.
Plus on remonte vers le nord, plus ces dunes successives
se rapprochent, vêtues d'euphorbes et de graminées entre-
lacées ; à l'ouest, une étendue plate va jusqu'à la côte
basse, marécageuse et si découverte aux faibles marées
qu'elle se confond avec le rivage oriental, également bas et
marécageux, de l'île de Tidra. Cette île, assez large dans sa
partie médiane, finit en pointe vers le nord et s'allonge, au
sud, par une bande étroite où des plantes vertes poussent
dans la vase qui recouvre le sable. Des pécheurs maures
l'habitent.
Au nord-ouest de Tidra, la masse de grès à pointe
abrupte du cap louik termine la presqu île du même nom.
A l'ouest de ce point, les anciennes cartes indiquent un
groupe d'îles appelées îles louik ; mais rien ne permet
d'affirmer leur existence, car elles ne sont point visibles
du rivage et personne n'a jamais exploré le large de cette
côte. Ceux qui en ont parlé ont simplement copié les uns
sur les autres l'erreur traditionnelle.
LE PAYS 41
•
Au sud de la falaise du cap louik, à Tesl de la presqu'île,
une baie plate et sableuse s'enfonce dans les terres en des-
sinant un arc de cercle qui vient s'achever à la masse
rocheuse du cap. Au nord du cap louik le rivage de l'Océan
suit une ligne presque droite. En face, se dressent au milieu
des flots, des massifs rocheux qu'un étroit chenal sépare
de la côte et que les Maures appellent îles Ikniva.
Sur le littoral, après avoir traversé les derniers sables
mouvants de l'Azoufal, on se trouve dans le Tasiast où des
dunes basses, parsemées de quelques euphorbes épars, et
des sebkha sans sel, plates avec des euphorbes et de
maigres pâturages, alternent avec des plateaux de grès ver-
dâtre et des plaines semées de fragments de roches noires.
Vers l'est s'étendent les plateaux de grès vert d'El Mouma
et d'Aguilal.
A la hauteur de celui-ci, au nord-ouest des îles Ikniva,
un cap de grès verdâtre, El Frey, s'avance dans le flot,
relié au rivage par une bande de sable. Au nord, une baie
profonde se creuse jusque vers Alzas, bordée d'abord par
une plaine aride et nue, tapissée des coquillages marins
qu'y déposent les envahissements de l'Océan, puis par des
falaises de grès verdâtres et des sebkha au sol mouvant,
enfin par une plaine basse et verdoyante couverte de bons
pâturages où poussent des arbres épineux. A lest du litto-
ral, d'ailleurs, depuis Nouakchott, surtout depuis El Frey,
s'étend une zone pourvue de puits nombreux et assez rap-
prochés qui donnent une eau excellente et douce, des pâtu-
rages abondants et verts. La plaine immense s'étend avec
ses graminées, çà et là, ses arbres épineux, jusqu'à El-
Aïoudj, à l'est de la baie du Lévrier et plus haut que la baie
de l'Archimède ; avec ses puits profonds emplis d'eau
abondante et pure, ses pâturages excellents, elle pourrait
devenir une très favorable région d'élevage.
Une sebkha borde la côte de la baie profonde d'où sort
des flots le plateau de grès, analogue à celui des îles Ikniva,
large de plus de trois kilomètres, qui forme l'île d'Arguin.
Sur sa côte orientale, la falaise de grès vert tombe à pic
42 LA MAURITANIE
dans les tlots ; au nord, elle se termine par une pointe
abrupte ; au sud, elle s'abaisse jusqu'à former une plaine
vaseuse. Le chenal, large de trois kilomètres, qui la sépare
de la terre, s'ensable de plus en plus ; de même, les deux
petites îles Ardent, situées tout près d'elle sur son flanc
nord-ouest, sont maintenant réunies à marée basse par
par une bande de sable et seront, dans un temps donné,
reliées l'une à Arguin, l'autre au rivage du fond de la baie,
par l'envahissement de la vase et du sable.
Au nord et au nord-est de la baie d' Arguin, des plaines
caillouteuses semées de roches de grès bariolés, rouges,
roses ou verts, que vient parfois marquer une couche de
sable où poussent des plantes vite desséchées, des hautes
dunes de s;ible, isolées et nues, afïectant la forme d'un
demi-cercle ; des plaines jonchées de coquillages marins,
parsemées de mornes de grès gris et de calcaire où reparaît
la verdure des grands gommiers vrais et faux, forment la
région appelée Krekche qui s'étend, à l'ouest delà zone des
pâturages, jusqu'au puits d'El-Aïoudj, à 8 kilomètres de la
frontière mal déterminée de la colonie espagnole du Rio
de Oro, à 37 kilomètres en ligne droite au fond de la baie
de l'Archimède.
A l'ouest d'El-Aïoudj, la plaine continue avec ses effleu-
rements rocheux de grès et de calcaire et, par places,
quelques mottes de sable amoncelé où poussent des herbes
graminées. Elle va rejoindre une région de dunes élevées,
arides et nues, faites de sables jaunes et qui réfléchissent
avec violence les rayons solaires ; dunes en forme de crois-
sant, de plus en plus rapprochées, qui couvrent tout le lit-
toral est de la baie du Lévrier, depuis le cap d'Arguin à la
baie de l'Archimède, et qu'on appelle Souchel-el-Abiod,
c'est-à-dire occident blanc. Cette région est limitée, à l'est
par la plaine d'affleurements rocheux qui termine le
Krekche et commence le Tiris ; à l'ouest, elle est bornée
par une sebkha au sol mouvant, qui, en certains points,
atteint jusqu'à 10 kilomètres de large, comme auprès du
cap Sainte-Anne. Nombre de promontoirs découpent cette
I
LE PAYS 43
partie de la cote ; les principaux sont le cap des Coquilles
et la Pointe de FAutruche.
Près de la baie de l'Archimède qui forme l'avancée
extrême de la grande baie du Lévrier, la vaste sebkha dénu-
dée, dont les parties basses sont périodiquement recouvertes
par la mer, s'étend sur une largeur de dix kilomètres autour
du mouillage d'Iouïli, et vient finir au pied des falaises de
grès et de calcaire, qui se prolongent au nord, pour rejoindre
le massif du Tiris et, au sud, descendent pour former l'os-
sature de la longue presqu'île rocheuse, terminée par la
pointe du cap Blanc.
A l'ouest de la baie de l'Archimède, si l'on descend vers
le cap Blanc en longeant la côte orientale de la baie du
Lévrier, après avoir traversé la sebkha et le plateau rocheux,
on rencontre encore des dunes basses et mouvantes et des
mornes abrupts et rocailleux ; un peu plus loin, une grève
de sable qui creuse la baie de l'Etoile, peu profonde et dont
l'entrée est presque fermée par une roche à fleur d'eau ;
puis la plaine semée de mornes de grès et de mamelons
rocheux continue le long de la côte jusqu'à la baie de Gan-
sado.
Au nord de cette baie, trois rochers à pic sur la mer
forment la pointe du Chacal qui, avec la pointe Rey, limite
la petite baie du Repos ; là, sur un monticule rocheux, se
dresse, couronné du drapeau tricolore, le fort du poste mili-
taire de Port-Étienne, terminé en 1908. Vers l'ouest, la baie
de Cansado s'arrondit en forme de demi-cercle, bordée
d'une plage de sable jusqu'à la pointe du même nom, où
s'élève maintenant un phare à feu blanc et fixe. Jusqu'à la
baie Cansado un chenal assez large et de fonds variables
suit le rivage depuis la baie de l'Archimède.
Après la pointe de Cansado, voici une falaise presque à
pic et qui monte par degrés le long de la côte jusqu'au
cap Blanc, dans celte partie méridionale de la presqu'île
que les Maures appellent Nouazibou et qui affecte la forme
d'un fer de lance dont la pointe est représentée par la
falaise à pic du cap Blanc.
44 T,A MAIKITANIF.
Au pied du cap Blauc, une baie peu profonde nommée
baie de l'Ouest se dessine sur la côte de l'Océan, à Touest
de la presqu'île, jusqu'à une pointe rocheuse et basse, le
Faux-Cap avec de bons mouillages. Au-dessus du Faux-
Cap, la baie du Nord découpe la côte océanique presque
symétriquement à la baie de Cansado. Le littoral occidental
de la presqu'île est compris dans les limites vaguement
déterminées de la colonie espagnole du Rio de Oro.
De la baie de l'Archimède à la pointe du cap Blanc la
presqu'île mesure 4o kilomètres ; sa largeur varie de
15 kilomètres (à la pointe de l'Archimède) à 8 kilomètres
dans l'isthme étranglé qui forment les baies du Nord et de
Cansado. De 1res loin, au large, on voit se dresser ses
falaises et ses dunes sans verdure, en masses d'une blan-
cheur éclatante.
Le climat. La température ; les vents; la salubrité. —
Le climat de la Mauritanie est loin d'être celui des zones
tempérées ; le pays aride est chaud. Mais bien qu'elle se
trouve à quelques degrés au-dessous du tropique son cli-
mat n'est pas non plus celui de la zone tropicale, grâce au
voisinage de la mer qui amène de fortes différences avec la
température d'autres points situés sous la même latitude.
D'une façon générale on peut dire que la température est
extrêmement variable, suivant les régions et suivant les
heures de la journée. Des journées de 36" où la sécheresse
de l'air affecte péniblement les muqueuses, alternent avec
des nuits de 8° et de 7° où la fraîcheur nécessite des feux
de branchages aux campements des caravanes ; l'hygro-
mètre descend à 16° entre 4 et 6 heures, et remonte à 60"
entre 6 et 9 heures, dans la même journée. A midi, la tem-
pérature s'élève parfois à 40° : et l'hygromètre monte à 70°.
Vers la fin des chaudes journées, parfois la brise fraîchit,
venant du nord ou du nord-ouest. Lorsque le vent du nord-
ouest souffle toute la journée, la température s'abaisse par-
fois jusqu'à 30°, jusqu'à 20° au crépuscule dans la saison
humide. Parfois, vers le soir, le ciel se couvre de nuages
et une pluie légère tombe durant la nuit ; mais le sol en est
LE PAYS 4o
à peine humecté, tant il est chaud. Parfois aussi, le ciel
est couvert pendant tout le jour, et la température ne
dépasse pas 28°. Parfois, alors, pendant la nuit, des pluies
d'orage, amenées par le vent d'ouest, éclatent, accompa-
gnées de tonnerres et d'éclairs ; mais la quantité d'eau est
encore tellement insignifiante que la terre desséchée l'ab-
sorbe aussitôt. Ces courtes pluies cependant rafraîchissent
l'air et font reverdir les pâturages brûlés.
Quelquefois, au coucher du soleil, l'air devient vif et le
froid s'accentue assez vite ; on voit, quand passe la brise du
nord, des nuits de 12°. C'est toujours vers 6 heures du
matin que la température est la plus basse. Durant cer-
taines nuits, principalement dans les régions voisines de la
mer, se produisent des rosées tellement abondantes que
l'eau ruisselle sur les tentes des nomades. Dans la région
littorale aussi, des brumes assez épaisses voilent Ihorizon
dans la nuit et aux premières heures du matin.
Ces variations proviennent de l'influence des vents et de
leurs brusques changements. Ces vents sont essentielle-
ment variables, alternent fréquemment de l'est à l'ouest
dans le cours de la même journée, sans mouvement suivi
et sans régularité aucune, amenant tout à coup la fraîcheur
et l'humidité après l'accablante chaleur. Dans un jour brû-
lant où le thermomètre marque 32° sous l'influence du
vent d'est, si à 4 heures se lève le vent du nord-ouest, la
température en quelques minutes tombe à 19° et l'hygro-
mètre passe de 18° à 70°.
Le vent d'est, qui vient du Sahara, est celui qui amène
la sécheresse, et la température se maintient élevée. Le
grand vent d'est, appelé rhamattan, peut atteindre une
vitesse de 500 et 700 mètres à la minute et soulève sur son
passage des tourbillons de poussière et de sable qui, en
s'épaississant par places, couvrent l'étendue des plaines
d'un manteau de brumes rougeâtres, si épaisses que la vue
ne peut porter à plus d'une quarantaine de mètres, souvent
moins. Les vêtements sont couverts de sable et il est néces-
saire de protéger les yeux, le nez. la bouche et les oreilles
46 LA MAUlUTANFi:
des hommes et des animaux. Sous ce terrible vent l'air se
dessèche de plus en plus ; l'hygromètre descend à son mini-
mum, 2 degrés, les lèvres se gercent et se fendillent, la
muqueuse intérieure du nez senflamme au point de devenir
sanguinolente ; la peau se sèche ; les cheveux et la barbe
se cassent d'eux-mêmes ; les clous jaillissent hors du bois
des caisses, et parfois l'on entend se briser tout d'un coup
la crosse d'un fusil. Une poussière d'une finesse impalpable
s'infiltre partout ; et telle est la saturation électrique de
l'atmosphère que le seul toucher de la main sur une cou-
verture de laine en fait jaillir des étincelles. Ce vent souffle
parfois pendant plusieurs jours et plusieurs nuits sans inter-
ruption. Mais, s'il se calme, vers le soir, des nuits froides
de 10 degrés peuvent lui succéder ; ou bien, au milieu de
la nuit, un vent d'ouest peut amener l'humidité.
Au mois d'août, la saison des pluies bat son plein aux
rives du Sénégal ; les plaines d'alluvions du fleuve sont
inondées par les averses d'hivernage ; les mouches et les
moustiques s'y développent en quantités innombrables ;
sous leur influence, la gale, la trypanosomiase, le m'bori,
sévissent sur les troupeaux.
Dans les régions moyennes et septentrionales de la Mau-
ritanie il n'existe point une saison des pluies, un hivernage
régulier tels que dans les pâturages du Sénégal. Cepen-
dant, une saison de pluies intermittentes existe de juillet à
décembre ; quelques averses se produisent en janvier,
février et mars, mais trop minimes pour former des mares.
Les pluies de décembre tombent avec assez d'abondance
pour arriver à constituer, en certains endroits où le sous-
sol est argileux, des mares qui persistent jusqu'à l'année
suivante. De mars à juillet, il n'y a plus de pluies.
Le régime des pluies varie d'ailleurs suivant les régions.
Dans la région littorale, de Nouakchott à Port-Ktienne, la
pluie tombe, chaque année, de façon à peu près régulière.
Les mois les plus humides sont ceux d'août à novembre
inclus. Le mois d'août surtout, puis la quantité de pluie
décroît jusqu'en novembre. De deux à trois heures, tous
LK PAYS 4 /
les huit jours ou tous les dix jours, parfois tous les vingt
jours, la pluie tombe par tornades. Pourtant, certains
hivernages sont secs et l'on voit quelquefois deux années
consécutives se passer sans pluies véritables.
Dans le plateau du Tiris, la pluie tombe abondamment
en octobre et novembre. Cependant, comme dans le Tasiast,
on reste parfois trois ans sans grandes pluies. Quelques
petites ondées tombent durant la nuit et des rosées abon-
dantes conservent la verdure des plantes et la fraîcheur
des pâturages.
Dans la presqu'île du cap Blanc, lorsque la saison des
pluies bat son plein au Sénégal et que Tatmosphère des
régions voisines se charge de vapeur d'eau, le ciel, généra-
lement très pur, se couvre de nuages pareils à ceux des
tornades tropicales ; mais rares sont les pluies, et leur
régime est tout à fait irrégulier. Des années sans orage suc-
cèdent à une année d'orages violents. En septembre, le
ciel redevient clair et sans menace de pluie ; mais, en
octobre, quand viennent à commencer les pluies, aux îles
Canaries et dans le Tiris, l'air de nouveau se charge d'hu-
midité. La presqu'île du cap Blanc a donc deux périodes
pluvieuses, l'une en août, simultanée avec l'hivernage
sénégalais ; l'autre, à la fin de l'année, correspondant aux
pluies des îles Canaries et du Tiris.
La presqu'île du cap Blanc est dans la région des vents
alizés ; le vent y vient du nord avec une direction généra-
lement nord-est nord-ouest et se fait sentir avec régula-
rité du lever au coucher du soleil ; les vents alizés sont
très violents de mars à juillet, soufflant pendant la journée
en entraînant des nuages de sable et s'apaisant durant les
nuits ; dans les autres mois, l'intensité du vent est bien
moindre. Les vents d'est, d'ouest et du sud se manifestent
parfois de juillet à septembre, affectant pendant la jour-
née un mouvement analogue à celui des aiguilles de
montres et, pendant la nuit, une direction uniformément
nord-sud.
Dans la presqu'île du cap f^lanc, la température minima
iS LA MALHITAME
en janvier est de 10 degrés et la température maxima de
27 degrés, sauf dans les jours où souille le vent d'est, où
elle monte à 30". Les plus fortes chaleurs sont en août-
septembre et dépassent rarement 35°, avec un minima de
18° toujours supportables à cause des brises qui, générale-
ment, se lèvent avec le soleil et tombent lorsqu'il se
couche.
A Port-Étienne, au nord de la presqu'île, la température
est fraîche le matin et le soir, et très supportable au milieu
du jour. Un vent frais nord-est y souffle presque constam-
ment, agréable tant qu'il n'est pas trop violent. Les mois
les plus chauds sont août, septembre, octobre ; les plus
froids, janvier, février, mars. Température maxima 36°
en septembre; température minima 11° en décembre.
Cette région est très saine, l'absence d'eaux stagnantes et
la sécheresse générale empêchent l'existence des mous-
tiques et, par suite, de la fièvre paludéenne.
Les fleuves et les nappes d'eau. — Il ne faut pas se lais-
ser abuser par le nom de Mauritanie saharienne donné
officiellement à notre possession de la rive droite du Séné-
gal et se figurer les vastes espaces qui s'étendent au nord
de ce fleuve jusqu'à l'océan comme une région absolument
sèche et désertique.
Bien que l'étude de la contrée à ce point de vue soit
encore dans son enfance, on peut dès aujourd'hui assurer
que la Mauritanie, en toutes ses parties, est pourvue d'eau
en quantité suffisante, abondante même en certains points,
soit à fleur de sol (sources, oueds, lacs, gueltas), soit dans
les nappes souterraines si peu profondes que les indigènes,
pour la création des puits, l'ont atteinte presque partout,
avec leurs moyens rudimentaires.
Le régime de ces enux est fort capricieux et assez diffi-
cile à démêler : les oueds qui existent coulent seulement
par exception et les noms que leur donnent les indigènes
changent à tout moment. L'irrégularité du climat relative-
ment aux pluies fait que des modifications successives se
sont produites et se produisent sans cesse. Il existe plu-
LE PAYS 49
sieurs bassins fermés. Les bouleversements de terrains dont
la trace est encore visible ont profondément modifié le
système du réseau. Par exemple, la guelta de Zli occupe
visiblement le fond d'une fosse d'effondrement du sol envi-
ronnant ; la série des mares, chacune pourvue d'affluents,
qui se prolonge d'Aleg jusqu'au Tagant. est évidemment le
vestige d'un fleuve ancien ; et il arrive qu'à la suite de
fortes pluies, on les voie se rejoindre et s'unir.
Certains fleuves, cessant de couler régulièrement, se sont
trouvés isolés de la mer par la formation de leur barre et
des dunes de sable ; ils se perdent aujourd'hui dans les
sebkhas côtières.
Le régime des eaux varie aussi suivant les régions. La
région soudanaise est traversée par des marigots d'hiver-
nage. Dans le Ghamama, du marigot des Maringouins, bras
droit du Sénégal, les marigots de Gorak, de Sokhar, de
Guédayo vont, le premier du Sénégal à l'Océan, les autres
du Sénégal au lac R'qis ; il faut citer aussi le marigot de
Koundi dans les pays Brakna et Trarza. Dans les cercles
du Gorgol et du Guadimaka, les marigots cessent de couler
vers le milieu d'octobre ; cependant, en certains endroits,
des nappes liquides se maintiennent encore jusqu'à l'hiver-
nage.
Nul cours d eau ne traverse la région des dunes ; mais
les eaux des pluies, en s'infiltrant, constituent une abon-
dante nappe souterraine qui alimente des puits nombreux,
de profondeur variable et plutôt minime, qui fournissent
une eau excellente. Entre Boutilimit et Aleg, et même au
sud d'Aleg, ces puits atteignent jusqu'à 50 mètres et dans
rOgol, région à l'ouest de Boutilimit, l'eau de certains
puits est salée et saumâtre, à cause des sels en dissolution
dans les sous-sols.
Dans l'Aftouth, une multitude de petits oueds, rivières
et ruisseaux, coulent pourvus d'eau seulement pendant la
saison d'hivernage et vont se perdre dans des bassins fer-
més OLi l'eau demeure pendant une année entière, comme
dans les lacs intérieurs d'Alex, Mal. Maoudou. Gho^^Sfar.
La MAiniTAMK. 4
50 LA MAUUITAMi:
A d'autres endroits, en cuvettes, véritables marécages pen-
dant la saison des pluies, ces parcelles d'oueds se sèchent
ensuite, par exemple à Giumi, à Aghieurt, à Lemaoudoa.
Sauf ceux qu'on a pu creuser dans le sol limoneux voi-
sin de ces cuvettes, il n'y a point de puits dans TAftoulh ;
le sous-sol étant constitué par une courbe de roche très
épaisse, les indigènes n'ont pas cherché à en créer ailleurs,
les mares conservant l'eau presque toute l'année. Dans
l'Aftouth au sud-est du Tagant, il serait intéressant que le
gouvernement général de l'Afrique occidentale fît efTecluer
des sondages dans la nappe d'eau souterraine existante et
étudier les moyens d'établir des puits nécessaires pour
jalonner la route du Tagant.
Tout différent est le régime des eaux dans la région du
Tagant. Les pluies tombent par tornades sur les plateaux
rocheux, en roulant ensuite en cascades et vont former,
dans le fond des vallées, de grandes mares qui persistent
pendant presque toute la saison sèche ; une partie s'infiltre
dans les sous-sols et alimente des sources limpides, soit au
pied de la muraille extérieure du massif (sources de Moud-
jeria, de N'Drinaia, de Soumas, de Garaouel, soit dans les
vallées intérieures, comme à la palmeraie d'Haoussinia).
Presque partout dans cette région, existe une nappe d'eau
souterraine qu'en maint endroit, à Matouata, Tin-Ouadin,
Taorta, Harjet-el-Gara on voit apparaître au pied des
escarpements rocheux, dans ces cuvettes de pierre qu'on
appelle guettas, et dont l'eau est généralement douce.
Les vallées sinueuses et sablonneuses, à fond plat et
faible, qu'on rencontre dans le nord du Tagant, sont
dépourvues d'eaux courantes, sauf parfois au temps de
l'hivernage et à la suite de tornades violentes. Dans ces
terrains, l'eau des pluies s'emmagasine à une faible profon-
deur, en constituant d'immenses réservoirs oi^i les habi-
tants ont creusé des puits nombreux, intarissables eux
aussi. A Tidjikdja un millier de puits fournissent l'eau
nécessaire aux palmeraies et aux cultures, sans que s'abaisse
jamais le niveau de la nappe d'eau intérieure.
LE PAYS 51
Un oued passe à Ticijikdja pret-que au niveau du plateau.
Après avoir creusé son lit entre des falaises qui, près de
Rachid atteignent 80 mètres, il se dirige vers le Khat. On
a également reconnu le cours de Toued Rachid qui descend
aussi «N^ers le Khat et celui de l'oued de Ksar-el-Barka.
L'oued de Talmert s'en va vers l'Adouar. Il faut mention-
ner particulièrement le Tamoart-en-Xaja et ses affluents,
l'oued Rouzaga, l'oued Anouajja, l'oued N'Taorta, l'oued-
el-Ahiod, qui sortant du Tagant au col Tizegghî, vont se
perdre dans les dunes. Ces oueds sont presque toujours à
sec, sauf le Tamoart bien pourvu d'eau en tout temps, sur-
tout auprès de Moudjeria. Ce dernier, formé de l'oued
Djoual et de l'oued d'Oudjeft qui rejoignent à Amatil les
eaux venues d'Atar, contourne les monts Ibi pour se jeter
dans la plaine rocailleuse.
Dans le Khat parallèlement à la piste de Talorza, un
petit oued court dont le lit s'élargit en allant vers le nord
tandis que les berges se relèvent progressivement. La vallée
du Khat possède également des puits assez abondants, révé-
lant la présence de la nappe d'eau souterraine.
Dans les anfracluosités de la falaise que le Regueïba
dresse au bord de l'Aftouth, on rencontre aussi des sources
fréquentes ; et plusieurs sources sans doute analogues à
celles-là, existent, dit-on, dans la chaîne de l'Assaba.
A Tagba, entre l'Aouker et le R'qis passe l'oued Zamek
qui se jette directement dans l'Océan. Dans l'Adrar ainsi
que dans le Tagant, lorsque les pluies ont été assez fortes,
les cuve.les rocheuses, dans les vallées et sur les plateaux,
se remplissent d'eau et forment des réservoirs qui per-
mettent les cultures. Le massif de l'Adrar est aussi sillonné
d'oueds bien pourvus d'eau près desquels les céréales
poussent sous les dattiers. Tout un réseau d'oueds existe
autour d'Atar. Ailleurs, les plus connus sont l'oued Tifrirt,
qui passe à Chinguetti, l'oued el Abid qui prend sa source
près de Talorza les oueds N'Beika et Timinil qui, après
s'être réunis, quittent l'Adrar à Glat-el-Bil dans la direction
sud-est ; dans le nord-ouest un grand oued, l'Atouï, corn-
01 LA MALHITANIK
mence près de la Séguiet el Hamra et vient finir dans une
sebhka, près du cap Timiris.
Dans la partie orientale de TAdrar, la falaise El Hank,
parallèle aux ergs de llguidi et détachée des Eglab en leur
ouest, limite une hammada dont les eaux viennent s'écou-
ler au pied de llguidi. El Ilank est jalonnée de sources
excellentes et de puits autour desquels poussent, ainsi que
dans riguidi, de verdoyants bouquets de palmiers.
A l'ouest, des oueds orientés vers le sud, descendent
de FAdrar Sotof; dans les environs d'Akhjouft d'autres
prennent naissance qui vont vers Tlnchiri.
Dans le Tiris, il y a de nombreux points d'eau principa-
lement des puits, de profondeur médiocre : Zoug, Er-Bouït
Larzel, Boulaoutad.
La végétation et la flore. — De même qu'il ne faut pas
se représenter la Mauritanie sous l'aspect d'un désert sans
eau, on ne doit pas non plus l'imaginer comme une éten-
due exclusivement stérile dépourve tout à fait d'arbres et
de verdure. A côté des sebkha arides et des dunes nues, la
plus grande partie de ces vastes territoires se recouvre
d'une végétation assez épaisse pour permettre l'élevage des
troupeaux.
Si des régions de pâturages se développent sur une assez
grande surface les espèces qui les constituent sont en
nombre assez restreint. Les principales sont deux salsola-
cées que les Maures appellent l'askaf et le damran qui
viennent de préférence dans les amoncellements sableux,
puis le m'rokhba, haute graminée de trente centimètres,
le n'tsid et le tirichit, graminées très fines et peu élevées
qui se plaisent dans les parties basses des plaines, le
gureursin, le lardjem, l'izidi aux touffes courtes, l'abraon,
très répandus dans les sables ; le s'bat. l'aoureck. l'initi,
qui constituent avec le tirichit, la pâture la plus appréciée
des bêtes.
Les espèces mentionnées plus haut se rencontrent dans
toutes les régions. A certains points, on en trouve d'autres
plus corolisées, comme leroui qui, autour de la baie de
LE PAYS DO
l'Archimède et dans la presqu'île du cap Blanc, élève dans
les fentes des rochers une épaisse tige gonflée d'eau ; dans
l'Aff-outh le tourja, asclépiadée de trois mètres de haut,
recherchée des bestiaux et qui renferme un suc acre et lai-
teux ; dans la plaine littorale entre le Drah et TAmouh-
rouz, une autre asclépiadée, haute et verte, d'aspect ana-
logue au genêt d'Espagne, le titarek, employé par les
Maures pour l'usage textile et la confection des filets de
pêche ; un statice tuberculeux, dans la presqu'île du cap
Blanc.
Toutes ces plantes, desséchées par les journées ardentes,
reverdissent rapidement après la tombée d'une pluie ou la
rosée des nuits et constituent de bons pâturages qui s'amé-
liorent, de plus en plus, à mesure qu'on avance dans l'in-
térieur des terres, mais trop souvent détruits, malheureu-
sement, par les criquets dévastateurs qui, s'abattant en
nuages sur les plantes vertes, les dessèchent comme si le
feu y avait passé.
La région des meilleurs pâturages est naturellement
celle qui reçoit les alluvions du fleuve Sénégal, le Gha-
mama, et les plaines voisines du Dahar et de l'Aftout.
Dans l'Agneitir, la végétation, quoique non luxuriante,
serait suffisante sans le passage annuel des criquets, aux
parages du cap Timiris et autour de la baie Saint- Jean.
Dans le Tasiast, à l'est de la ligne du puits d'El-Frey, à
El-Aïoudj, les pâturages sont frais et copieux près des
points d'eau abondants et excellents. Il y a de bons pâtu-
rages aussi dans le Tiris et dans l'Adrar Sotof.
Les mamelons de sable des parties périodiquement
immergées sont couverts de salicornes ; sur les dunes fixées
poussent les euphorbes arborescentes, de plus en plus
hautes à mesure qu'on s'avance vers le sud, les fausses
euphorbes, les talah ou faux gommiers aux longues
épines blanches, quelques mimosas, plusieurs espèces de
tamaris. Ces derniers sont nombreux dans les plaines de
l'Aftout, ainsi que sur les dunes littorales, dans le Tasiast
Tasiast et le Souhehel el Abiod. Les talali prospèrent aussi
.)4 LA MAURITANir
dnns le Tasiasl et le Tiris, où ils s'élèvent parfois à
sept mètres de hauteur. Les gommiers vrais (varek des
Maures) à feuilles petites et vertes, à épines serrées et
courtes, sont nombreux dans l'Aftout, surtout aux confins
du Drah et de Flguidi, dans le Dahar, le Brakna, le Gorgol,
DÎi ils sont exploités.
Parmi les arbres épineux, citons encore Yaguersin et
Vatil, arbre très curieux que l'on rencontre dans une plaine
fertile à l'est de la baie du Lévrier et qui, même sans
feuilles, donne un peu d'ombre, grâce à l'épaisseur de ses
branches entrelacées.
Comme essences d'arbres, on rencontre parfois le bao-
bab, l'arbre à encens ; dans le Drah et l'Ogol, le bal>ame-
dendron (acirass des Maures; qui donne la résine odorante
appelée bdellion. Le Gorgol et le Guadimaka, voisins du
Sénégal, possèdent de belles espèces forestières, enlre autres
le gouaké, arbre au bois rouge et dur, presque inattaquable
par les termites et, de ce fait, fort précieux dans la char-
penterie et l'ébénislerie. Des plantations de cotonniers
existent dans le Guadimaka et quelques-unes, assez rares,
dans le Tagant. Différentes variétés de palmiers-dattiers
donnent des fruits excellents.
Les palmeraies cependant ne sont pas fort nombreuses :
les plus florissantes sont celles de Tidjikdja et de Rachid
dans le Tagant, qui s'étendent la i:>remière sur seize kilo-
mètres, la seconde sur six : la petite palmeraie d'El Haouis-
sinia est très florissante ; il en existe une encore à ïalorza
dans le Khat,
En fait de céréales, le maïs et le mil sont très répan-
dus, dans le Gorgol et le Guadimaka, dans le Chamama,
au fond des vallées de lOgol ; le gros mil est cultivé aussi
dans l'Aftouth, le Tagant, l'Adrar. Le blé et l'orge se voient
dans l'Adrar et le Tagant, en petite quantité, il est vrai ;
mais, près du fleuve Sénégal, des champs de riz se
déroulent dans le Guadimaka et le Gorgol.
La faune. — Contrairement à ce qui se produit pour
le règne végétal, les espèces animales qui peuplent la Mau-
ritanie sont variées et nombreuses.
LE IWYS OO
On trouve des singes, des girafes, des perruches, des
aigrettes dans la région soudanaise. Sur les rives des mari-
gots pullulent, l'aigrette grise, la corneille à collier blanc,
l'aigle-pêcheur ; dans les plaines de la région littorale, les
lièvres, les perdrix, les cailles, des pintades en tous points
semblables à notre pintade domestique ; de grandes outardes
nichent dans les hautes herbes ; les poules de roche sta-
tionnent dans le creux des falaises ; on y rencontre en
nombre la huppe, l'alouette, la bergeronnette, la corneille
noire ; des tourterelles habitent le voisinage des puits.
Sur les rivages des baies de l'Océan, parmi les plantes
vertes des dunes et sur les bancs de sable, vivent nom-
breux, les canards, les pélicans, différentes espèces de
sternes et de goélands, les cormorans, les cigognes, les spa-
tules blanches et les flamants roses. Dans la région de la
baie Saint-Jean, au mois de juillet, les autruches du
désert ont coutume de venir chercher la fraîcheur au bord
des flots et les indigènes les chassent vers l'eau afin de les
tuer plus facilement.
Des troupeaux de gazelles errent dans les vastes espaces
des sebkhaset des plaines revêtues de graminées, mais aussi
des phacochères, des bandes de hyènes et de chacals, dont
on entend parfois les miaulements caractéristiques le soir,
près des postes. Des biches sauvages paissent les maigres
végétations de la presqu'île du cap Blanc que les hyènes
et les chacals viennent habiter aussi à la saison sèche.
Parmi les animaux féroces, il faut citer encore les lynx,
les guépards, les chats-tigres ; parmi les ruminants, les anti-
lopes ; quelques lions et quelques éléphants se rencontrent
encore dans les régions extrêmes. Dans les régions monta-
gneuses, des aigles, des milans, des éperviers, des vautours
cherchent leurs refuges. Des crocodiles, des caïmans
liabitent l'eau des gueltas et des fleuves ; les grands lézards,
les iguanes, les vipères à cornes, les scorpions se ren-
contrent dans les endroits rocheux et dans les blocs de
pierre.
Parmi les insectes, plus que les mouches, plus encore
o6 LA MAiniTANlE
que les moustiques et les termites, assez rares sauf dans les
endroits humides, les plus redoutés sont les criquets. Arri-
vant par tourbillons, en un nuage rouge dont l'air est
obscurci, ils s'abattent sur un pâturage ou sur un jardin
cultivé, et, en quelques minutes, après leur passage, tout
a pris l'aspect d'une plantation dévastée par le feu. Parfois,
la violence du vent jette à la mer ces tourbillons d'insectes,
et les poissons, alors, en font carnage.
Le poisson est d'une extrême abondance dans le fleuve
Sénégal et plus encore sur la côte de l'Océan, surtout au
banc d'Arguin et dans la zone du cap Blanc. On cite plus
de soixante espèces de poissons capturés sur les côtes mau-
ritaniennes.
Parmi ces poissons innombrables dominent deux sortes
de mulets que les Maures appellent azaouaba et aguila ;
puis des courbines, des bars, des soles vulgaires et des soles
sénégalaises, des raies, des rascasses, des torpilles, des
trigles, des hélops, des murènes, des grisets, des rougets,
des carangues, des scianes, des sargues, des pugels, des
payres, des serrans, etc. A certaines saisons, les poissons
migrateurs, thons, sardines, bonites, germons, apparaissent
aussi en quantités considérables. Sur les fonds de roche ou
de sable, existent aussi deux sortes de langoustes, princi-
palement dans la région du cap Blanc : l'une, variété de la
langouste vulgaire de nos rivages, mais qui, là, peut
atteindre une longueur de 75 centimètres et un poids de
6 kilogrammes ; l'autre, plus petite et dont le poids ne
dépasse pas deux kilos, la langouste royale, d'une couleur
vert olivâtre, rayée de bandes jaunes, qui se cache de pré-
férence dans les anfractuosités des rochers, très vigoureuse,
et qui remonte sur toute cette côte depuis la Guinée jus-
qu'au cap Juby.
Les animaux domestiques sont : le chameau employé
pour la monture, la guerre, la course, les transports,
comme bête laitière et comme viande de boucherie. Il y a
trois races : celle de Candiote, haute et trapue, de couleur
grise ou blanche; celle du Tarad, de couleur marron,
LE PAYS .-)/
moins haute de taille, mais résistante et robuste ; celle du
Tiris et de l'Adrar-Sotof, la plus belle, de taille moyenne,
à l'épaisse toison brun marron et superbement découplée.
Le cheval, plutôt rare, est élevé seulement dans les tribus
guerrières. Plusieurs races existent cependant: la grande
race du Hodh, très recherchée ; la petite race endurante et
vigoureuse du Drah ; la race barbe du Tagant et de TAdrar ;
la race du Trarza, appelée sehaïa (couleur de lion).
Les ânes, très nombreux, de race minuscule mais forte,
et de très bonne allure, qui servent pour toute espèce de
transport (campements, grains, poissons), et aussi comme
montures.
Les bœufs, qui comprennent deux espèces : le bœuf sans
bosse, animal de boucherie, et le bœuf à bosse ou zébu,
animal porteur et beaucoup plus répandu que Tautre.
Les moutons sont de deux sortes : moutons à poil, petits
et maigres, ressemblant beaucoup aux chèvres, dans la
région occidentale et maritime et dans TAdrar et le Tiris,
moutons à longue laine blanche, constituant des troupeaux
considérables.
Les chèvres, plus nombreuses encore que les moutons,
élevées pour leur lait et leur peau, se rencontrent particu-
lièrement dans la région des dunes et dans l'Aftout.
CHAPITRE III
LES HABITANTS
Races. Conditions sociales. Castes. — La population de
la Maurilanie qu'on peut, approximativement, évaluer à
000.000 ou 650.000 âmes, est constituée en majorité par des
individus de race blanche que nous appelons les Maures et
que les indigènes noirs de l'Afrique occidentale désignent
sous le nom de beïdanes (blancs), mélange assez confus des
races arabes et berbères, soit Berbères autochtones, soit
Berbères venus du Maroc. Dans la partie méridionale des
territoires, ces populations maures ont subi un assez fort
mélange de sang noir, par le voisinage des Peulhs. des
Songhaï, des Ouolofs, des Saracolais,
Tout à fait au sud de la Mauritanie, le long du Sénégal,
dans le Ghamama et le Guidimaka, des noirs de pure race
sénégalaise, Ouolofs, Peuhls, Toucouleurs, Saracolais dans
la partie la plus proche du Soudan peuplent les villages de la
rive droite comme ceux de la rive gauche. Ces noirs habitent
des demeures fixes et mènent une vie sédentaire et agricole.
Les Maures sont presque tous des pasteurs vivant sous la
tente, et s'occupant surtout d'élevage ; leur caractère essen-
tiel est le nomadisme. A peine peut-on trouver quelques
ksours peuplés de Maures sédentaires et se livrant à la cul-
ture, tels que Tidjikdja et Rachid, dans le Tagant, avec leur
deux ou trois mille habitants qui, sous les palmiers des
oasis, font pousser l'orge, le blé, le mil et le henné.
Formés en tribus et en groupes de tribus, dont chacune
a son terrain de parcours respectif, la plupart des Maures
LES HABITANTS 59
remontent vers le nord à la saison de l'hivernage pour
faire paître à leurs troupeaux nombreux l'herbage qui
sort du sol dès les premières pluies ; puis, peu à peu,
dans le cours de l'année, ils redescendent vers le fleuve
Sénégal pour trouver de l'eau, s'occuper de la traite de
la gomme, du sel, des produits de l'intérieur, et camper
sur la rive à la fin de la saison sèche... Quelques-unes de
ces tribus possèdent aussi des terrains de culture ; mais le
vrai Maure de pure race, croit au-dessous de sa dignité de
s'occuper d'un autre soin que l'élevage, et les travaux agri-
coles sont confiés aux Harratine, qui sont leurs affranchis.
Chez ces peuples primitifs règne l'inégalité sociale la
plus tranchée.
Tout d'abord les tribus maures se divisent en deux
grandes classifications, d'une part tribus guerrières et
armées, d'autre part tribus maraboutiques et sans armes,
occupées du soin des troupeaux, de l'étude, des œuvres
religieuses et dans lesquelles se conservent les traditions
de la haute culture arabe.
La tribu guerrière est régie par un cheikh héréditaire
auquel s'adjoint une assemblée de notables (djemmââ) ;
chez les tribus maraboutiques il n'y a généralement pas de
cheikh ; la djemmââ seule dirige les aff'aires de la tribu ;
dans les unes et les autres, le pouvoir spirituel est exercé
par de pieux personnages renommés pour leur sainteté,
qu'on appelle marabouts.
Les tribus maraboutiques sont les plus nombreuses
comme les p!us importantes dans tout le pays maure. Déci-
mées au cours des siècles par les luttes extérieures ou inté-
rieures, les tribus guerrières ne forment plus aujourd'hui
que les deux dixièmes de la population, tandis que les tri-
bus maraboutiques, consacrées à la prière et au soin des
troupeaux, et qui ne touchent point d'armes, sont à pré-
sent quatre fois plus nombreuses.
Quelques tribus maraboutiques paient une redevance au
cheikh d'une tribu guerrière en échange de sa protection,
redevance non déterminée comme taux ni comme époque ;
(i(l LA MAURITANIE
si la tribu maraboulique estime trop forte la contribution
demandée, elle a la faculté de confier ses intérêts à une
autre tribu. Lorsqu'il se trouve parmi elles quelque illustre
personnage religieux, certaines tribus maraboutiques
arrivent à posséder une grande influence sur les tribus
guerrières et sur leurs cheiklis ; leurs camps jouissent du
droit d'asile pour les fugitifs, même coupables.
Les principales tribus guerrières sonl dans le Tagant :
les Lebéida, les Aleb, les Oulad-Boualiri ; dans l'Adrar les
Oulad-Gheïlane et les Oulad-Bou-Sba. Les principales tribus
maraboutiques sont les : Oulad-Biri, les Oulad-Déïmane,
les Tendara, les Ali-Barik Allah, les Ida Bel-Hassen dans
le Trarza ; les Djedjibah dans le Brakna ; les Smassid dans
FAdrar ; les Ida ou Ali et les Tadjakant dans le Tagant.
Les Kounta, dans le Tagant et l'Adrar, présentent cette
particularité d'être une confédération à la fois guerrière et
maraboutique. Les tribus des Regueiba et des El Barik
Allah, maraboutiques, sont aussi armées pour la défense ;
mais leur valeur batailleuse est moindre que celle des tri-
bus exclusivement guerrières.
Au moment de la migration vers le nord, ce sont en
général les tribus guerrières qui se mettent en marche
tout d'abord et qui vont le plus loin. En décembre, elles
reprennent le chemin du sud ; et c'est, dès le mois de
février, qu'on les revoit au bord du fleuve, non loin de nos
possessions du Sahel. Les autres tribus parlent plus tard,
ne s'enfoncent guère à plus d'une centaine de kilomètres
des rives du Sénégal et commencent le mouvement de
retour vers le sud aussitôt que les pluies ont cessé.
Maraboutiques ou guerrières, les tribus maures ont des
vassaux, des serfs, les irihus zenac/ a ou tributaires, derniers
débris des populations berbères qui couvrirent la contrée
avant l'invasion des Arabes conquérants formant des grou-
pements armés ou non, suivant les conditions de la tribu
dont ils dépendent respectivement ; les zenaga suivent à la
guerre le cheikh de la tribu souveraine, soit volontairement,
soit par crainte des représailles. Dégénéré par l'eflet des
LES IIAKITANTS 61
croisements et de la serviLude, le zenaga d'aujourd'hui n'a
plus rien de commun avec le grand peuple berbère qui con-
quit, au XI® siècle, le Maroc et l'Espagne : le zenaga est le
serf du désert. Complètement soumis au chef de la Iribu
hassane, conquérante arabe, il lui appartient entièrement;
le cheikh peut le céder, le vendre à quelque autre tribu
ou guerrière ou maraboutique. La tribu zenaga paie une
redevance annuelle à la tribu suzeraine ; mais le cheikh peut,
à son gré, demander des contributions supplémentaires en
argent, bétail ou étoffes, car toute possession du zenaga
appartient à son maître.
Cependant le zenaga est libre, il a la faculté d'agir et de
circuler comme bon lui semble. Il peut être vendu, seul ou
avec ses biens ; mais, en tout cas, son nouveau maître, pas
plus que le premier, n'a le droit de le déplacer ou de le
séparer de sa famille ; après la vente, il peut continuer de
vivre avec les siens dans sa tribu ; sa seule obligation est
de verser l'annuelle redevance au possesseur nouveau au
lieu de la donner à l'ancien. Le zenaga ne peut jamais espé-
rer se libérer de cette condition misérable, car il n'est pas
considéré comme un esclave, mais comme un homme libre.
Les tribus zenaga se livrent, pour leur propre compte, à
l'élevage et au commerce ; certaines possèdent des trou-
peaux considérables.
Les tribus ont des sujets, les harratine, tribus formées
par d'anciens captifs affranchis et par des descendants d'af-
franchis, La tribu harratine paie une redevance annuelle au
cheikh de la tribu dont elle dépend, et à laquelle elle obéit,
suit ce cheikh à la guerre et est libre de se livrer pour son
compte à l'agriculture et au commerce, mais après avoir,
au préalable, cultivé la terre de ses maîtres.
A côté de cette distinction de quatre sortes de tribus, il
faut signaler l'existence de ce qu'on peut appeler des classes
sociales bien tranchées.
La première et la plus élevée est celle des guerriers ou
hassane ; elle comprend non seulement les descendants des
Beni-Hassan, de ces grands seigneurs El-Arbia qui con-
62 LA MAUHITAMK
qiiirenl le pays, non seulement sur les Berbères, mais encore
sur les Harratine el les Zenaga qui, les uns et les autres,
suivent ces princes dans leurs guerres. La classe la plus
estimée est celle des tolba ou marabouts, les seuls parmi
leâ, Maures chez qui se rencontre la culture intellectuelle.
Connaissant l'arabe littéraire, le Coran et la science cora-
nique, ce sont eux qui assument le rôle d'enseigner aux
jeunes générations la langue arabe, la lecture du saint
livre et les connaissances religieuses. Dans les tribus guer-
rières régies par des princes arabes, les tolba ou marabouts
s'adonnent à l'élevage, au commerce, à l'agriculture, par le
moyen de leurs captifs, aussi bien qu'à l'enseignement. Les
familles de marabouts vivant dans les tribus guerrières
paient la hôrma au cheikh de la tribu ; ils ne prennent
point part aux combats ; s'ils suivent les cheikhs à la guerre,
c'est pour dépouiller les morts et donner la sépulture aux
chorfa tués ; et leur caractère sacré leur assure le droit de
libre circulation sur les territoires des tribus belligérantes.
Au-dessous des zenaga et des harratine viennent les cap-
tifs.
Les captifs forment une caste d'esclaves, chargés des soins
domestiques de la tente et des travaux les plus pénibles,
tels que le forage des puits, le transport de l'eau, la récolte
du bois, le soin des troupeaux. Nourris et entretenus par
le maître, ils passent aux héritiers avec les autres biens. On
en distingue deux sortes : les captifs de traite, abid, que leur
maître peut donner, vendre, tuer à son gré, et dont le
nombre diminue de plus en plus depuis que la présence
des Français empêche les tribus maures de razzier les vil-
lages noirs au sud du Sénégal ; les captifs de case, namena,
qui ne doivent pas être vendus et font pour ainsi dire par-
tie intégrante de la famille.
On n'emmène les captifs à la guerre que pour leur faire
remplir roffîce de palefreniers. Chaque semaine, deux jours
de liberté leur sont accordés, pendant lesquels ils peuvent
travailler pour leur propre compte, récolter de la gomme
dans les forêts, cultiver le petit terrain concédé par leur
LES HABITANTS 63
maître. Le Coran admet pour le captif la faculté de rachat
par entente préalable. Une fois racheté, le captif s'il s'éta-
blit dans le pays passe au rang du harratine. Les captifs
sont tous de race noire. Les enfants nés d'une esclave noire
et d'un Maure présentent un type très particulier et sont
appelés des porognes.
Parmi les zenaga, il faut distinguer le groupe des forge-
rons, groupe spécialement occupé d'industrie et seul d'ail-
leurs à s'en occuper. Répandus dans les diverses tribus
zenaga, ils fabriquent les calebasses de bois, les pipes,
les briquets, aussi bien que les bijoux, les poignards, les
lances, les sabres, les selles, les mors, les étriers, tandis
que leurs femmes travaillent le cuir.
La dernière classe et la plus basse est celle des igaoun
ou griots. Ceux-là sont les bouffons du désert. Musiciens,
poètes et chanteurs, ils tirent leur subsistance de la charité
publique et des présents des grands personnages, même de
C€ux des captifs, bien que possédant souvent eux-mêmes
des captifs. Quoique recevant parfois des dons considé-
rables, le griot possède rarement quelque chose longtemps ;
car, certain de se voir offrir sans cesse de nouveaux
cadeaux, il vit largement, dépense tout l'argent et vend
tous les objets qu'on lui donne, même les captifs et les
animaux, dissipant à mesure qu'il recueille. Quelques-
uns arrivent à une véritable réputation comme improvisa-
teurs et poètes ; ainsi, au début du xix^ siècle, Sedoun
Ould N'Diarka, des Oulad M'bark, vit sa renommée
s'étendre à travers tout le désert, tellement que l'émir des
Ida ou Aïch l'appela auprès de lui, et pour se l'attacher,
lui concéda un droit régulier sur les caravanes de passage.
Chaque tribu de la confédération lui envoyait annuelle-
ment un mouton par individu. Ses petits-fils jouissent
encore aujourd'hui de la même dotation.
Toutes ces castes n'existent point chez certaines tribus,
d'origine berbère, qui ont su reprendre leur indépendance,
comme par exemple, les Ida ou Aïch et les Mechdouf.
Coup d\ril historique. — La civilisation ancienne n"a
6i I.A MALHITAMi:
guère connu l'Afrique septentrionale au delà des contrées
voisines de la Méditerranée. Le pays qui nous occupe fai-
sait partie de ces immenses et vagues espaces désertiques
inconnus, étendus au sud de l'Atlas et de la Gétulie, où
erraient déjà des peuplades farouches et qu'on désignait
sous le nom de Lybie inférieure ; sur la côte atlantique, le
cap Noun, barrière redoutable pour la navigation primi-
tive, ensuite la longue falaise à pic de roches nues rongées
par le flot et brûlées du soleil qui le suit pendant un millier
de kilomètres, puis la longue chaîne de dunes qui succède
à celle-ci à partir du cap Blanc, étaient bien faits pour
arrêter Taudace des explorateurs phéniciens ou grecs. Han-
non et ses Carthaginois, chargés de reconnaître la côte
Ivbienne au delà des colonnes d'Hercule, n'alla probable-
ment pas plus loin que le cap Bojador.
On a cru reconnaître dans le fleuve Sénégal, le Daradus
des anciens, peut-être le Stachys de Ptolémée. Ce sont là
discussions d'érudits curieux qui ne reposent sur aucune
donnée précise. Il est certain cependant que, dès les temps
les plus reculés, des hommes habitèrent ces parages. Aux
environs d'El Aïoudj, non loin de la frontière du Rio de
Oro, on a trouvé parmi des tombes plus modernes, des
tombeaux très anciens, les uns avec un mur circulaire et
bas, en pierres sèches autour d'un tumulus qui le dépasse,
les autres avec un tumulus cerné d'une couronne de
pierres plates posées sur le sol autour de lui. On a recueilli
entre Bir-el-Guerb et Port-Etienne, des ouvrages en silex
taillé, des hameçons, des pointes de flèches et de lances,
toutes sortes d'instruments néolithiques en diorites tels que
pilons, grattoirs, tranchoirs. Dans la presqu'île du cap
Blanc, on rencontre de nombreux ateliers de date ancienne
où les pointes de flèche et de lance sont mélangées avec des
objets divers en pierre taillée ou polie.
Pour remonter à une époque moins lointaine on sait
qu'au moment de la découverte de l'embouchure du Séné-
gal par les Portugais, le vaste pays qui va de l'Atlas au
grand fleuve était occupé par des peuples berbères, San-
LES HABITANTS 65
hadja, Zenata et Zenaga au sud ; c'est même, dit-on, du voi-
sinage de ces derniers que le fleuve Sénégal reçut son nom.
Le. passé de ces peuples turbulents et belliqueux nous est
connu par l'histoire du Maroc, sur laquelle ils ont plus
d'une fois influé.
Au X® siècle, un chef des Sanhadja, ayant groupé autour
de lui diverses tribus, après avoir d'abord vaincu les
Zenaga, s'empara de tout le pays, d'Alger à Tripoli. Après
lui son fils, Youssouf Balkm, conquit Bougie, Tlemcem,
Biskra, prit Fez aux Edrissites aff'aiblis, Sedjelmena dans
le ïafîlalet, et imposa pendant quelques années son autorité
à tout le Maghreb. Les Zenaga, à la fin du siècle, leur
enlevèrent Fez sous le cheikh Zeïri ben Atyah qui établit
le siège de son empire à Oudjda, s'aff'ranchit de la suzerai-
neté des califes de Cordoue et vainquit plusieurs fois les
Musulmans d'Espagne. Vaincu à son tour, il s'enfuit au
Sahara, mais pour y revenir lever de nouvelles tribus avec
lesquelles il revint et reprit Tlemcem et Tahert et le Zab
(pays de Biskra).
Au siècle suivant les Berbères du sud devaient jouer un
rôle plus important encore. Les Zenaga étaient islamisés
depuis le IX* siècle, sans d'ailleurs comprendre de la religion
de Mahomet autre chose que le devoir de la guerre sainte
contre les noirs païens du Soudan. Au xi^ siècle, un tolba
de Fez Abdallah ben Yacim, à son retour de la Mecque,
s'établit dans un ribat, couvent fortifié, construit sur un
îlot du Sénégal, et y fonda une secte religieuse. Il prit par
la parole et sa sainteté un grand pouvoir sur ces peuplades
zenaga qui, voilées comme les Touareg, habitaient le
désert entre l'Océan, le fleuve et l'Atlas. Dans le pieux
asile s'organisait une force armée, une caisse pour la guerre
sainte, des razzias en partaient, allant un jour vers le
Drââ, un jour sur Sedjelmena qu'ils enlevèrent aux
Sahandja, un autre jour à Taroudant dans le Sous, un autre
jour encore dans le Tadla. On appelait ces bandes El Mora-
beth, les religieux, ou el Morabitin, à cause du ribat
auquel ils étaient attachés. Puis Youssef ben Tachfin, un
La ^L\I•HITA.^■u■;. â
66 LA MAL'HITANIi:
Saharien de la tribu des Lemtouma qui fui le second suc-
cesseur d'Abdallah, fonda Marrakech sur le versant nord
de l'Atlas et vint enlever Fez aux Zenala qui y régnaient
encore. Il soumit ensuite Tanger, le Rif, Oudjda, Oran.
Appelé au secours contre les rois chrétiens par les Musul-
mans d'Espagne, le Saharien avec ses bandes de Berbères,
de Noirs et d'Arabes, vainquit Alphonse \l, mais s'em-
para aussi de tous les petits royaumes musulmans et éten-
dit son empire du Sénégal jusqu'à l'P^bre.
Cette puissance des Almoravides dura peu. Au bout
d'un demi-siècle, un autre mouvement religieux et conqué-
rant souleva les Berbères de l'Atlas, renversa, au Magh-
reb et en Espagne, les Sahariens délestés, au profit de la
dynastie des Almohades, qui, à leur tour, épuisés par les
guerres, ne tardèrent pas à tomber en décadence.
Une nouvelle tribu, mélangée d'Arabes venus d'Orient
et de Berbères des bords du Sahara, les Béni Abd-el-Hak
ou Ebn-Meriniz arrivèrent du Sahara, en descendant la
vallée de la Moulouya, nomadisant entre le Zab (pays de
Biskra) et le Tafilalet ; ils s'établirent à Guercif, autour de
la moyenne Moulouya. Appelés par les Almohades affai-
blis, les Ebn-Meriniz ou Beni-Merin s'emparèrent à leur
tour de Fez et de Marrakech où ils régnèrent pendant trois
siècles. Déjà le Maghreb central avec Tlemcen avait été
enlevé aux Almohades par les Abd-el-Oued, tribu d'ori-
gine zenata descendue du djebel Amour.
Tandis que l'expansion des Zenaga se répandait ainsi
vers le nord, une dernière vague de l'invasion arabe hilla-
lienne, les Béni-Hassan, arrivant d'Arabie vers Sous et
Kairoan fut repoussée au sud, et contrainte de reprendre, à
travers le désert, sa roule vers l'occident. Une partie des
Béni-Hassan continua jusqu'à l'Océan, une autre s'arrêta
dans le pays possédé par les Zenaga. Pendant des siècles,
d'incessantes luttes mirent aux prises 1 élément arabe et
l'élément berbère et finirent par amener l'asservissement
complet de la population primitive, si bien que tribu
Zenaga est en Mauritanie aujourd'hui synonyme de tribu-
taire.
LES HABITANTS 67
Ce mouvement avait aussi sa répercussion sur les peu-
plades noires du sud. Rejetés par les Maures sur la rive
gauche du Sénégal, les Toucouleurs refoulèrent vers l'ouest
les Ouolofs qui, à leur tour, rejetèrent les Sérères au sud.
En s'établissant dans le Tagant et l'Adrar, les Béni-Has-
san en chassèrent les peuplades des Haëré et des Kébé
qui se répandirent dans le Guidimaka où nous retrouvons
leurs descendants dans les Saracolais de Sekbaby.
De nombreux croisements altérèrent la pureté du sang
berbère, croisements avec les Arabes vainqueurs, croise-
ments aussi avec les captifs noirs amenés du sud. L'action
dégradante de l'oppression réalisait aussi son œuvre. Enhar-
dies par la faiblesse de ces populations dégénérées, avilies
sous le dur joug de leurs maîtres, les peuplades noires
repassèrent le fleuve, envahirent les terres fertiles du Cha-
mama et refoulèrent les Berbères à Test, vers la région
désertique.
Au xv*^ siècle, les Ouolofs se répandaient jusqu'à une
centaine de kilomètres au nord du Sénégal ; un peu plus
tard, ce furent les Saracolais qui s'installèrent dans le
Tagant, à 2o0 kilomètres, au nord du Sénégal. On les y
appelait Tiaganés.
A l'autre extrémité de la Mauritanie, les tribus des Béni
Hassan établies au bord de l'Océan, au nord du Trarza et
dans l'Adrar-Sotof, étaient divisées entre elles par les luttes
intestines et les rivalités qui se produisent toujours chez
ces races insubordonnées et indomptables. Au xvii^ siècle,
fatigués de l'animosité de leurs voisins, les Oulad-Delim.
un cheikh puissant qui avait su les réunir sous son autorité,
Makh Far, avec son frère M'Bark, commencèrent à des-
cendre vers le sud pour une conquête nouvelle. M'Bark,
le plus hardi, quitta le voisinage des côtes et s'enfonça
vers l'est dans le désert où ses descendants formèrent la
tribu des Oulad M'Bark. Il soumit à son autorité les peu-
plades noires des Bambara du Kharta. Makh Far étant
mort, ses fils Terrouz et Barkani poursuivirent l'expédition.
Ils rejetèrent les Ouolofs sur la rive gauche du Sénégal,
68 L\ MMlUTAMi;
franchirent même le fleuve, et les Zenaga, désormais tribu-
taires des Hassan, revinrent vivre dans un état de vassalité
sur leurs anciennes terres.
Mais un désaccord s'éleva entre les deux frères ; les tri-
bus prirent parti d'un côté ou de l'autre, et la confédéra-
tion se divisa en Trarza, partisans de Terronz. et Brackna,
partisans de Barkani.
A ce moment, se consomme l'écrasement définitif des Ber-
bères ; chargées de contributions, éloignées de toute action
politique, certaines fractions se rejettent alors exclusive-
ment dans la prière, l'étude, les occupations pastorales ; les
tribus zaouïa où se trouvent maintenant les représentants
les plus fervents et les plus érudits de la science musul-
mane sont, pour la plupart, des groupements autochtones,
arabisées et islamisées par la domination des Hassan et les
alliances ; malgré les généalogies arabes qu'elles se sont
forgées, les noms même qui figurent dans ces tableaux
généalogiques, comme aussi leur organisation démocra-
tique, sont la trace et la preuve de ce fait.
A la fin du xviii*' siècle, la tribu berbère des Ida ou El
Hadj, asservie sous le prince El-Arbia, comme les autres
tributaires, et qui, depuis longtemps, sentait son sang se
révolter contre les Beni-Hassan envahisseurs, réussit à
s'affranchir. Trois chefs successifs avaient fomenté et entre-
tenu chez eux l'idée de la rébellion : Mohammed ben
Khouna, Amar, Bakar ould Amar. Ce dernier rassembla à
Lechneîkat, non loin de Tidjikdja, les tribus Ida ou El Hadj
et refusa le tribut aux suzerains. Cerné par eux et leurs
alliés, le cheikh Idaou el Hadj noua des relations de part
et d'autre, battit successivement chacun de ses adversaires
et, en mourant, laissa en héritage à son fils, le commande-
ment d'un peuple libre et accru en nombre, augmenté de
nombreuses tribus maraboutiques qui venaient se mettre
sous sa protection et des tributaires que lui gagnaient ses
expéditions.
Les tribus .'origines; organisation intérieure : fraction-
nements; terrains de parcours ; tribus du Sénégal et du
LES HABITANTS 69
Tagant. — Les terrains de parcours du Trarza vont du
fleuve Sénégal à Agadir dans la baie d'Arguin jusqu'aux
limites du Tiris et de FAdrar au nord, du pays Brakna
et du Tagant à l'est, dans de vastes plaines que quelques
ondulations animent vers le nord, pourvues de points d'eau
assez nombreux pour faciliter le voyage, mais non assez
abondants pour créer des oasis. Ces terrains sont bordés,
sur la rive droite du fleuve par une bande de terre alluviale
large de 5 kilomètres, inondée pendant trois mois de l'an-
née et que l'on cultive lorsque les eaux se sont retirées ;
le long de l'Océan, par des salines nombreuses et arrosées
par le marigot de Morghea qui joint le Sénégal à Podor;
le marigot de Garak qui se jette dans le lac Djiguena ; les
marigots de Guédayo et de Lekhan qui forment le lac de
Gagor, tous bordés aussi de terrains d'alluvions. Les arbres
sont rares. Autour de quelques puits et sur certains points
de la côte croissent de maigres dattiers. Gependant la forêt
de gommiers de l'Iguédi mesure deux cents kilomètres de
profondeur et s'étend à l'est jusqu'au Tessagueurt (nord de
Podor), à l'ouest jusqu'au puits de Torch à une centaine
de kilomètres de l'Océan ; mais à mesure que l'on va vers
le nord, la végétation n'a plus d'autres représentants que
les chétives plantes des pâturages désertiques.
La confédération du Trarza est dirigée par un émir,
nommé et soutenu par les tribus guerrières. Quoique pour-
vu d'un pouvoir absolu, il appelle autour de lui en conseil,
dans les cas graves, les représentants des tribus princi-
pales et pour décider la guerre, les chefs mêmes des tribus
harratine et zenaga. Get émir nomme un cadi chargé de
rendre la justice près de lui et qui, par définition, doit
régler les conflits chez les tribus hassane et les tribus
zenaga ; dans les tribus maraboutiques, les questions de
droit public et privé sont traitées par un marabout choisi
d'un accord tacite.
Les Trarza ont une tribu dirigeante, les Oulad Ahmed
ben Dahmân, formée de grands seigneurs, qui comprend
à son tourhuit familles importantes, dont une dans laquelle
70 LA MAURITANIE
est toujours choisi l'émir. Il y a, de plus, cinq tribus guer-
rières princières aussi, et nomades (Oulad Ahman, El
Abdallah, El Agraoutar, Oulad-Mahimedat, Oulad El Bol-
hia); vingt-huit tribus maraboutiques, quinze tribus harra-
tines payant ou non des redevances, huit tribus zenaga
guerrières ou non, en tout un groupe d'environ quatre-
vingt mille individus.
De l'île de Lamenago, située au sud de Podor, jusqu'au
delà de Kaëdi, le pays est occupé par les Oulad-Abdallah
(30.000 âmes) dont le groupe le plus important est celui
des Brakna (40.000 âmes) qui s'étendent dans la partie
occidentale, depuis Doué et le marigot Borohouhadji jus-
qu'à l'île Morfil. Borné au nord par une plaine d'aftout,
le pays Brackna comporte, à l'ouest et au sud-ouest, une
région de collines aux chaînons interrompus ; à l'est et au
sud-est des plateaux monotones et des plaines qui vont
finir au fleuve dans les terrains d'alluvions. Des marigots
du Sénégal en traversent le sud-est; l'eau est abondante
dans les puits de profondeur médiocre, dans les mares
temporaires des vallées, dans les ruisseaux périodiques
coulant des sources au bord du massif du Tagant ; une végé-
tation florissante en décore la partie centrale, acacias, gom-
miers, baobabs, singh, nama épineux à gomme odorante, et
le sol en devient de plus en plus fertile à mesure qu'on se
rapproche du Tagant.
Les Brackna sont dirigés par la grande tribu des Oulad-
Abdallah, elle-même divisée en cinq groupes tirant chacun
sa descendance de Barkani, premier émir des Brakna, Oulad
Saïd, Oulad Manssour, Oulad EUy, Oulad Ahmed, Oulad
Nokhmakh, et dont chacun a ses tribus harratines ; en tout
dix-neuf. Il y a quatre grandes tribus maraboutiques :
Djiedjouba, Taguimit Tockoz, Idaou El Iladj, comprenant
chacune plusieurs grandes familles, plus un grand nombre
de fractions de tribus maraboutiques diverses, réparties
dans les autres groupements ; et douze tribus zenaga qu'on
distingue en zenaga des tribus guerrières, plus spécialement
appelées touabirs, et zenaga des tribus maraboutiques,
avec un certain nombre de fractions chacune.
LES HABITANTS 71
L'émir des Brakna ne reçoit pas, comme celui des Trarza,
une redevance fixe des tribus zenaga et maraboutiques ; il
demande ce qui lui est nécessaire; seuls, les harratines
doivent une contribution. Mais cet émir possède d'impor-
tants revenus par ses propriétés des terres d'alluvions de la
rive droite du Sénégal depuis Doué jusqu'aux Aleïbés,
terres cultivées par nos sujets noirs qui lui paient un droit
de culture et le dixième des produits ; de plus, il prélève
un droit sur les coupes de bois. Pour les crimes et les
vols, il impose des amendes dont il touche le montant.
Une fraction des Oulad Abdallah, autrefois puissante,
aujourd'hui déchue à cause de ses divisions, les Oulad EUy,
habite dans la zone d'alluvions, autour du marigot de
N'Diérer, en face d'Ouallali et près de Kaëdi, au sud de
l'aftout Ghergui. Elle comprend les familles princières
guerrières, leurs tributaires et harratines et six tribus mara-
boutiques vivant sur leur territoire et payant redevance
annuelle à leur émir.
Entre Kaëdi et Matam vit une autre petite tribu indé-
pendante qui s'est, depuis longtemps, séparée des Oulad Elly
à la suite d'un différend pour un partage de butin, les
Litama.
Au sud-est de la Mauritanie est située la région monta-
gneuse du Tagant, qui confine en son ouest au pays Brakna
et Trarza, au sud à l'aftout Chergui, à l'est au Regueïba et
à l'Affola. Elle est bordée au sud et à l'ouest par des hau-
teurs abruples aux défilés étroits, aux pieds desquelles jail-
lissent des sources vives qui permettent la culture des
céréales. Elle possède des forêts sur ses pentes et deux
vastes oasis de palmiers où s'élèvent les centres de Tidjikdja
et de Rachid ; des gommiers dans l'aftout Ghergui au nord
de Kaëdi, et, dans le Regueïba, l'Affola, le Hodh, des
forêts qui se déploient sur la longueur de plusieurs jour-
nées de marche. Le Tagant est habité par les Ida ou Aïch,
anciennement appelés Dourrh par les Européens et par une
partie des Kounta.
Bien que mélangés dans le cours du temps avec la race
72
LA MAURITANIE
arabe et les indigènes noirs, les Ida ou Aïch sont les des-
cendants directs des anciens Zenaga qui, après avoir vécu
longtemps sous la loi des Oulad Abdallah, des Oulad
M'Bark et des Oulad Naceur,ont réussi à reprendre leur indé-
pendance dans les dernières années du xviii^ siècle. Les Ida
ou Aïch vont de l'Agan, région située à l'ouest au pied du
massif jusqu'à l'extrême est du Tagant et, durant la saison
sèche, ils descendent dans cette contrée appelée lOued ou
Ouad à cause du cours d'eau permanent, long de cent vingt
kilomètres, qui passe àZéreïfpour aller se jeter dans le lac
d'Aleg, et dans l'aftout Ghergui, à trente kilomètres de
Kaëdi. Quelques tribus maraboutiques ou tributaires se
rendent l'hiver dans la grande plaine du Fori ou Lagi,
située au bord du fleuve à l'est de Kaëdi.
A la suite des dissensions qui suivirent de près la reprise
de leur indépendance, les Idaou Aïch se divisèrent en deux
groupes ennemis ; une moitié dut se retirer dans le désert
et n'eut pour nourriture que la gomme noire appelée
ahakak^ dont le nom lui resta ; l'autre moitié, de son côté,
fut réduite par la famine à manger de vieilles peaux de bœufs
ainsi que font les hyènes [chrattit)^ d'où ils gardèrent ce
surnom. Les Abakak (16.000 âmes), avec sept tribus guer-
rières, quatre tribus Zenaga payant redevance à l'émir et
treize tribus maraboutiques parmi lesquelles on cite les Ida
ou Ali, les Tagal, les El Hadj, les Tourkouz, les Lakhlal,
les Messouma, les Deïboussa, etc. se tiennent générale-
ment dans l'ouest du massif. Les Chrattit (20.000 âmes)
avec une tribu royale, les Amar Ould Mohamed, divisée
en quatre grandes familles, et chez laquelle se choisit
l'émir ; une tribu princière, les El Soneïd, répartie en trois
fractions ; trois tribus guerrières et neuf tribus Zenaga non
tributaires qui forment l'armée de l'émir, occupent le sud
de la contrée.
Les tribus maraboutiques dépendantes du Chrattit font
partie des Tadjakant divisés en douze fractions Idaï-Chif,
Oulad Brahim, El Cheikh, Oulad Ahmed, Oulad El Hadj
etc., tribus très commerçantes qui font le trafic de la gomme
LES HABITANTS 73
dans les escales du Sénégal jusqu'au Niger et jusqu'à Saint-
Louis. Il faut nommer aussi les tribus maraboutiques du
Choufa, absolument indépendantes.
Après de longues luttes, les deux moitiés des Ida ou Aïch
vivent aujourd'hui en assez bonne intelligence.
L'émir des Abakak et celui des Ghrattit reçoivent des
redevances nombreuses, de leurs zenaga personnels, de
leurs marabouts et même de tributaires qu'ils possèdent
chez les Oulad Abdallah et chez les Brackna. Dans les cas
graves ces émirs se font assister d'un conseil formé des
chefs des tribus guerrières, des princes et des notables. La
fortune de l'un et de l'autre est considérable. La justice est
rendue par des marabouts. Les Ida ou Aïch passent pour
des guerriers médiocres et peu résistants.
Tribus du Sahel et de VAdrar. — Dans le Regueïba
sont les El Sidi Mahmoud, descendants de l'antique tribu
berbère du Aidou el Hadj qui, à la fin du xviii^ siècle, vivait
à Ouadane, dans l'Adrar, tributaire, dit-on, des Kounta
lesquels, à ce moment, avaient leurs terrains de parcours
de l'Adrar jusqu'à l'est du Hodh et poussèrent jusque dans
le Tagant. Un d'eux, Sidi Mahmoud, quitta Ouadane pour
aller suivre, dans le Hodh, les leçons d'un marabout réputé
et, ensuite il s'établit lui-même marabout dans le Regueïba
chez les Ida ou Aïch avec ses parents. Par la renommée de
sainteté de son chef, le groupement des El Sidi Mahmoud
obtint d'être épargné par les pillages des chefs voisins ; des
fractions de tributaires Kounta et Oulad Abdallah, comme
Ida ou Aïch, vinrent se mettre sous sa protection et aug-
mentèrent ainsi son importance. De longues luttes avec les
Kounta s'ensuivirent, d'où les El Mahmoud, finalement,
sortirent vainqueurs.
Aujourd'hui, ils parcourent la plaine du Regueïba, le
plateau de l'Affola, à l'est du Tagant et hantent la frontière
de notre cercle du Guidimaka. Ce sont des marabouts que
la nécessité de se défendre contre l'oppression et le pillage
a conduits à s'armer ; de nombreux guerriers étant venus
se joindre à eux de côté et d'autre, c'est aujourd'hui cet
74 LA MAURITANIE
élément qui domine chez eux. Au nombre total de 40.000
les Sidi El Mahmoud comprennent quatre grandes tribus
indépendantes désignées sous le nom d'Ida ou el Hadj,
dont une dirigeante les Ida ou Bouja, sept tribus guerrières,
une très grande tribu tributaire et guerrière avec dix-neuf
fractions, deux tribus marabou tiques et guerrières et cinq
petites tribus exclusivement maraboutiques.
Les Oulad MBark descendent directement de MBark,
frère de l'émir hassan Makh Far, qui, pendant que Trarza
et Brakna descendaient au sud vers le Sénégal, s'enfonça
à l'orient dans le désert et alla planter ses tentes aux confins
du Dakounou. Jadis conquérants irrésistibles, la suite de
leurs guerres les a maintenant affaiblis au point qu'ils ne
comptent pas même vingt mille individus, et pas même
deux mille combattants.
Les Oulad M'Bark comprennent quatre groupes. Cha-
cune des fractions obéit à un chef particulier, et il n'y a
pas de chef pour l'ensemble. Le groupe le plus nombreux
est celui des Oulad M'Bark, du Ouagadou appelés aussi
Oulad Mahmoud ou Ladoumouz, ancienne tribu zenaga qui
s'est rendue indépendante ; il comporte à lui seul dix-huit
cents combattants et dix mille têtes, répartis en quinze tri-
bus ; ils vivent dans le Goumbou ainsi que les Oulad
M'Bark du Bakounou, divisés en quatre sous-fractions.
La fraction la plus importante est celle du Garchouch avec
onze sous-fractions. Les Oulad Khouïazi et leur fraction,
les Askeurs, sont plus nombreux et insignifiants. Obligés
de se retirer dans le haut Sahel à la suite de leurs guerres
malheureuses avec les bandes du prophète tidjania El
Hadj-Omar, almamy des ïoucouleurs, au milieu du
xix*" siècle, ils en sont redescendus depuis notre installation
au Soudan. La petite tribu des Khouïzi et des Askeurs
vivent paisiblement dans notre cercle de Kayes.
Au nord de ces tribus, depuis Oualata jusqu'à l'Adrar,
s'étendent les longs terrains de parcours des Oulad Xaceur
(12.000 individus) les plus farouches et les plus pillards des
Maures. Les Oulad Naceur sont de pure origine arabe et
LES HABITANTS 75
hassane, et descendants du célèbre émir des Beni-Hassan,
Makh Fàr, leur ancêtre éponyme Naceri étant fils de
Barkani, premier émir des Brackna et frère de Keroum,
qui fut l'aïeul des Oulad Abdallah, des Oulad Nokhmakh,
Leurs croisements avec les noirs du pays ont altéré la pureté
de leur sang, mais ils appartiennent évidemment à ces
princes El-Arbia qui asservirent sous une domination dégra-
dante les tribus berbères des Zenaga. Leur organisation inté-
rieure comporte la même distinction en castes qu'on
observe chez la confédération des Trarza, tribus exclusi-
vement guerrières, tribus harratines, tributaires zenaga,
tribus maraboutiques uniquement commerçantes, celles-là
leur ayant échappé pour aller vivre chez les Mechdouf et
les Hammounat dont elles font maintenant partie mais en
continuant encore à payer la redevance à leurs anciens
maîtres.
Les Oulad-Naceur forment, à l'heure présente, trois
groupes désignés par le nom de leur chef : Oulad Naceur
d'Amar, Oulad Naceur d'Amada, Oulad Naceur de Sanda
et comprenant chacun ses fractions et même ses sous-frac-
tions. Les Oulad Naceur d'Amar ont, depuis le commen-
cement du siècle, avancé leurs campements vers le Tagant
au grand déplaisir des Ida ou Aïch et vers le Baten avec les
Kounta, beaucoup plus au nord que les Mechdouf et
ont tendance à revenir vers les forêts de gommiers du
Djemneh, leurs territoires anciens.
Les Oulad Naceur de Lamba, très petit groupement,
fusionnent avec eux tout en conservant un chef spécial.
Les Oulad Naceur d'Amada vivent parmi les Mechdouf
mais leur chef Amada, prince El Arbia, se refuse à payer
une redevance au chef des Mechdouf, zenaga d'origine.
Leurs tribus maraboutiques, au nombre de sept, se
tiennent sur notre territoire pendant tout le temps de la
saison sèche, ne nomadisant un peu plus au nord que pen-
dant la seule saison des pluies.
Les Oulad Billo et les Macina, habitants de l'oasis de
Tichitt, paient des redevances aux Oulad Naceur.
76 LA MAURITANIE
Les Kounta forment comme les Ida ou Aïch, un groupe-
ment d'origine zenaga que son caractère religieux a préservé
du servage sous lequel sont tombés ses pareils. Leur ori-
gine remonte, dit-on, au xv^ siècle, alors que Sidi
Mohammed El Kounti, de la tribu de Toraïch, réunit sous
son autorité un certain nombre des peuplades du nord du
désert. Leur centre était alors Toasis du Touat. Mais à la
mort de son successeur, les Kounta se séparèrent. Une par-
tie s'établit dans le massif du Tagant. une autre à Oualata,
puis à Tombouctou,
Aujourd hui les Kounta forment trois grands groupes :
d'abord, au sud de l'Adrar, les Kounta sidi N'Ahmet, forts
en nombre et en puissance, et les Kounta Montarambrine,
très petite fraction, dont un fragment habite les bords
du Sénégal vis-à-vis le Lao et les Jalabès ; puis, autour
de Tombouctou, à Test, les El Sidi el Mokhtar
Kounti, marabouts et guerriers ; enfin, les Kounta
de l'ouest ou du Sahel répandus entre Oualata et le
Tagant, dans l'ouest du Hodh (Djemrahj et remontant au
nord-ouest jusqu'au delà de l'oasis de Tichitt, dont les habi-
tants, peuplades de marabouts, l'une issue de croisements
maures avec les naturels du Macina, l'autre originaire de
l'Adrar, seulement occupés de culture, d'élevage et de
commerce, leur paient une contribution, de même qu'aux
Oulad Naceur.
Les Kounta du Sahel (o.OOO âmes), un millier de com-
battants, comprennent, sous les ordres d'un seul émir,
trois groupes, chacun subdivisé à son tour en deux, trois et
quatre fractions. Cet émir général descend des Oulad Sidi El
Ouassy et a dans les veines une forte part de sang noir. Les
Kounta sont d'ailleurs de teint beaucoup plus foncé que les
autres Mauritaniens. Ces marabouts guerriers ont pour vas-
saux quatre tribus zenaga, habitant la plupart dans le
Hodh, qui les suivent aux combats, leur paient des contri-
butions irrégulières, mais fréquemment demandées sous
prétexte de cadeaux.
Les Kountas, jadis une des tribus les plus puissantes, ont
LES 1IA151TANTS / /
VU leur importance décroître de façon considérable depuis
que les El Sidi Mahmmoud se sont affranchis de leur
suzeraineté.
Les Mechdouf, tribu la plus nombreuse de tout le désert,
oO.OOO individus et cinq mille combattants, répartis en
douze tribus, précédemment divisés en deux partis, aujour-
d'hui réunis sous un chef unique, sont d'anciens tribu-
taires des Ida ou Aïch Ghratitt qui, après avoir secoué leur
joug au milieu du xix^ siècle, allèrent s'établir dans le
Sahel et virent bientôt venir à eux en foule les tributaires
opprimés entraînés parleur exemple. Par de longues guerres
avec les tribus voisines il leur fallut gagner leurs terrains
de parcours qui s'étendent au nord de nos cercles de
Nîoro, de Goumbou, de Sokolo, même jusqu'à la grande
oasis du Baten, Tichitt, et jusqu'aux limites de l'Adrar.
Comme les Mechdouf sont tous d'une même origine tri-
butaire zenaga ayant secoué le joug des tribus hassanes ou
des Ida ou Aïch, les tribus n'y sont point comme ailleurs
distinguées en classes différentes.
Une grande fraction des Mechdouf, lesHammounah, très
turbulents et querelleurs (1.600 combattants, 15.000 âmes)
comprenant neuf grandes familles, présente cette particu-
larité d'avoir toujours à la fois deux chefs, un pour la guerre,
un pour la paix.
Une petite tribu maraboutique, les Taleb Moktar (une
douzaine de familles), en tout quinze cents personnes,
presque tous lettrés et occupés exclusivement de l'enseigne-
ment et du commerce, vit chez les Mechdouf, très révérée
dans tout le Sahel, grâce à la mémoire du grand'père de
leur cheikh actuel, Sidi Mohamed Fadel, pieux marabout
dont le tombeau s'élève près du puits de Déaddi, à
140 kilomètres nord de Goumbou, non loin de la mosquée
Dahr-es-Salam (maison de la prière), but de nombreux
pèlerinages. L'influence des Taled-Mokhtar s'étend jusque
chez les Oulad-Naceur et les Oulad-Mahmoud ; ils habitent
dans le Hodh, autour de leur mosquée et mènent leurs
troupeaux à la pâture, dans le Ouagadou, non loin de
Goumbou.
78 LA MAURITANIE
Dans ces territoires immenses parcourus par la multi-
tude des Mechdouf se trouve Oualata, une des plus grandes
villes du désert, peuplée de 8.000 habitants et plus vaste
que Tombouctou, qui élève, au centre d'un groupe de
rochers, parmi de longues plaines de sable, une forteresse
crénelée où vit l'émir général des Mechdouf et ses maisons
de pierre à un étage. Oualata a une mosquée si grande
que toute la population mâle de la ville peut sy rassembler,
et deux mosquées plus petites, des écoles importantes et
très fréquentées, une pacifique population de commerçants
et de toJba composée de cinq grandes familles : les Ghorfa,
les plus nombreux, marabouts paisibles originaires du
Touat, et les Mehajib qui leur sont alliés ; les Mechdouf,
plus braves et plus riches, moins nombreux mais plus
influents; les Deylifa et les Lakhal, tous ces groupements
ayant leur chef particulier.
A quatre-vingt-dix kilomètres sud-ouest d'Oualata est
située Nema, seconde ville de la région et beaucoup moins
importante. Nema possède un grand nombre de puits et
l'eau qui y abonde durant toute l'année entretient de nom-
breux et beaux palmiers. Ses six cents habitants, mara-
bouts de la tribu des Ghorfa occupés de commerce, sont
divisés en deux partis, les El Arbi et les Moulay.
Au delà d'Oualata et de Sokolo, dans la partie orientale
de la contrée, le pays est occupé par les Oulad Daoud qui
séparent le groupe des tribus Maures d'Afrique Occidentale
des peuplades du désert central. Les Oulad Daoud des-
cendent, disent-ils, du fameux marabout Kouchben Daouda,
descendant lui-même de Mahomet. Malgré cette illustre
origine, ils sont très croisés, non seulement par les Touaregs
qui furent autrefois leurs tributaires mais aussi avec les
Peulhs et autres noirs voisins. D'ailleurs, moins nomades que
les Maures occidentaux, ils ont adopté maintenant la vie
sédentaire et habitent dans des villages entourés de palis-
sades, des cases déterre et des paillottes analogues à celles
des noirs du pays. Ils comprennent trois grands groupes :
les Oulad Allouch, les plus guerriers, les Oulad Zeïd, les
Oulad Djafra, chacun avec un chef et une sous-fraction.
LES HABITANTS 79
L'AcIrar occidental ou Adrar Tmar est habité par les
Oiilad Yahia ben Othman, moins nomades que leurs voisins
les Trarza et les Brakna, car la grande abondance des dat-
tiers sur leur territoire, dont ils tirent leur principale
richesse, les force à s'immobiliser au moins pendant le
temps de la récolte. Au delà du massif même de F Adrar,
aux sources abondantes et multiples, aux vallées cultivées
en céréales, les Oulad Yahia ben Othman exercent aussi
leur domination sur les régions sablonneuses et arides qui
s'étendent au nord et à l'ouest au pied delà montagne.
L'Adrar possède plusieurs centres, Atar, Ghinguetli, Oua-
dane,Oudjet, où vivent des marabouts sédentaires, maisdont
le chiffre de population est variable, triplant et quadru-
plant au moment de la récolte des dattes. Atar, capi-
tale et résidence de l'émir au moment de la guetenan
(récolte des dattes), construite au fond d'une vallée, au
milieu des dattiers et des champs cultivés, avec ses deux
cents maisons basses au bord des rues tortueuses, avec ses
neriba (cultures de dattiers), chacune pourvue d'un puits
où les habitants, deux fois par jour, prennent l'eau pour
remplir les bassins creusés auprès des puits afin d'alimenter
les ruisseaux artificiels qui courent parmi les dattiers, Atar
est peuplée par les Smassid, les Akhzazir. les Oulad bou Sba.
Des marabouts des tribus Ida ou Aïch Lakhlal, Toukna,
Oulad bou Sba, au nombre d'environ sept cents, cultivent
les palmiers aux alentours de Ghinguetti, grâce aux puits
nombreux qui s'y rencontrent. Mais Ghinguetti, avec ses
maisons de pierre mal construites et en ruines, au milieu
de dunes de sable rouge qui l'envahissent progressivement,
est surtout la ville du commerce où se rencontrent, pour les
achats et les échanges, les gens d'Oualata, les habitants
du Tagant, les nomades de l'Oued Noun.
A 150 kilomètres nord-ouest de Ghinguetti, Ouadane
dresse sur une colline rocheuse les maisons cubiques en
pierre de ses cinq cents habitants, Idaou el Hadj, Ghorfa
et anciens tributaires des Kounta.
Oudjeft, au sud d'Atar, qui élève au bord d'un oasis,
<S() LA MAUIUTAME
auprès d'une plaine pierreuse, ses quarante maisons en
ruines, appartient à des sédentaires de la tribu des Smassid.
Dans TAdrar se rencontrent aussi quelques villages avec
des gourbis construits en paille ou en feuilles de palmiers.
Les Yahia ben Othman, grands nomades qui circulent
tantôt dans le massif de TAdrar et tantôt descendent dans
les terrains de parcours des tribus ïrarza, tirent leur ori-
gine d'Houdeï, fils d'Hassan. Ils comprennent deux tribus
princières, les Oulad Ammouni et les Oulad Akhchar. cinq
tribus guerrières, et neuf tribus maraboutiques dont les
plus connues sont les Ida ou Ali de Chinguetti. les Lakhlal,
les Smassid d'Atar, les Deiboussat, lesChorfa, lesEl-Hadj,
etc. Il n'y a pas de tribu zenaga. les tributaires étant
répartis entre toutes les tribus ou guerrières ou marabou-
tiques.
■ L'émir des Yahia ben Othman exerce son autorité sur
l'Adrar et les contrées environnantes; cette autorité est
absolue ; mais, dans les cas importants, il assemble en con-
seil, pour prendre leur avis, les chefs des tribus guerrières.
L'émir de l'Adrar peut compter aussi parmi ses sujets
l'importante tribu commerçante et guerrière des Oulad bou
Sba qui nomadisent aux confins de ses domaines dans les
plaines du Tiris, le suivent dans ses guerres et lui paient
une redevance. Les cinq fractions des Oulad bou Sba
obéissent chacune à leur chef particulier, mais il n'y a pas
de chef pour l'ensemble.
Tribus de la Haute-Mauritanie . — Au nord-ouest de
l'Adrar, la grande et très importante peuplade des Oulad-
Delim, qui autrefois occupait le Tiris, erre dans une zone
de plus de mille kilomètres carrés depuis le massif de l'A-
drar jusqu'à la possession espagnole du Rio de Oro,
s'étend sur la côte depuis la baie d'Arguin jusqu'à l'embou-
chure de la Seguiet el Hamra et de l'oued Draâ et s'en-
fonce dans l'intérieur à une centaine de kilomètres en pro-
fondeur. Leurs terrains de parcours touchent au sud ceux
des Oulad bou Sba. Les Oulad Delim prétendent descendre
LES HABITANTS (SI
de Delim, fils de Hassan et frère d'Houdeï qui fui Taii-
cêtre de toutes les tribus maures de la Mauritanie et du
Hodh, Trarza, Brakna, Oulad Yahia ben Othman, Oulad
Naceur etc. Quoi qu'il en soit, de cette légende relative à
leur origine, les Oulad Delim, moins bronzés que les
Trarza, sont reconnus dans toute la Mauritanie comme
Hassan, c'est-à-dire arabes d'origine, arabes des invasions.
Ils parlent uniquement l'arabe, habitent seulement sous les
tentes, ont de tout temps porté les armes et, en vrais arabes
du désert, n'ont d'autre bétail que des troupeaux de cha-
meaux.
Les Oulad Delim se divisent en deux grands groupements
descendant chacun d'un des fils de Delim, les Remeïtha et
les Oulad-Ghouïkh. Ceux-ci, se séparant de leurs frères,
sont allés vivre plus au sud, entre la baie du Lévrier et le
cap Timiris. Dans la région au nord de Nouakchott et du
pays Trarza, une de leurs fractions, les Oulad el Lab,
s'est même fondue dans la confédération Trarza. L'autre,
celle des El Gorah, nomadise autour de la baie d'Arguin
et dans l'Adrar-Sottob.
Les Oulad Delim, avec leurs zenaga, les Oulad Tidrarin,
comprendraient, dit-on, cinq à six mille individus, dont
huit cents guerriers. Ils se divisent en cinq fractions, tirant
leur origine d'un petit-fils de Delim : les Loudeïkat, divisés
à leur tour en cinq sous-fractions, à la suite desquels marche
le petit groupe des Srahna, issus d'un homme du désert de
l'est, nommé Srahn, qui vint s'établir chez eux au temps
d'Oudéik, petit-fils de Delim; les Oulad-Kheliga avec trois
sous-fractions, comprenant chacune un certain nombre de
groupes ; les Oulad-Tegueddi avec quatre sous-fractions,
comprenant en total sept petits groupements ; les Oulad
ben Amar, avec trois sous-fractions, réparties chacune en
deux petits groupes.
La tribu zenaga des Oulad Delim, les Oulad Tidrarin,
composée de cinq fractions dont l'une est vassale des Lou-
deïkat elles autres indivisément vassales des cinq fractions,
a la réputation de descendre des Ansar, compagnons du
La Mai RiTAïviE. 6
82 LA MAURITANIE
Prophète ; et, malgré rabaissement moral dans lequel ils
sont tombés et qui les rend incapables de se gouverner
eux-mêmes, ils sont travaillés par des désirs d'indépen-
dance pour lesquels ils ont plusieurs fois imploré notre
appui.
Les Loudeïkat et les Srahna ont leurs pâturages dans le
Tiris, l'Adrar Sottof, aux portes de TAgneilir au sud, une
partie du Tougouïa et de l'Imrikli au nord, les Oulad
Khelija et les Oulad-Tegueddi, le Tiris, une partie de
l'Adrar-Sottof, le Nekhjir, le Hofor, une partie du Reg-
Mehoun ; on appelle ces quatre fractions les Oulad Delim
du sud.
Les Oulad ba Amar font paître leurs troupeaux princi-
palement dans la zone espagnole, au nord des terrains du
Loudeïkat, dans le Nekhjir, le Hofor, le Sheïta, le Djouaïa,
et, dans certaines années, jusqu'à l'oued Noun dans le sud
du Maroc ; ils sont appelés Oulad Delim du nord.
Il n'y a pas d'émir général pour l'ensemble des Oulad
Delim : ceux du nord ont le leur et ceux du sud également,
mais le second est beaucoup plus influent que le premier.
Au nord du Tiris et de l'Adrar Sotof, sont les Oulad
bou Sba qui nomadisent jusqu'à l'oued Noun.
A Test des Oulad Delim, au nord et à l'est de l'Adrar,
depuis le nord des pays Trarza et Brakna jusqu'à l'oued
Draà, est la tribu considérable des Regueïba, qui touche à
l'ouest les Oulad bou Sba et les Oulad Delim, avec des
échappées sur l'océan, à l'est au Tagant, à l'Adrar, au Tad-
jakant (Tindouf), poussant de ce côté à travers la région
inhabitée du Djouf, jusqu'à l'Erg-Iguiddi et jusqu'au Tafi-
lalet. Une partie de leurs pâturages est donc située dans la
zone espagnole, une autre dans la zone française, dans le
Zemmour et le Tiris.
Leur ancêtre éponyme, Sidi Ahmed el Regueïba, serait
un marabout du pays Regueïba, pays situé au sud du Tagant,
entre le Gorgol et le Hodh, parcouru aujourd'hui par les
tribus raaraboutiques et guerrières du Tagant, tels que les
Ida ou Aïch, et où ne demeure par une seule fraction de la
LES IIAlîlTANTS 83
tribu qui porte son nom. Ce marabout vint, au xvi^ siècle,
s'établir au sud de Foued Noun : il eut bientôt autour de lui
comme disciples une grande quantité de ïekna de Toued
Noun. Cette légende indique l'origine berbère desRegueïba.
Ce nom de Regueïba se rencontre fréquemment dans la pro-
vince de l'oued Noun, soit comme nom de lieu, soit comme
nom de famille. Les Tekna prétendent que les Regueïba
sont d'anciens tributaires à eux et les traitent suivant cette
donnée lorsque les Regueïba viennent camper dans l'Im-
rikli, leur territoii^e primitif.
Cependant la richesse des Regueïba en troupeaux, les
bonnes relations qui se sont généralement maintenues
entre eux et leurs voisins immédiats d'origine incontesta-
blement hassane (OuladDelim, ïrarza, Yahia bon Othman),
leur long renoncement au métier des armes auquel ils
sont revenus, leur très forte culture islamique, montrent
qu'ils n'ont pas plus que les autres Berbères échappé aux
phénomènes d'assimilation qui, sous l'influence de l'invasion
arabe, ont modifié l'antique peuple Zenaga. Par leur exis-
tence de Sahariens, l'adjonction de fractions arabes à leurs
groupements, leurs rapports séculaires avec les Hassanes,
les Regueïba sont à l'heure qu'il est presque complètement
arabisés. Et n'ayant pas place dans la sérieuse et authen-
tique généalogie des tribus Hassanes, ils s'en sont, en
qualité de marabouts, fabriqué de fausses qui les font des-
cendre d'Idris, fondateur de Fez, ou encore de Rigab qui
fit, dit-on, partie des tribus hillaliennes.
La grande confédération des Regueïba (25.000 individus
dont au moins quatre mille guerriers) se divise en deux
grands groupements, à peu près égaux, se maintenant
ensemble en assez bons termes, et dont chaque fraction vit
de sa vie propre et indépendante : Regueïba du Sahel, ou
de l'ouest, et Regueïba du Tell ou du nord. Parmi les
Regueïba du Sahel, il faut distinguer encore deux tribus
considérables, les Oulad Moussa, avec cinq fractions et les
Souaad, avec quatre fractions ; les Oulad Cheikh qui possé-
dèrent jadis le privilège de l'autorité sur tous les Regueïba
84 LA MAL KIT AME
du Sahel ; puis les Hehala, qui descendraient d'un marabout
chleuh el les Oulad Daoud, tribus plus petites, qui marchent
à la suite des Oulad Moussa ; les Oulad Taleb, qui suivent
tantôt les Oulad Moussa et tantôt les Souaad, en tout deux
mille tentes.
Les Regueïba du Tell, plus pacifiques qui, jusqu'à l'at-
taque des Oulad bon Sba dans les premières années de ce
siècle, ne portaient point les armes, comportent également
deux mille tentes, possédées par la seule tribu des El Gouas-
sem, divisée en trois grandes fractions ; les Loubeïhat avec
six sous-fractions, les El-Fokra, avec sept sous-fractions,
qui subissent l'influence des Oulad Moussa du Sahel et les
Ahel Brahim ou Daoud, plus indépendants avec six
fractions.
Ces El Gouassem, par leur manière de vivre, mœurs,
nourriture, vêtements en tissus de laine blanche, tentes de
couleur blanche en poil de chameau, se rapprochent des
habitudes d'existence des tribus du nord, et forment tran-
sition entre la zone tropicale et la zone tempérée. Agricul-
teurs en même temps que pasteurs, ils mènent leurs
immenses troupeaux dans les pâturages au sud et à l'est de
la Seguiet el Hamra et cultivent, en orge et en blé, les ter-
rains alluviaux delà Seguiet et de ses affluents (Imrikli) en
quelques cuvettes fertiles de la Guada, plateau rocheux
entre la Seguiet el Hamra et l'oued Drââ, et même la
région du Drââ car, comme de vrais berbères, ils cultivent
la terre, labourent et sèment avec l'aide de leurs animaux,
tandis que les Regueïba du Sahel sont exclusivement
nomades et pasteurs, ainsi que les Hassan de Mauritanie.
Les terrains de parcours des Regueïba du Sahel sont en
effet les Touareg, le Semamit, le Reg-Mehoum, le Kreb, le
Tiris, le Zemmour, une partie de l'Adrar Sottof et du
Tasiast, l'Imrickli, leur pays d'origine. Certaines de leurs
fractions vont jusque dans l'Azfal, l'Akchar, l'Adrar : ils
viennent moins à cause des tracasseries des Tekna. Malgré
ces discordes, les Regueïba du Tell vont encore dans
l'Imrickli el se répandent ^ur le plateau de la Gàâda. dans
LES HABITANTS 85
l'est du Zemmour, le Hank, l'Erg-Ghech et jusqu'à ïindouf
et Taoudeni.
Aux confins des Regueïba du nord et près du Tibua sont
les El Arouissinn, descendant, d'après leur dire, de la
famille du Prophète, mais dont les faces prognates et les
cheveux crépus révèlent les croisements incessants avec
le sang noir que le sang arabe a subis chez eux.
Sur les territoires riverains de la Seguiet el Hamra à l'est,
jusqu'aux alentours de Tindouf vivent les Tadjakant à
la fois guerriers et marabouts, une des plus grandes tribus
du désert, occupés à la fois d'agriculture, d'élevage, de com-
merce ; les Tadjakant poussent leurs opérations très loin
dans l'est et le sud, et conduisent à travers le désert des
caravanes de douze ou quinze cents chameaux qui vont
porter du Maroc au Soudan et du Soudan au Maroc, les
produits d'échange. Il n'existe pas de chef général pour
l'ensemble des Tadjakant ; un chef spécial, jaloux de son
indépendance, dirige chaque fraction, chaque tribu, chaque
famille, avec une entière liberté.
Certaines fractions des Tadjakant se sont établies chez
des groupements politiques et guerriers, Trarza, Brakna,
Ida ou Aïch ; ils sont exclusivement marabouts, occupés
de commerce et d'élevage, et ne font pas la guerre, mais
ont un chef à eux.
Une autre grande tribu maraboutique extrêmement nomade
est celle des Lakhlal, originaire, dit-on, du Tell d'Algérie,
excessivement fractionnée ; elle a des représentants dans
tous les grands groupements maures et dans toutes les
régions depuis le sud du Maroc et le Sahel, dans les massifs
de l'Adrar et sur les rives du Sénégal et mène en tous
sens ses caravanes, du nord au sud du désert ou de l'ouest
à l'est. Il est donc impossible de donner un chiffre, même
approximatif, de sa population. Autrefois maîtres, paraît-
il, du Mechdouf et des Oulad-Naceur, mais dispersés
aujourd'hui et affaiblis, les Lakhlal ne s'occupent plus
maintenant que d'élevage et de commerce.
Certaines petites tribus maraboutiques sont ainsi dis-
86 LA MAURITANIE
persées dans les grands groupements politiques tt n'ont
pas d'existence propre, Deïboussat, Tanouasit; d'autres se
tiennent à l'écart et maintiennent une indépendance pré-
cieuse, frappées parles tribus guerrières de lourdes contri-
butions, comme les Oulad Balhi el les Macina de Tichitt,
dont il a été parlé plus haut.
Aux tribus de la Haute Mauritanie, il convient de
joindre la grande confédération des Tekna qui étale les
tentes de ses nomades et ses ksour de sédentaires, au nord
de l'oued Ghebika et du Drââ jusqu'au Tazeroualt et à
TAnti-Atlas, à lest de l'Atlantique, à l'ouest des contre-
forts du djebel Bani, dans cette province de l'oued Xoun
que le sultan du Maroc fait figurer nominalement sur la
liste de ses États, sans avoir jamais pu y exercer la moindre
autorité. Leurs pâturages vont du Zemmourà l'oued Xoun,
coupés par la Séguiet el Hamrâ, l'oued Ghebika et l'Oued
Noun.
Les Tekna sont des Berbères Ghleuh arabisés qui,
habitant la zone saharienne et vivant de la vie du désert, au
moment de l'invasion hassane se sont facilement confondus
avec les tribus conquérantes dont ils se rapprochent par les
conditions de leur vie physique et leur genre de civilisa-
tion. Gette origine berbère et cette adaptation se révèlent
dans le caractère de leur vie : demi sédentaires et demi
nomades, ils résident l'hiver dans des ksour que. seul le
besoin de chercher des pâturages et de l'eau pour leurs
troupeaux, leur fait quitter au printemps. Ils parlent aussi
bien le chleuh que l'arabe, trait spécial aux Berbères, les
Maures de pure race arabe n'employant jamais que leur
propre langage ; et ce chleuh du Tekna est très voisin du
berbère zenaga usité aujourd'hui encore par quelques tribus
mauritaniennes du sud, témoignage évident d'une origine
identique.
Les Tekna ne sont point, comme les tribus maures, par-
tagés en classes sociales, et une égalité démocratique règne
chez eux, ainsi que dans les groupements berbères. Malgré
les modifications apportées à leur nature primitive par les
LES HABITANTS 87
nécessités du climat, les Tekna, en vrais paysans berbères
aussi, s'appliquent à cultiver l'orge et le blé dans les
ihaders du Drââ, dans le lit de ses affluents, les légumes,
dans l'oued Assaka (nom de l'oued Noun à partir d'Aou-
guelmin) ; en maint endroit, ils ont creusé des canaux d'ir-
rigation (kettara) pour amener l'eau des nappes souterraines
afin d'arroser leurs jardins où poussent des oliviers, des
figuiers, des grenadiers, à côté des palmiers.
L'ensemble de la confédération (trente mille individus,
dont huit raille guerriers) comprend deux grands groupe-
ments : à l'ouest, sur le littoral, les Tekna du Sahel, ou Aït-
Djemmel; à l'est, les Tekna du Cherg (est), ou Aït-Bellah,
supérieurs en nombre et plus batailleurs. Chaque groupe,
à son tour, se répartit en sept grandes tribus, certaines
divisées elles-mêmes en fractions, dont plusieurs ont des
sous-fractions.
Ces tribus sont, pour les Aït-Djemmel, les Iggout, par-
lant surtout l'arabe, et vivant sous la tente ; les A'it-Lah-
sen, parlant le chleuh, en partie sédentaires, mais dont
un groupement, d'avril à septembre, va avec ses trou-
peaux cultiver le sol fertile; les Izerguïn, absolument no-
mades, dans lesquels sont compris les Sheija, sédentaires
venus du nord pour s'établir chez eux ; les Aït-Moussaou Ali,
parlant le chleuh et connaissant l'arabe, qui ont quelques
tentes et des ksours, dont la ville la plus importante est
Glimin ou Aouguelmin développée et fortifiée au com-
mencement du XIX® siècle par le fameux cheikh Beïrouk,
et trois tribus moins importantes qui suivent le mouvement
des précédentes, les Aït-Saad et les Zekara, parlant les
deux langues, vivant sous la tente et possédant en commun
un ksar unique ; puis les Aït-Hassin qui ont un ksar
et quelques tentes, parlent chleuh et savent l'arabe.
Chez les Aït-Bellah (Tekna de l'est), les grandes tribus
sont : les Azouafit, avec cinq fractions gouvernées par une
djemmââ, et qui emploient l'arabe autant que le chleuh ;
les Aït-Massaoud, habitant sous la tente et possédant
quelques maisons dans des ksours, se servant également
88 LA MAURITANIE
de l'arabe et du chlenh ; les Aïl-Oussa, gouvernés par une
djemmââ, vivant sous la tente et parlant arabe, mais con-
naissant le chleuh et possédant quelques quartiers dans des
ksours, la plus nombreuse des tribus de l'est comprenant
elle-même huit fractions ; puis les Aït-Brahim, les Aït-Bou-
Akhra, petites tribus parlant arabe et chleuh et vivant sous
la tente; les Aït-Hemmad et les Aït-Iassin, autres petites
tribus gouvernées par des djemmââ (assemblées des
notables) qui emploient l'arabe comme le chleuh et pos-
sèdent chacune un ksar.
Entre certaines de ces tribus et fractions des Tekna
existent des haines violentes et des antagonismes irrécon-
ciliables qui se traduisent par des luttes sanglantes.
Les Tekna ont pour ennemis très acharnés les tribus du
Guir et de la Saoura, Beraber, Bouï Dénia. Oubad Djerir.
Constamment ces tribus organisent contre les Tekna des
razzia qui ont pour but, non le pillage, mais le massacre.
Les Tekna, peu aventuriers par nature, d'ailleurs encadrés
au nord par les Chleuh, à l'est par les tribus du Drââ, au
sud par le Sahara ne se lancent guère dans des courses loin-
taines, à moins que quelques-uns n'y soient entraînés par
des fractions Regueïba, chez les Kounta de l'Adrar, les
Berabich du Sahara ou l'Azoulaï de Taoudeni.
Tribus de l'hinterland algéro-marocain, mauritanien au
delà de la contrée habitée par les tribus mauritaniennes,
à l'est de la Seguiet el Hamrà, au sud du Drââ et du Tafi-
lalet jusqu'à l'oued Saoura, s'étendent de vastes espaces à
demi désertiques, encore incomplètement étudiés et qui
vont rejoindre nos postes algériens de Beni-Abbès et de
Colomb-Béchar au nord, au sud le cours de la Saoura
qui borde nos oasis de Timimoun, Gourara et Touat.
La partie méridionale de ces régions, au sud de la Seguiet
el Hamrâ, jusqu'à la lisière du nord de l'Iguidi et l'erg
Ech-Chech à l'est, nous est connue seulement par des ren-
seignements indigènes. Ces vastes contrées rocheuses ou
sablonneuses qui se déploient entre notre Mauritanie, notre
Algérie, el le sud-marocain dTdjilz à Taoudeni. Grizim,
LES HABITANTS 89
Tindouf, Zaïr, affluent du Drââ, d'Ouadane et d'Oualata,
Samara sur la Seguiet el Hamrâ, n'ont pas grand intérêt
économique et aucune tribu ny demeure de façon perma-
nente, sinon dans un ksar élevé sous l'ombre d'une palme-
raie, auprès de quelques sources. Tindouf fut autrefois habité
par les Tadjakant qui l'ont adandonné à la suite d'une raz-
zia des Regueïba et des Aït-Moussadu Drâà ; le grand ksar
de Zaïr, appartenant aux El Arib, est également inhabité.
Mais des tribus de l'Adrar, Oulad Gheïlane, Oulad
Ammouenni, Ida ou Ali Idaou Chilli, Kounta vont par-
fois jusqu'à la piste d'Idjil à Grizim. Autour de Grizim
sont de bons pâturages que viennent hanter les Chambaa
du M'zab, les Douï-Menia du Zegdou, ainsi que les
Aït-Youssa du Drââ. Les tribus des ïekna et des
Regueïba, celles de la vallée du Drââ, viennent parfois
faire paître leurs nombreux troupeaux de chameaux dans
l'erg Iguidi, où se trouvent fréquemment des bouquets de
palmiers près des sources. Toute cette région est de plus,
depuis longtemps, parcourue régulièrement chaque année
par les harka des Oulad-Djeria et des Doui-Menia du Zeg-
dou et les El-Harib allant en rezzou chez les Tekna, les
Regueïba, les El Arouissin, dans les vallées du Drââ et
chez les Oulad ben Yahia de l'Adrar.
A l'ouest de cette région, Idjil, entre l'erg Hammami et
les montagnes de l'ouest, est le point de convergence des
pistes venant de la Mauritanie (Oualata, Ouadane, Chin-
guetti, Atar), de Tindouf, de l'Iguidi comme de celles qui
viennent de la Seguiet el Hamrâ ou du cap Juby et de
Dakhla dans le Rio de Oro. Depuis Idjil jusqu'à l'embou-
chure de la Seguiet el Hamrâ, située un peu au-dessous du
28" parallèle, s'étend le plateau légèrement ondulé, et d'ail-
leurs mal connu, qui borde le littoral ; la région de la
Seguiet comporte de nombreux oueds à sec la plupart du
temps, quelques puits dans les regs ; c'est à Smara, dans
l'oasis, sur un de ces oueds, affluents de la Seguiet, que
notre ennemi le marabout Ma el Aïnin était venu, à la lîn
du siècle dernier, établir un campement d'où il semait
90 L\ MAURITANIE
contre nous la haine et Fagitalion dans tout le Sahara
mauritanien et le Maroc.
Le bassin supérieur de la Seguiet el Hamrâ se relie au
bassin du Drââ par une région de chebka que continue le
massif montagneux du djebel Ait Youssa lequel prolonge
ses rameaux à Test et à l'ouest au long du cours du grand
fleuve marocain et rejoint la grande table de hammada qui
s'étend entre le Drââ et Tlguidi.
En allant du cap Jubj vers l'est, les tribus sont, sur
le littoral, les Meïdja, les ïadjakant, les ïekna du Sahara
marocain qui vont toucher les El Harib, lesquels se
répandent au sud du Drââ.
La bande de terrain située au nord, entre la Seguiet
el Hamrâ et l'Iguidi d'une part, le Drââ et le Tafilalet
de l'autre, nous est mieux connue. On sait qu'au sud du
Drââ, dans le long couloir qui remonte de Tindouf à Tind-
joub, s'étend une hammada presque absolument dé-
pourvue de végétation qui s'abaisse vers l'oued, près de
Tindouf, jusqu'à mériter le nom de sahouana (facile) cou-
pée d'oueds, pourvue d'arbustes et de pâturages, qui des-
cendent vers l'Iguidi. De chaque côté de la table de cette
hammada sont deux bandes de terrain, inférieures au niveau ,
de parcours plus facile encore, et s'abaissant aussi à l'ouest,
tellement que les indigènes les dénomment à leur extrémité
occidentale garet (feuille de papier) et betana (peau de
mouton), La partie méridionale qui touche à l'Iguidi est
nue et stérile, la plus septentrionale qui touche au Drââ
comporte des points d'eau, des mâders cultivés dans le lit
du fleuve.
Depuis le littoral jusqu'au coude du Drââ, les tribus
occupant cette bande sont les El Arouïssin, des fractions
des Regueïba, des Tekna et les tribus berbères et nomades
du Drââ Ait ou Meribet, Ait Hammid, Oulad Djellal,
Douï-Bellal, Guerzoula,Keraska. Vers le coude du Drââ, au
sud du fleuve et de la Debaïat, grande dépression sablon-
neuse qui parfois se change en lac dans les années où l'eau
est abondante, c'est la région désertique appellée ElHarib,
LES HABITANTS 9^
OÙ sur les hauts plateaux rocailleux et stériles, non loin du
Sud-Oranais, erre la grande confédération indépendante des
El Harib, composée de onze tribus, nomades, pillards qui
vont dévaliser les caravanes jusque sur les pistes de Tlguidi
et de l'Azaouad. Leur terrain de parcours s'étend sur la
hammada qui forme le Sahara marocain et limite au sud le
Tafîlalet, habité par des berbères du groupe sanhadja et se
prolonge au sud des Zegdou et des Beraber indépendants
limitrophes de l'Algérie jusqu'à la Saoura, dont les deux
branches supérieures réunies à Igli, oued Guir et Zousfana,
encadrent le territoire des belliqueuses et turbulentes tribus
Doui-Menia et Oulad-Djerir, aujourd'hui soumises à notre
autorité.
Après le ksar d'Igli, occupé en 1900 par le général
Bertrand, la Saoura mène ses eaux, venues d'une part, du
grand Atlas et de l'autre de l'oasis de Figuig, dans la
direction du sud, à l'est de l'Erg Er Raouï et de l'Erg
Ech Chech, à l'ouest du grand Erg occidental du sud-algé-
rien, le long des oasis françaises, de Tidikelt, du Touat et
de Gourara, pendant les deux cent quatre-vingt kilomètres
de son cours connu, sous une file ininterrompue de plu-
sieurs milliers de dattiers qui abritent des sources abon-
dantes et des villages nombreux, peuplés de Berbères
sédentaires et hantés de nomades, Oulad Sidi Cheihk,
Chaamba, lesquels mènent leurs troupeaux jusqu'à l'Atlas
saharien ; puis la Saoura, inexplorée encore, va se perdre
peut-être dans les sables, peut-être rejoindre le Niger ou
sa grande boucle septentrionale au nord du Soudan, non
loin de Tombouctou.
CHAPITRE IV
LA VIE SOCIALE
Si Ton veut se faire une idée de la façon de vivre des
peuplades maures, il faut d'abord renoncer à y chercher
toute trace de méthode et de stabilité.
Les tribus, on Fa vu, ne sauraient être assimilées à des
peuples, à de petites nations ; leurs territoires d'habitation
n'ont point de fixité absolue, et, simples buts de parcours
déterminés par les influences climatériques et les nécessi-
tés économiques, varient même souvent selon les condi-
tions des luttes et des inimitiés.
La tribu elle-même est loin de présenter cette forte cohé-
sion que nous attachons à l'idée de peuple. Elle se divise,
s'émiette en fractions, en sous-fractions, en groupes de
familles; la tribu se disperse même, et l'on voit fréquem-
ment telle ou telle fraction se répandre chez un groupe-
ment différent. Dans le sein de la tribu, les diverses castes,
groupes si tranchés, se mélangent ; les familles restent
étroitement unies et pourtant s'enchevêtrent les unes dans
les autres.
Ces masses indépendantes et non disciplinées sont en
tout soumises au chef reconnu ; tout dépend de lui ; les
grands personnages dont il s'entoure comme aides et con-
seillers ne sont pourvus d'aucun titre, d'aucune fonction
spéciale et arrêtée. L'image de toute la société maure est le
camp, le campement, mobile, errant, indiscipliné, inorga-
nique, sans cohésion et sans ordre. Appuyé sur le groupe
de quelques familles privilégiées, le chef y règne par la
force : les tributaires, les captifs, opprimés, les affranchis
LA VIE SOCIALE 93
obéissants le suivent, et aussi les tribus des tolba (mara-
bouts), désarmés et impuissants.
Dans ce chaos confus et tumultueux s'agitent les convoi-
tises, les cupidités, les ambitions, les rivalités, les jalou-
sies des princes et des chefs. Les trahisons, les ruptures,
les réconciliations brusques divisent ou rapprochent ces
tribus et les déplacent ; de longues haines fermentent sour-
dement, tantôt éclatant soudain en une suite de meurtres
et de vengeances alternés, tantôt s'apaisant à l'improviste
par des alliances inattendues, amalgame complexe toujours
en mouvement et en ébullition, où rien ne se fixe, où tout
est transformation et décomposition perpétuelle.
Cause et résultat de cet état de choses, le caractère fon-
damental des Maures est le nomadisme ; l'adaptation des
siècles innombrables en a fait la base et l'âme de cette race.
Tout, dans leurs mœurs et dans leur vie sociale, procède
directement de ce principe.
Chaque année, nous l'avons vu, toutes les tribus déplacent
régulièrement leur campement d'après la marche des sai-
sons ; l'agglomération tout entière se met en voyage, les
femmes suivant leur père, leur mari ou leurs fils. Mais tous
les ans, pendant quarante jours, au milieu du mois d'août
jusqu'à la fin de septembre, à l'époque de l'année qu'ils
appellent alaona et qui répond à notre canicule, tous ces
camps voyageurs, par une coutume si invétérée que la
guerre même ne leur ferait pas lever le campement, s'im-
mobilisent. Durant cette période, en effet très difficile à
supporter pour les hommes comme pour les animaux,
toute marche, selon l'opinion reçue, peut devenir grave-
ment dangereuse.
L'habitation, le vêtement. — Celui qui voyage constam-
ment, dans un pays dénué de ressources et d'une tempé-
rature généralement élevée, doit pouvoir se déplacer faci-
ment, et transporter avec lui les objets nécessaires à la
vie, réduits au minimum de la plus stricte utilité. L'habi-
tation des Maures, des riches aussi bien que des pauvres,
est donc la demeure de toile qu'on peut, selon les obliga-
94 LA MAURITANIE
lions et l'imprévu de la route, déplier le soir et replier le
matin.
La tente se compose du rekis, support, formé de deux
bâtons croisés en X et dont le bout est engagé dans une
lame de bois plat pour éviter de déchirer la toile, lame
parfois plus ou moins décorée de sculptures, et de la krima^
couverture en poil de chèvre ou de chameau, portant en ses
quatre coins des anneaux de bois destinés à attacher
les cordes qui doivent la fixer à huit, ou seulement quatre
piquets plantés dans le sable.
Pendant la journée, le panneau de toile qui doit fermer
la porte d'entrée reste ouvert, maintenu par deux piquets
appelés sah. Lorsque le vent souffle avec violence, ou
lorsque la température vient à s'abaisser, on recouvre les
côtés de cette krima avec des toiles de Guinée, retenues au
moyen de cailloux ou de pierres.
Les krima des tentes les plus belles sont faites de poils
de mouton et de chameau mêlés ; celle des pauvres sont en
guinée bleue.
Dans les campements des grands marabouts, on ren-
contre aussi quelques belles tentes en toile de France, ana-
logues à nos grandes lentes militaires de 1 Afrique du
nord, précisément appelées tentes-marabout, et qu'on
relève alors sur le pourtour, suivant l'usage mauritanien ;
et aussi des tentes marocaines à dessins de gargoulettes,
provenant soit de dons du Maghzen, soit d'achats. Les
demeures des grands personnages comportent plusieurs
lentes spacieuses qui servent les unes de logement aux
femmes, aux enfants, aux servantes, les autres d'habitation
au maître, parfois même de salon de réception et de biblio-
thèque, ainsi qu'on le voit chez quelques savants mara-
bouts.
Comme les autres souverains, les grands émirs des
Trarza, des Brackna, des Ida ou Aïch, des Yahia ben Oth-
man, de l'Adrar, vivent sous la tente, dans leur camp.
Chez les Brackna, le camp royal, appelé Mah'sar, ren-
ferme autour de l'émir les familles princières les plus fidèles
LA VIE SOCIALE 95
OÙ il prend ses principaux conseillers, qui, dans les par-
tages de bulin, après les guerres ou les razzias, touchent
une part égale à la sienne ; soixante harratine veillent nuit
et jour autour de la tente royale ; les tentes des princes
sont également gardées par leur harralines. L'émir des
Brackna et celui des Trarza sont accompagnés dans tous leurs
déplacements par des gardes du corps issus de la caste des
forgerons. Les émirs des Ida ou Aïch n'ont pas de garde par-
ticulière ; leurs fils, cousins et neveux sont si nombreux
qu'ils suffisent à cet emploi.
Même l'émir de l'Adrar ne réside pas dans le ksour
d'Atar qui est considéré comme la capitale du pays. Il
habite à deux kilomètres, sous sa tente, à Kanaoual, et ne
se rend dans le ksour qu'au moment de la récolte des
dattes ; le reste du temps, il mène la vie nomade à travers
les diverses régions de ses Etats. Dans ce camp résident
également auprès de lui les princes de sa famille et ses
conseillers. Sur le sol de la tente, on dispose la plupart du
temps une natte de paille ou de roseau tressée, achetée à
Saint-Louis ou dans les escales du fleuve. Les riches per-
sonnages y font étendre des tapis.
De plus, la nuit, ils jettent sur cette lassera une fnrou,
couverture faite de la toison d'un mouton à laine, ou un
kalaf^ fabriqué avec une toison de mouton à poil ou de
chèvre ; c'est là qu'on se place pour dormir.
A ce couchage simple, les femmes ajoutent pour soutenir
leur tête et l'édifice compliqué de leur chevelure, le cous-
sin de cuir orné de dessins qu'on appelle ousseda.
La tente a généralement pour tout mobilier des caisses
recouvertes, soit de cuir ouvragé, soit de plaques de fer
blanc ou de cuivre décoré d'une ornementation en cloute-
rie, plus ou moins recherchée suivant l'opulence de
l'habitant.
Dans ces malles, pourvues d'un (/fâl, cadenas quelque-
fois de fabrication française, apporté de Saint-Louis par
les caravanes, quelquefois de fabrication indigène et de
forme assez curieuse avec son système de pièces de bois
'.)() LA MAUlilTAMI-;
combinées pour s'emboîter exactement les unes dans les
autres, on enferme l'argent et les objets de valeur.
L'ameublement d'une tente peut comprendre encore ces
tréteaux-supports pour les vêtements courants ; celui d'une
tente très opulente peut s'orner d'alcôves de peaux, de cous-
sins en cuir brodé.
Un grand sac de cuir, décoré de dessins pyrogravés et
peints, en peau de chèvre et de mouton, la tassouffra^ con-
tient les vêtements, les objets personnels, et, en route, s'at-
tache à la selle du chameau. Pour serrer leurs lettres et leur
papier à écrire, les tolba ont une tehelit, caissette de bois
mince ou de gros cuir que recouvre un cuir fin de peau de
chèvre ou de mouton, également décoré d'ornements pyro-
gravés et peints, et que ferme un couvercle mobile en cuir
souple, rabattu de haut en bas sur l'endroit de la sacoche.
Les ustensiles de cuisine sont représentés par des mar-
mites de fonte, venues de Saint-Louis ou des escales du
Sénégal, de forme analogue à celle des nôtres, mais dont les
Maures enlèvent les pieds afin de les planter commodé-
ment sur les pierres du foyer. Parfois l'on rencontre des
plats en fer pareils aux plats des campements des tirailleurs
de notre armée, plats également de fabrication euro-
péenne. Comme objets de fabrication indigène, il y a les
gaedet hiata, écuelles en bois de fromager que confec-
tionnent les forgerons noirs du fleuve, les théières d'étain,
les tasses de métal, les petits couteaux appelés mous.
Les marabouts sont munis d'une bouilloire en fer blanc
dans laquelle ils enferment l'eau réservée à leurs ablutions,
bouilloire achetée aussi au Sénégal. Les caravanes four-
nissent également de petits miroirs.
Quant à l'habillement, il se compose, pour les hommes,
de trois pièces: le seroual, pantalon large, court et flottant,
fixé à la ceinture par une corde ou un cordon de cuir
[tikrit) et qui ne descend pas plus bas que les genoux ; le
(fraa, sorte de tunique ou de gandourah, largement échan-
crée pour laisser passer le cou et les bras, et qui se relève
aux épaules pour la liberté des mouvements, Vaouli,
LA vu: SOCIALE 97
bande d'étoffe qui se porte comme un turban et peut
s'enrouler autour de toute la tête, pour proléger la nuque,
le cou et la bouche à la fois contre le soleil et le sable.
Taillés et cousus par les femmes de la tente, ces vête-
ments sont confectionnés avec de la guinée bleue, de la
marque « fîlaturex » que les Maures dénomment filatoiir^
et de provenance européenne. Cette étoffe, surtout la
guinée belge, déteint beaucoup et, à la longue, imprime au
corps une nuance indigo qui fait désigner au Maroc les
Sahariens sous le nom à^ hommes bleus . La couleur blanche
est réservée aux chefs religieux et politiques. Un grand
marabout chef d'ordre est tout vêtu de blanc, des pieds à
la tête, seroual blanc, deux grands draa blancs l'un sur
l'autre, houli de cotonnade blanche, écharpe de tête qui
laisse voir seulement les yeux, le nez et le front. Chez les
Trarza, porter des culottes blanches est un privilège royal;
c'est l'insigne du commandement suprême.
Le costume des femmes consiste également en une
tunique ample appelée malahfa, disposée de telle sorte que
la partie supérieure, dénommée tarfe, enveloppe la tête et
peut couvrir tout le visage, à l'exception des yeux, au cas où
la femme se trouve en face d'un Européen.
S'il fait froid, les femmes portent un seroual (pantalon)
pareil à celui des hommes, ou plutôt une bande de guinée
attachée autour des reins comme le pagne des négresses,
entourant le corps de la ceinture au genou, quelquefois
même un véritable pagne tissé chez les peuplades noires, qui
revient cher et constitue une sorte de luxe et de rareté.
Les riches Maures emploient quelquefois pour la confec-
tion de leurs vêtements, au lieu de la guinée bleue des étoffes
plus recherchées, bazin, roum, chandora. Mais on ren-
contre souvent aussi des malheureux, hommes ou femmes,
dont une couverture en peaux de chèvres ou de moutons
rattachées ensemble et ne dépassant pas le genou, constitue
tout l'habillement.
Afin de ne pas blesser leurs pieds sur les cailloux des
chemins, les femmes portent le naïkal, espèce de sandale
I>A Mauritanie. 7
98 LA MAURITANIE
faite d'une lame mince en bois de talah (faux gommier),
que relient sur le cou-de-pied une bride de cuir mince et
étroite. Un simple morceau de peau de bœuf desséchée
remplit le même office pour des goûts moins raffinés. Les
chefs religieux et guerriers portent des bottes molles jaunes
ou rouges, de fabrication marocaine.
La coiffure féminine est très soignée. Les cheveux sont
tressés en nattes serrées et nombreuses, dont une partie,
mêlée de perles de couleur, descend tout alentour de la
tête, tandis que l'autre moitié, relevée sur le sommet du
crâne, est retenue par un cercle de bois ciselé, formant en
avant du front une saillie d'où pendent une ou deux
boules d'ambre d'inégale grosseur. La tête des femmes,
d'ailleurs, est toujours enveloppée du tarf. morceau d'étoffe
qui descend sur les épaules, en couvrant la nuque.
Les hommes, sans en prendre aucune espèce de soin,
laissent pousser au gré de la nature leurs cheveux, qui
deviennent parfois très longs, et la sueur, la poussière, le
sable, en pénétrant et agglomérant cette masse, les trans-
forment en véritables cordes. La barbe, de même, pousse
librement, sans être ni coupée ni taillée ; seule la mous-
tache est rognée au bord de la lèvre supérieure, afin qu'elle
ne gêne point la bouche.
Pour les enfants, petites filles et petits garçons, la cheve-
lure est rasée ou tenue très courte, à l'exception de
quelques toufTes qu'on laisse, soit des deux côtés de la tête,
soit sur un seul, ou bien au sommet du crâne ou bien en
forme de crête.
Comme bijoux, les femmes de condition aisée portent,
autour des poignets et des chevilles, de lourds bracelets
d'argent ou de cuivre, diversement ornementés, ouvrages
des forgerons indigènes, ou bien des forgerons noirs du
fleuve Sénégal qu'ont apportés les trafiquants.
Jolies et coquettes, les femmes et les jeunes filles maures
suspendent à leurs oreilles des boucles d'argent ou de
cuivre dues aux ouvriers du pays ; elles enroulent autour de
leur cou et de leur ceinture des files de boules d'ambre ou
LA VIE SOCIALE 99
de verroteries venues de Saint-Louis. Elles passent aux doigts
de leurs mains et à leurs orteils des bagues d'argent et de
cornaline, car le bijou d'or est une rareté en Mauritanie.
Les femmes, ainsi que les hommes, ont habituellement
le chapelet enroulé autour du poignet en manière de
bracelet. Le pieux ornement entoure même le bras des
hassanes. Lorsque des guerriers croisent une troupe armée,
ils étalent avec affectation cette inoffensive parure afin
d'être pris pour de pacifiques marabouts, — ruse éventée
dont nos officiers africains ne sont plus dupes.
L'usage du tabac est répandu universellement et chaque
Maure porte au cou, au moyen d'un cordon de cuir,
son nécessaire de fumeur, sa roude, étui de cuir noir
ouvragé, qui contient le j6c/Y, petit sac plat en cuir rouge où
sont contenus Voldham, os de mouton évasé à large ouver-
ture et garnie de cuivre, qui est la pipe maure, le zen^h,
briquet de fer, puis un morceau de silex, un paquet de
bourre faite avec les fibres desséchées de plantes du désert
et, enfin, rattachée au nécessaire par un cordon de chanvre,
Vasenkhass, cuvette de fer destinée au nettoyage de la
pipe.
Au lieu de l'oldham en os de mouton, les Maures aisés
possèdent le touba, véritable pipe faite sur le modèle des
pipes européennes, qui se suspend au cou par un léger
cordon de cuir ou se place dans la poche du draa ;
l'asenkhass qui l'accompagne est plus long et plus fort que
celui du oldham.
De plus, hommes et femmes sont chargés d'un nombre
parfois considérable de talismans, d'amulettes (grigris),
petits sacs de guinée ou de cuir travaillé contenant un
papier sur lequel tel pieux marabout a inscrit un verset du
Coran ou des signes mystérieux, et qu'on suspend au
cou par un cordon ou à la ceinture, sous la tunique.
On peut aux usages de la vie extérieure rattacher les
modes de locomotion. Les Maures, dans leurs déplacements,
circulent plutôt à dos d'animal qu'à pied. Ils usent pour
voyager du cheval, du chameau et de Tâne.
iOO LA MAURITANIE
Le cheval est pourvu d'une bride de corde ou de cuir,
parfois accompagnée du rude mors arabe, d'une selle de bois
recouverte de cuir décoré, assez analogue à la selle arabe,
avec deux étriers à large base, où peut aisément s'appuyer
le pied nu.
Le chameau a pour équipement la rahalla, selle assez
souvent ornée avec un certain luxe. La selle à l'usage des
femmes, appelée cijorfa, est plus large que la selle ordinaire,
et deux personnes s'y peuvent asseoira l'aise ; elle est sur-
montée de deux cerceaux en bois ou en fer, destinés à sou-
tenir le voile protecteur qu'on étend au-dessus de la voya-
geuse, pour la protéger contre les regards du passant ainsi
que contre les rayons du soleil.
Dans la narine droite du chameau est placé un anneau
de cuivre auquel est attachée Yarzenn, corde que le conduc-
teur de la bête tient de la main gauche, tandis que, de la
droite, il manie le bâton de direction.
Quant aux chameaux destinés au port des fardeaux, on
leur met sur le dos, sous la charge, pour les protéger, un
double sac de paille appelé tarfa, ou même d'abord une selle
de bois, \e kteh, puis la tarfa et la charge, méthode préférée
pour les longues marches des convois de transport.
La nourriture. V hygiène, les maladies. — Etant donné
les ressources réduites du pays, la nourriture est nécessaire-
ment peu variée ; plus riche dans quelques régions, en
légumes et en fruits, elle se réduit vers les plateaux et la
plaine du littoral au lait abondant des troupeaux, au mil
pilé, à la viande fraîche ou au fichfar, viande coupée en
lanières et séchée au soleil ; les Maures sont aussi très
friands de poisson séché. La boisson est le lait ou l'eau des
puits.
L'alimentation, en Mauritanie, n'est d'ailleurs pas tou-
jours dictée par le goût, mais par la nécessité. Chez les
Oulad Delim, qui nomadisent sur les plateaux et les
sebkhas du littoral, le lait des chamelles est à peu près le
seul aliment et aussi la seule boisson, l'eau des puits de
leurs terrains de parcours étant si chargée qu'on ne peut la
LA VIE SOCIALK 101
boire sans s'exposer aux plus graves accidents. Les Oulad
Delim confectionnent aussi une purée avec les graines de
Tazfou qu'ils broient après cuisson, le broyage à froid
étant inconnu à cause de l'absence de meules.
Le Maure est sobre et sait supporter la faim avec cou-
rage. Mais, lorsqu'il rencontre l'occasion de satisfaire à
fond son appétit, sa voracité et sa capacité d'absorption
apparaissent surprenantes. On a pu observer des Maures,
accompagnant des convois européens où ils reçoivent régu-
lièrement leur part de viande et de riz, faire bouillir les
viscères des animaux et les dévorer sans autre assaison-
nement.
Après ce qu'on a lu plus haut à propos de la chevelure,
est-il besoin de dire que l'hygiène est à peu près inconnue
chez ces peuples, de même que la propreté la plus élé-
mentaire?
Durant le cours de la saison qu'on peut appeler froide,
c'est-à-dire de novembre à mai, on peut avancer que per-
sonne, homme ou femme, ne se lave jamais. La prescrip-
tion hygiénique du Coran manque son effet, car les ablu-
tions prescrites sont faites avec du sable.
On dit cependant que moins de négligence existe chez
les grandes tribus des Oulad Abdalah, des Yayia ben
Othman, des El Sidi Mahmoud.
De juin à octobre, pendant la saison chaude, on se passe
parfois un peu d'eau sur le visage et sur les mains pour se
rafraîchir; mais nul n'a l'idée de se laver le corps ou de se
baigner, à l'exception toutefois des imraguen (pécheurs)
qui, par profession, sont forcés de prendre la mer.
Cette absence de lavage, combinée avec l'effet de la sueur,
du sable, de la poussière, et l'action de ces étoffes de guinée
bleue dont ils se vêtent et qui déteignent déplorablement,
arrive à produire sur la peau des Maures cette couleur
bleu sombre très particulière et caractéristique qui leur a
valu, nous l'avons dit, leur surnom d'hommes bleus.
Cependant, en dépit de cette malpropreté, si puissant
est le pouvoir salutaire de la vie en plein air, de la
102 LA MAURITANIE
sobriété, de l'abstinence d'alcool, que les maladies endé-
miques sont assez rares chez ces populations, et l'ignorance
de l'hygiène n'y élève pas le niveau de la mortalité, grâce
au peu de densité de la population, à la sécheresse et à la
salubrité du climat.
Gomme il n'y a pour ainsi dire pas d'eau à la surface du
sol, il n'y a point de moustiques et, par suite, point de
fièvre paludéenne. On sait d'ailleurs que l'air sec et la
lumière solaire sont les plus actifs destructeurs des
microbes.
L'observation a constaté, cependant, des cas de tubercu-
lose pulmonaire chez des individus jeunes. Le Maure atteint
de tuberculose ne se gêne pas, comme on pense, pour
cracher n'importe où sur le sol de la tente, et le bacille
flotte partout librement, mêlé à la poussière. Et pourtant,
la contagion est peu considérable, grâce à l'action du vent
violent et du soleil.
Par contre, cette action du vent et du soleil rend extrê-
mement fréquentes les ophtalmies purulentes qui arrivent
souvent à entraîner la perte totale de la vue. L'effet du
sable, soulevé en tourbillon par le grand vent, produit
souvent aussi l'otite suppurée, qui amène la plupart du
temps la surdité.
Remarque singulière et qu'on a pu faire plus d'une fois :
si les Maures savent résister impassiblement à la souf-
france physique produite par une cause extérieure et visible,
— blessure de guerre ou intervention chirurgicale. — la
moindre douleur interne, mal de tête ou inflammation
d'intestin, les abat complètement. Ils se précipitent chez le
marabout pour réclamer le grigri spécial affecté à la guéri-
son de la souffrance qui les atteint. Parfois celui-ci leur
badigeonne le tour des yeux avec de l'ocre et de l'anti-
moine. Lorsque des moyens thérapeutiques de cette force
sont demeurés impuissants, l'indigène vient consulter le
médecin du fort français, ou même, s'il ny a pas de méde-
cin, les sous-ofïîciers de l'inflrmerie.
Ceci dit pour les hommes, car s'ils se prêtent facilement
LA VIE SOCIALi: 103
à la visite de nos docteurs, les femmes se confient unique-
ment aux marabouts et aux sorciers indigènes. Jamais le
médecin ne pénètre sous la tente des femmes, car jamais
le père ou le mari ne l'y appellera et il risquerait sa vie
en voulant y pénétrer de lui-même.
Les Maures, d'ailleurs, sont très superstitieux, et particu-
lièrement dans les tribus zenaga, chacune a son totem, son
téjrib. Ainsi, chez les Oulad Tidrarin, on n'achèvera jamais
entièrement de boire une calebasse ou un pot de lait, car
la goutte qu'on laisse au fond empêche que les chameaux
ne soient atteints de maladies qui, faute de cette précaution,
les frapperaient certainement.
Un certain jour de la semaine, ils n'abreuvent pas leurs
animaux, quand bien même ceux-ci seraient mourants de
soif en face du puits ; le samedi ils s'interdisent de soigner
les chameaux malades de la gale. Leurs femmes ne portent
pas de bijoux d'or, croyant que, par là, elles attireraient
sur elles les pires dangers.
Le mariage^ la famille, les mœurs. — Les Maures,
quoique appartenant à la religion musulmane, sont tous
monogammes.
Chacun se marie dans sa caste ; s'il y a exception à cette
règle, c'est lorsqu'un prince choisit une épouse dans une
tribu maraboutique ou lorsqu'un marabout prend femme
dans une tribu guerrière. Mais le fils né de ces unions appar-
tient d'avance à la classe tolba ou maraboutique : il ne por-
tera pas les armes.
On a vu aussi des harratine épouser des femmes de tribu
zenaga ou des captives ; mais on ne voit point de Zenaga
épouser une femme des tribus harratine. Ceci tient à ce
que les Zenaga sont considérés comme une classe inférieure,
chez qui l'on veut bien prendre une fille pour Télever
à soi, mais à qui l'on n'admettrait pas de donner sa propre
fille.
Les coutumes relatives au mariage et à la condition des
femmes présentent plus d'un trait curieux.
La qualité plastique que les Maures, et surtout ceux des
104 I.A MAUniTANIE
classes riches, apprécient le plus dans une femme est Tem-
bonpoint. Aussi, dans certaines familles nobles, les jeunes
filles sont-elles soumises à un traitement particulier dans
le but d'acquérir rapidement cette perfection spéciale.
Dans certaines tribus zenaga, les femmes se sont fait une
renommée pour la science et la sûreté deleur méthodeden-
graissement : on envoie donc les jeunes filles dans une de
ces tribus.
Dès son arrivée, les femmes Tinstallent dans une tente
spéciale, dont elle ne doit pas sortir ; tous les objets néces-
saires sont posés à portée de sa main, afin de réduire ses
mouvements au strict minimum.
Là, immobile, seulement couverte d'une étoffe légère,
presque nue, après avoir le premier jour dû absorber une
grande calebasse d'eau froide pour dilater l'estomac, elle
absorbe tous les jours une grande calebasse de lait dont la
contenance augmente progressivement jusqu'à atteindre
une quantité considérable de litres. Après trois mois de ce
régime, la jeune fille ne manque pas d'atteindre un embon-
point remarquable, et on la rend à sa famille, où elle trou-
vera un époux avant longtemps.
Lorsqu'un jeune homme a élu celle qu'il désire pour
compagne de sa vie, presque toujours il se met d'abord en
accord avec elle ; puis il fait sa demande à la mère de la
jeune fille. Lorsque celle-ci a donné son consentement, le
jeune homme parle au père, et on discute la question
d'argent.
Comme chez tous les peuples musulmans, c'est le fiancé
qui remet une dot aux parents de sa future épouse. Parfois,
cette dot atteint le chiffre de quinze cents francs, parfois
beaucoup plus, si le fiancé veut faire montre de son opu-
lence. Dans la caste des marabouts, la dot est couramment
de cent cinquante pièces de guinée, c'est-à-dire à peu près
neuf cents francs ; on a vu de grands chefs religieux et des
princes demander jusqu'à six mille francs pour la dot de
leur fille. Une jeune fille qui aurait eu déjà un enfant est
mise au rang des veuves ; si, malgré cela, elle rencontre
LA VIE SOCIALE 105
un époux, la dot ne va guère au delà de vingt et un francs
cinquante. Mais, surveillées avec soin par leurs parents,
rarement les jeunes filles des tribus maures ont des enfants
avant le mariage, ainsi qu'il arrive fréquemment pour les
jeunes négresses.
Quand le père et son futur gendre se sont entendus, la
noce est décidée. De grandes fêtes se déroulent dans le
camp auquel appartient la jeune fille. Les coups de fusil,
le bruit des tams-tams résonnent mêlés aux danses. La
future, durant ces réjouissances, reste invisible aux yeux
du fiancé ; sous la tente de sa mère, elle se tient à l'écart,
entourée de ses compagnes qui s'occupent de la coiffer et de
la parer.
Pour les nouveaux époux est préparée une tente dont on
orne le sol de nattes et de tapis. A la tombée de la nuit, le
jeune époux y entre avec ses amis; un repas leur est servi.
A la fin, le jeune homme envoie une de ses captives chez
la mère de l'épousée. Cette dernière, alors entourée d'un
groupe de femmes de sa tribu, se rend dans latente conju-
gale et les assistants se retirent.
Le lendemain, avant l'aube, le nouveau marié quitte la
tente ; pendant toute une semaine il n'y doit rentrer qu'au
soir, et lorsque la nuit est tombée.
x\près le mariage, la dot convenue est versée par le
marié à ses beaux-parents.
Le moment vient ensuite où les nouveaux époux doivent
quitter le camp ou, seulement s'ils appartiennent à la
même tribu, s'installer définitivement chez eux. Le père
offre à sa fille des présents importants, dont la valeur équi-
vaut parfois à celle de la dot qui lui est remise par le mari :
d'abord, deux chameaux l'un avec la ^er/a (selle de femme)
et sa toiture appelée akhter, l'autre portant une captive et
la tente destinée à l'établissement du nouveau ménage ;
puis deux vaches, et encore d'autres dons à son gré.
Du jour de ce départ, le jeune homme ne doit plusse pré-
senter devant les parents de sa femme ni même se trouver
en face d'eux; si l'un ou les autres s aperçoivent, ils doivent
106 LA MAIRITANIE
s'éviter ; si même une assemblée, un conseil en temps de
guerre ou quelque occasion solennelle dans l'existence de la
tribu fait qu'ils se trouvent forcément réunis, leur devoir
est de se tenir toujours à distance.
Sous la tente des Maures, la femme commande en sou-
veraine, son mari l'entoure du plus profond respect. Elle
prend ses repas sans lui, avant lui ; c'est lui qui la sert et
il ne commence son propre repas que lorsqu'elle a terminé
le sien. Elle ne niet la main ni aux travaux fatigants du
ménage ni à la préparation des mets : les captives sont char-
gées de ces soins. Son seul travail consiste à préparer les
vêtements de son mari ou des enfants. Des visites à ses
pareilles, dans les tentes voisines, emploient l'oisiveté de
ses journées. Elle possède de beaux bijoux dont elle se
pare seulement aux jours de fête. Et cette vie est active et
austère auprès de sa vie de jeune fille, car, jusqu'au
mariage, la jeune fille ne s'occupe même pas de couture et
se pare quotidiennement de boucles d'oreilles, de colliers
d'ambre et de bracelets.
Très rarement, on voit la femme maure nourrir ses
enfants ; elle choisit une nourrice parmi les femmes de ses
captifs, et ce sont les servantes qui assument les soins des
petits.
Le Coran permet le divorce, et il existe en fait chez tous
les peuples musulmans. Chez les Maures, on y recourt
rarement (sauf toutefois les grands personnages chez les-
quels on constate des divorces assez fréquents et multi-
pliés). Si, dans les situations ordinaires, il est prononcé,
c'est seulement à la demande d'un mari, pour incompatibi-
lité d'humeur, on encore si le mariage est demeuré stérile,
mais non pour infidélité. En dépit de Shakspeare et
d'Othello, les Maures ne poussent pas la jalousie conjugale
jusqu'à la férocité. Un époux trahi bat sa femme, peut-être,
mais on n'a jamais vu qu'un Maure ait tué l'épouse cou-
pable ou son complice. Les plus nombreux qui connaissent
la trahison paraissent l'ignorer.
Dans les rares cas où l'homme prend le parti de divor-
LA VIE SOCIALE 107
cer, la procédure est simple: il fait venir deux témoins, et,
en leur présence, prononce la répudiation. La femme
répudiée retourne chez sa mère. Aussitôt ses parents et
leurs captifs s'assemblent autour de la tente. On tue des
bœufs, des chameaux ; on organise un beau tam-tam, on
tire des coups de fusil, et Ton se livre à la joie pendant
deux ou trois jours. Trois mois est le délai fixé à la femme
répudiée pour avoir licence de choisir un nouvel époux.
Tout ceci n'implique pas une bien grande sévérité de
mœurs ; et les mœurs en effet sont plutôt relâchées.
Dans la coutume cependant existe un grand respect
pour les personnes âgées ; en leur présence, les jeunes
gens ne doivent ni fumer, ni boire, ni manger.
La foi coranique règle aussi, en Mauritanie comme en tout
pays dTslam, les questions de testament et d'héritage. Ala
mort d'un chef de famille, c'est le cadi qui partage les
biens, d'après les textes consacrés. S'il y a des dettes, elles
sont payées ; puis la veuve reçoit la moitié s'il n'y a pas
d'enfants, le huitième s'il y en a ; le reste est réparti entre
les enfants en suivant la proportion légale, à raison d'une
part pour chaque fille et deux parts pour chaque fils.
Les inimitiés^ la guerre, les razzia. — Le Maure, a dit
plus d'un auteur, est un être contemplatif par excellence ;
sa vie se passe à dormir et à rêver ; ceci peut-être en temps
de paix et d'inaction ; il n'en est pas moins vrai que les
principales occupations des Maures sont la rapine et la
guerre.
Rien, nous l'avons dit, ne présente moins de fusion et
de stabilité que le groupement par tribu. Des révoltes,
des discordes, des haines, non seulement existent entre
grandes tribus, mais encore entre fractions de la même
tribu, entre sous-fraclions, même entre familles.
Dans la grande confédération des Trarza, des inimitiés
durent depuis deux siècles entre certaines tribus, à tel
point qu'elles ne peuvent aller en guerre pour la cause
commune qu'à la condition de ne pas marcher les unes à
côté des autres. Des réconciliations surviennent parfois.
i08 LA MAURITANIE
Des associations se forment entre tribus et fractions de tri-
bus sur la base d'une commune aniinosité. Les Ouled
Bohli et les Ouled Khalifa des Trarza qui longtemps se sont
haïs et combattus, sont maintenant d'accord. Les Ouled
Bohli, les Ouled Khalifa, les Ouled Benioug, les Diegbadieh
sont à présent en discorde avec les Takhajarant et les
Ouled Akhchar, les Ouled Bohli et les Gombotti avec les
Ouled Dahmân, les AboUah avec les El Agmoutar, les
Eleud contre les El Boïdat.
Les Kounla et les El Sidi Mahmoud, depuis que les seconds
se sont affranchis des premiers, vivent dans une lutte
ouverte, coupée quelquefois d'apaisements soudains. A la
fin du dernier siècle, il parut un moment que les deux
grandes tribus du Sahel allaient en venir aux mains,
entraînant à leur suite tous leurs alliés respectifs dans
une mêlée générale. Il n'en fut pas ainsi. Selon le caractère
emporté et inconstant des populations maures chez les-
quelles un rien met le feu aux poudres ainsi qu'un rien
apaise l'orage imminent, après quelques coups de fusils et
quelques rencontres, tout se calma, et de nouveau ce fut le
statu quo.
Les Kounta, par contre, ont de tout temps été les alliés
des Oulad Naceur ; la petite tribu des Kounta Mountaram-
bine s'unit aux Nokhmakh et aux Ouled Ahmed, des Ouled
Abdallah du Brackna. Dans le Sahel, les Hammounat,
après s'être séparés des Mechdouf dont ils sont une frac-
tion, obéissent de nouveau, à 1 heure présente, à Fautorité
de leur émir. Une hostilité irrémédiable divise les Kounta
et les Regueïba , les Regueïba et les Oulad Sba. « Se haïr
comme un Regueïbi et un Kounti. se haïr comme un Sbi
et un Regueïbi » est en Mauritanie une locution commune.
Les Regueïba ontaussi des rancunes contre les Ahel-Adjour
et quelques fractions des Yahia ben Othman. de TAdrar,
contre les Tadjakant de Tindouf ; ils sont amis de cer-
taines fractions des ïekna, ennemis de certaines autres.
Chez les Regueïba du Sahel existent des rivalités violentes
entre trois grandes familles qui prétendent chacune au com-
LA VIE SOCIALE 109
mandement de la tribu dirigeante des Ouled Moussa et,
par suite, de tout le groupement.
De nombreuses divisions intestines séparent les Tekna
entre eux, Iggout, Aït-Lahsen et Izerguïin contre Aït-
Oussa, Iggout contre Aït-Messaouad et Aït-Brahim. Cer-
taines fractions sont amies des fractions Regueïba qui ont
même haine contre ceux de leurs frères avec lesquels eux-
mêmes sont en opposition. Les Tekna sont également
ennemis des Kounta et des Oulad-Gheilane de l'Adrar,
ainsi que des Yahia ben Othman.
Ces dissensions et ces haines, le goût du pillage s'y
mêlant, amènent un état de guerre presque perpétuel sur
tel ou tel point de la contrée.
Lorsque la guerre éclate entre tribus, les hommes se
mettent en marche, mais les femmes, avec les enfants et
les vieillards, demeurent au campement, afin de continuer
la garde des troupeaux.
Généralement les guerriers, avant de partir, confient
leurs biens aux marabouts, car c'est un usage presque
toujours respecté, sauf par quelques tribus plus effronté-
ment pillardes que les autres, de ne point s'attaquer aux
campements où vivent les chefs religieux.
Les Maures vont à la rencontre de l'ennemi par tribu,
sans ordre, sous la conduite de l'émir ou du chef. Dans cer-
taines tribus, les Mechdouf du Sahel par exemple, il y a
deux chefs, l'un pour la guerre l'autre pour la paix.
Les cavaliers sont en avant, les fantassins viennent
ensuite, montés sur des chameaux par groupes de deux ou
trois.
Les guerriers maures sont la plupart du temps montés
à dos de cheval ou de chameau. L'équipement des bêtes de
guerre est semblable à celui des autres ; mais les animaux
sont pris parmi les mieux dressés et les plus forts. Tous
ceux qui ont voyagé dans les pays désertiques connaissent
les cris caractéristiques et retentissants poussés par les
chameaux au moment où on les charge ; mais les chameaux
de guerre, spécialement entraînés dès leur plus jeune âge.
diO LA MALRITAME
restent toujours silencieux quand on les charge ou lors-
qu'on les fait baraquer.
Les chevaux du pays montés par les guerriers maures,
sont petits de taille, robustes, capables de très longues
marches ; les chefs se servent d'animaux plus grands pris
dans les races renommées du Tagant et de TAdrar. On
n'entoure pas les chevaux de soins particuliers ; le cavalier
maure donne à son compagnon de guerre la ration de
nourriture indispensable à son existence, et c'est tout.
Cependant il doit souvent la vie à la rapidité de ce fidèle
serviteur ; on sait que le cavalier maure, dès que l'affaire
tourne mal, est prompt à la fuite ; car, pour batailleur et
pillard qu'il soit, le Maure manque plutôt du vrai courage
militaire.
L'arme principale est le fusil à pierre, importé du Maroc
ou de l'Europe, le fusil à piston à deux coups pour les
chefs, mais quelquefois aussi des fusils européens à tir
rapide, introduits par la contrebande d'armes très active
sur la côte atlantique.
Le guerrier maure a son fusil devant lui, en travers de la
selle, dans un sac de cuir plus ou moins décoré, en peau
de chèvre ou de mouton, qui doit garantir l'arme du sable
soulevé par le vent et de la fraîcheur des nuits, et dont on
la tire à la moindre alerte.
A la ceinture du guerrier est passé le poignard au
manche de bois dur sculpté, à la lame droite ou courbée
en arrière, recouverte d'un étui en cuir gravé. A son cou
sont suspendus par des cordons de cuir le garn^ poire à
poudre creusée dans une corne de bœuf, ornée de dessins
géométriques, le haït^ sac aux capsules, et le dzabia,
sachet à balles, tous deux en cuir et assez semblables d'as-
pect à une blague à tabac.
Le guerrier maure n'a jamais sur lui un très fort appro-
visionnement de plomb ou de poudre ; chacun emporte
la provision qu'il croit nécessaire et dont il a fait l'achat,
deux à trois cents grammes environ. Certains même ne
prennent pas soin de s'en munir, et c'est le chef de la
LA VIE SOCIALE 111
tribu qui leur en fournit sur sa propre provision, laquelle
ne dépasse guère dix ou douze kilos.
Les balles employées sont de plomb et se fabriquent dans
des moules de terre. La poudre en grande partie est appor-
tée du Maroc, du Rio de Oro, du Sénégal, par les caravanes.
Les Maures font eux-mêmes aussi de la poudre avec le
nitrate de potasse de l'Adrar ou de la sebkha d'Idjil et du
soufre de la soufrière de Tinardine. Les Kouta et les
Ida ou Aïch du Tagant se confectionnent une poudre assez
grossière, en mélangeant le salpêtre de l'Adrar et le soufre
de Tofoli, point situé dans le Trarza entre Nouamarach et
Touïla (500 kilomètres nord du fleuve Sénégal). Les cap-
sules, qu'on appelle capsoul, proviennent uniquement des
comptoirs européens. Mais les Maures ne savent pas
fabriquer les cartouches, et la difficulté du ravitaillement
en cette matière empêche souvent, Dieu merci ! l'emploi du
fusil à tir rapide.
L'arme blanche nest pas usitée ; les quelques lames
fabriquées par les forgerons maures sont vendues aux
habitants du Sahel ou de la rive sfauche du fleuve.
Les tribus du Trarza, étant depuis longtemps en rapport
avec les Européens, en ont copié certains usages militaires ;
c'est ainsi que chacune a son drapeau, morceau d'étoile de
couleur rouge, noire ou bleue, attaché à une hampe assez
grossière et portant, inscrits de la main d'un marabout,
des versets du Coran qui doivent assurer le succès dans les
batailles ; la couleur blanche est réservée à la tribu royale
des Ouled Ahmed ben Dahmân. Un piquet de sept fantas-
sins entoure constamment l'étendard.
C'est la plupart du temps à la lin de la nuit, vers trois
ou quatre heures du matin que se produit l'attaque ; pour-
tant, quelquefois, par un accord consenti des deux côtés,
les adversaires conviennent de combattre pendant le jour.
Lorsque la troupe adverse est signalée, on s'arrête à la
distance de deux kilomètres à peu près ; les fantassins des-
cendent de leurs montures, on attache les chameaux, et on
se prépare à l'action.
112 LA MAURITANIE
Pour le combat, le Maure dépouille tous ses vêtements,
sauf le draa, qu'on enroule autour du corps, serré avec
une corde, afin qu'aucun lambeau d'étoffe ne puisse péné-
trer dans les blessures.
Puis tout le monde se met en marche dans l'ordre de
bataille. Les fantassins, qui sont les plus nombreux et les
véritables combattants, cette fois sont en avant, les cavaliers
restent en arrière, à quelques centaines de mètres de la ligne
de combat.
Chez les tribus qui ont des étendards, l'étendard est placé
à l'avant du front avec ses gardes. Les gardes se couchent
sur le sol et s'avancent en rampant, suivis par la masse des
fantassins ; lorsque les deux troupes se sont jointes, c'est la
mêlée et le corps à corps.
Le gros de cavaliers qui suit à distance se charge d'atta-
quer les cavaliers ennemis s'il en survient, de poursuivre
rennemi en fuite, de se précipiter sur le groupe des cha-
meaux à l'attache, pour empêcher les fuyards de les
rejoindre et pour s'emparer de ces animaux.
Après la déroute de l'adversaire, les vainqueurs se
jettent sur son campement pour le pillage. On fait main
basse sur tous les biens, sur les animaux et sur les captifs.
Mais on respecte les enfants et les vieillards, et nulle vio-
lence n'est exercée sur les femmes de condition libre ;
même il arrive souvent que les vainqueurs leur abandonnent
une part du butin.
Il faut dire cependant que chez les tribus du Sahel et
chez les Trarza, au cours des guerres qui ont pour motif les
rivalités de tel ou tel personnage pour le gouvernement de
la tribu, si les vainqueurs rencontrent dans le camp des
vaincus le fils d'un prince et d'une femme étrangère, ses
enfants sont mis à mort sans merci afin qu'un chef de sang
étranger ne soit pas un jour appelé à les gouverner.
Le pillage achevé, l'ensemble du butin, ânes, moulons,
chameaux, captifs, étoffes, bijoux, est partagé sous la direc-
tion du chef.
Tout d'abord, d'un commun accord, on prélève la part
LA VIE SOCIALE 113
du roi ; puis on répartit les parts à revenir à chaque tribu
ayant fait partie de l'expédition ; sur ces parts, les guerriers
des divers groupes prélèvent la part de leurs chefs respec-
tifs, le reste est divisé entre eux, suivant la proportion
d'une part par fantassin, deux parts par cavalier.
Les Zenaga ayant secondé leurs suzerains dans la
bataille, les captifs qui ont suivi les guerriers pour leur
service sans combattre, reçoivent leur portion suivant les
mêmes règles.
Lorsqu'une tribu a été complètement défaite et réduite à
merci, les vaincus envoient aux vainqueurs une sorba
(délégation) qui immole sept chamelles en signe de soumis-
sion et qui jure paix et reconnaissance éternelle. On leur
restitue alors leurs familles et une partie de leurs trou-
peaux.
S'il s'agit de l'attaque d'une caravane, la méthode est la
même que pour celle du camp, la surprise. Mais dans ce
cas spécial, les cavaliers se précipitent les premiers en
tourbillon sur le cortège des voyageurs avant que ceux-ci
aient eu le temps de se reconnaître.
Sans être en guerre déclarée, il arrive souvent que les
gens du Sahara entreprennent un j^ezzou pour aller, en
territoire mauritanien ou marocain, piller le campement
d'une tribu rivale ou seulement opulente.
On organise alors une harka.
Le monde des harka, si l'on peut dire, est, chez ces peuples,
un monde à part ; il y a des spécialistes pour commander
ces expéditions ; il y a même des indicateurs pour les gui-
der.
Un indigène, étranger à la tribu, mais en quête de récom-
pense, un rekka, apporte la nouvelle qu'à tel point il y a
un coup à faire contre les troupeaux de telle tribu qui y
sont en pâturage. Le rekka est un professionnel de ce
genre d'affaires , il sait à qui porter l'observation qu'il a
faite ; il se joint à la harka.
La nouvelle se répand de bouche en bouche avec la rapi-
dité de l'éclair : parmi les principaux informés se forme
La Mairitame. 8
114 LA MAURITANIE
une petite djemmââ, qui décide le rendez-vous à tel ou tel
point d'eau en avant du campement dans la direction de
Fendroit visé. Si le rekka ne peut servir de guide, on s'en
assure un autre, connaissant bien les pentes et les acci-
dents de terrain.
Ensuite, on fait choix d'un porteur de hara,ka. Certaines
familles, en effet, même certains individus, ont la réputa-
tion d'assurer, par le seul fait de leur présence, le succès
de la harka, grâce à la faveur spéciale dont ils jouissent
auprès d'Allah. Jamais un porteur de baraka ne repousse
la sollicitation que lui font les organisateurs du rezzou.
Les porteurs de baraka sont connus, renommés et peu
nombreux, de même que les guides. Moins rares sont les
personnalités réputées pour l'emploi de chef de harka,
hommes courageux, hardis et qui doivent leur réputation
soit à leurs exploits précédents, soit à ceux de leurs aïeux.
Mais, lorsqu'une tribu s'est soumise à l'autorité française,
tous ses membres perdent, aux yeux de leurs coreligion-
naires, leurs vertus et le privilège de cette bénédiction de
la Providence.
Le premier, le porteur de la baraka se rend au rendez-
vous fixé, et il attend les autres.
Au bout de deux ou trois jours, quelquefois d'un seul, le
rassemblement est complet.
Tout homme qui part en baraka a un méhari ; on voit
peu de chevaux, guère plus du quinzième de Teffectif total;
encore faut-il que chaque cheval soit couplé d'un méhari
porteur de l'orge et de Teau. Malgré cet accompagnement,
les connaisseurs estiment que le cheval, dans une harka,
n'est pas un élément encombrant; mais, au contraire, fort
utile à cause de sa docilité au mouvement et de sa mobi-
lité.
Il y avait autrefois des harkas qui comptaient jusqu'à
quinze cents ou deux mille fusils, formant ainsi de véri-
tables colonnes ; aujourd'hui, on ne voit plus que de
minimes harkas réduites à trente ou quarante indi-
vidus.
LA VIE SOCIALE 115
On se met en marche.
La harka, de même que Farmée, s'avance en désordre,
mais non sans organisation. A la première étape, un con-
seil tenu par les groupes représentant les diverses fractions
qui prennent part à l'expédition élit un chef.
Le chef élu nomme aussitôt pour chaque fraction un
mezrag (représentant) ; il fixe les dispositions pour le
campement journalier, dispositions qui doivent rester les
mêmes pendant toute l'expédition ; il constitue les diffé-
rentes fractions pour savoir lequel des deux groupes, dans
le cercle qui forme le campement, occupera, tant à l'aller
qu'au retour, le côté qui regarde l'occident ou celui qui
regarde l'orient.
La place de chacune des fractions est également détermi-
née, de façon fixe, soit au centre du demi-cercle, soit aux
ailes. Le service des sentinelles et des vedettes n'est pas
réglé d'avance, on le laisse à l'initiative personnelle qui
s'en acquitte avec vigilance.
La harka chemine sur la piste en ondulant comme un
long serpent sans s'attarder. Elle ne s'arrête que le soir à
l'étape.
Là, les hommes font abreuver leurs animaux et prennent
leur repas; lorsqu'on sait ne devoir trouver à l'étape pro-
chaine qu'un puits d'accès difficile ou de débit médiocre,
on tire au sort pour savoir dans quel ordre les différentes
fractions iront à l'abreuvoir. S'il n'y a pas de puits à l'étape,
chacune creuse le sien à sa guise dans le sable, afin de trou-
ver la nappe d'eau souterraine.
Chaque soir, le chef de harka en criant : « Khebar el
khéïr ! » (venez aux nouvelles) assemble autour de lui, au
centre du camp, les mezrag des fractions avec quelques
hommes de chacune d'elles : on établit de concert, selon
les informations du guide, l'heure du départ pour le lende-
main et le lieu de Tétape future.
Le lendemain, à l'heure dite, le chef de la harka, pour
donner le signal du départ, s'écrie : « Ammar ! Ammar ! »
(tu rempliras), afin que le départ s'effectue sur une parole
d'heureux présage.
116 LA MAL KIT AME
Le guide, avec six ou dix cavaliers, marche en avant,
mais jamais à plus de quatre ou cinq kilomètres. Le reste
de la troupe suit en désordre, chacun à sa fantaisie, sans
groupement fixe, sans arrière-garde et sans défense de
flanc. Le service s'en trouve fait tout naturellement par
ceux qui s'écartent, de-ci de-là, pour aller examiner un
point d'eau, épier l'horizon au détour d'une dune, faire
rafraîchir sa monture au bord de quelque pâturage 'ren-
contré. Les Maures sahariens ont le dédain des éclaireurs :
« Cent hommes décidés, disent-ils, sont les maîtres sur la
piste suivie par eux et n'y redoutent personne. »
Leur unique souci est de n'être pas vus et de ne point
fatiguer leurs montures.
Lorsqu'on arrive près du but de l'expédition, la harka se
munissant de provisions d'eau, quatre ou six guerba, par
homme afin d'abreuver les chevaux, quitte, par précau-
tion, la ligne des points d'eau et prend autant que possible
une ligne de terrain où ne passe personne, la plus étroite
et la plus abritée possible, quelque lit d'oued par exemple.
Des groupes de cavaliers sont envoyés aux alentours à
quelques kilomètres, dans le but de se saisir brusquement
de quelques individus isolés de la tribu que l'on veut
razzier et qui feront office d'indicateurs. Le gros de la
colonne, à ce moment décisif , marche étroitement groupé.
Parfois avant l'aube, parfois même durant le jour, toute
la harka tombe brusquement sur le douar ou le ksour à raz-
zier. Le coup fait, chaque parti rejoint son groupe.
Le retour avec le butin s'effectue sans beaucoup plus de
précaution que l'aller, mais par une autre piste. Le guide
est en avant, ainsi que son petit groupe ; à l'arrière, à
quelques kilomètres, suit un autre groupe de quelques cava-
liers les mieux montés et les plus habitués à ce genre
d'opérations, bien munis de jumelles, afin de surveiller les
poursuites possibles. Si des cavaliers ou des méharistes
sont signalés, la harka aussitôt avertie, choisit son terrain,
règle et dispose si habilement toute chose qu'elle peut avoir
encore les bénéfices de l'attaque.
LA VIE SOCIALE il7
Il est établi par les gens expérimentés que deux jour-
nées après l'affaire, le danger de poursuite n'est plus
à craindre.
Mohamed oud Kheddoum, un Ilarib qui, pour venger
son fils tué par les gens du Sahel, se consacrait à guider
les harka dirigées contre eux, et qui disait ne pouvoir se
rappeler toutes les expéditions auxquelles il avait pris
part, tant elles étaient nombreuses, prétendait qu'il n'y a
pas d'exemple qu'une harka n'ait pas atteint son but.
CHAPITRE V
LA VIE RELIGIEUSE
\Jislamisme chez les Maures. Les Marabouls. Leur
influence. — L'existence intellectuelle et morale des popu-
lations maures s'est réfugiée tout entière dans leur vie reli-
gieuse.
Tous les Maures professent la religion islamique. Tous,
il est vrai, ne la pratiquent pas avec une semblable ferveur.
Chez les tribus guerrières, principalement, on n'hésite pas,
à l'occasion, à s'affranchir des prescriptions du Coran, et
pareillement aussi chez les tribus zenaga qui, en fait sinon
en apparence, sont très détachées du sentinient religieux.
Ces tribus, vivant de rapine et de pillage, n'épargnent pas
toujours même leurs coreligionnaires; les cheikhs-mara-
bouts les plus vénérés voient parfois leur campement atta-
qué, et leurs bestiaux enlevés.
Cependant, c'est un fait incontestable que, même chez
les tribus de guerriers, l'influence des chefs religieux est
grande. Certes, elle n'est pas absolue, elle n'est pas com-
plète ; la violence, la brutalité, l'instinct du vol et du pillage
des guerriers l'emportent trop souvent sur la patience et la
souple douceur du marabout. Cependant l'ascendant du
saint homme est tel que les biens volés à sa zaouïa, sont la
plupart du temps restitués ; le haman repenti s'aftilie à la
fraction zaouïa, se changeant de façon inattendue en
homme de prière et de méditation ; ou bien toute la fraction
guerrière, par esprit de réparation, se met au service du
cheikh religieux offensé, et devient l'instrument zélé de ses
haines et de ses venereances.
LA VIE RKLIGIEUSE 119
Ce pouvoir des grands cheikhs religieux provient de leur
foi très réelle, du caractère mystique qui les revêt, comme
aussi du prestige des marabouts illustres dont ils sont des-
cendus, de la confrérie à laquelle ils se rattachent. Ce pou-
rvoir provient aussi du nombre considérable d'élèves qui,
venus auprès d'eux de toutes les tribus, reçoivent leur ensei-
gnement, puis, leur éducation terminée, retournent dans
les différentes tribus, et demeurent, durant tout le reste de
leurs années, inféodés à leur maître au point de vue spiri-
tuel comme au point de vue temporel, spirituellement par
l'empreinte ineffaçable laissée à l'âme et la conscience du
disciple, temporellementpar Yhfidia, offrande annuelle que
le tolba, pendant toute sa vie, enverra au cheikh par lequel
il fut instruit dans la foi.
L'école est sous la tente du maître, ou dans le camp
devant la tente. Les parents y envoient leurs enfants, ou
bien ceux-ci, d'eux-mêmes, viennent se grouper autour du
marabout. Ils le suivent dans ses voyages, en emportant la
nourriture nécessaire donnée par leurs familles. Certains
grands cheikhs, comme cheikh Sidia ou Saad Bou,
acceptent tous les élèves qui viennent leur^ demander l'en-
seignement, fussent-ils dénués de ressources, et ils se
chargent de les nourrir. Aussi ces grands chefs ont-ils l'un
et l'autre plus de quatre cents élèves .
Des marabouts de cette importance ne peuvent, on le
pense, donner en même temps leurs leçons à tant de dis-
ciples ; des mokkadem s'en chargent sous leur direc-
tion.
L'enseignement complet du Coran est traité à forfait : trois
cents francs, payables à la fin des études ; mais, du jour où
l'enfant peut réciter de mémoire un ou deux chapitres du
saint livre, il est d'usage que les parents versent au maître
un acompte fixé sur le prix convenu.
A la fin des études, les élèves passent un examen devant
dds mokkadem, appelés spécialement à cet effet; puis, leur
cheikh leur remet un certificat. Toute leur vie, avons-nous
dit, ces disciples [ialihés] restent, pour ainsi dire, sous la
120 LA MAURITANIE
dépendance de celui qui leur a communiqué l'inestimable
bienfait de la science sacrée, et toute la vie ils lui envoient
Vhadia, l'offrande, le présent ou l'aumône, la somme enfin
de valeur et d'importance indéterminée que tout musulman
dépose chaque année dans les mains d'un chérif ou d'un
marabout; elle est généralement proportionnée à la
richesse du donateur et à la puissance de celui qui la
reçoit.
Parmi les personnages religieux, on peut distinguer
deux classes : d'abord, les grands cheikhs célèbres, puis-
sants par la richesse et dans la politique, qui reçoivent
Vhadia, des grands notables, des chefs et des émirs
et chez qui affluent les pièces de guinée, les cha-
melles, les captifs ; puis, d'autre part, les marabouts
locaux et moins illustres qui ont pour clientèle la masse
des simples fidèles. Les uns et les autres, la plupart du
temps, n'ont pas besoin de faire de demandes : les pré-
sents de l'hadia leur arrivent sans sollicitation préalable.
Quelques-uns des grands marabouts, cependant, envoient
tel ou tel membre de leur famille mendier les dons des
croyants jusqu'en des régions lointaines, dons qui sont
ensuite chargés sur des chameaux que les serviteurs du pieux
personnage mènent à sa suite.
Mais cet excès d'avidité est plutôt l'exception. Un grand
chef religieux, le plus souvent, répand autour de lui ses
bienfaits et y consacre en partie le produit des hadia.
Les grands chefs religieux. — Les confréries. — La
voie Fadelia. — Nombreux sont les chefs qui exercent
une influence sur telle ou telle tribu du Sahara. Mais, cU-
dessus d'eux, surgissent quelques noms avec une célébrité
plus grande, les noms de certains grands cheikhs qui,
grâce au passé de leur famille, à leur fortune, à leur carcC-
tère personnel, se sont élevés au rang de véritables autorités
religieuses et politiques : ce sont chez les Mechdouf, cheikh
Sidi el Khéir, et son neveu Taroud ould Adaramani, chefs
des Taleb Mokhtar, qui habitent le Sahel entre Oualata et
le Goumbou, dévoués à notre cause el bons agents de ren-
LA VIE RELIGIEUSE 121
seignements ; dans le Trarza, non loin de la route de
l'Adrar, leur frère cheikh Saad Bou, gagné à notre
influence et très puissant ; dans la Seguiet el Hamra, leur
autre frère, notre ennemi, le trop fameux Ma el Aïnin ;
dans l'Adrar, à Ouadane, leur cousin, Mohamed el Fadel,
longtemps hésitant, maintenant rallié à notre autorité ;
dans le Trarza et le Brackna cheikh Sidia, très influent
chez lui et grand ami de la France.
Ces hautes personnalités religieuses se rattachent toutes
à la confrérie des khadryas, branche Fadélia. Quatre d'entre
elles descendent en ligne directe du grand marabout Moham-
med el Fadel, fondateur de la voie fadélia ; la cinquième, de
son frère, et la sixième a commencé ses études religieuses
auprès d'un talibé de Mohammed Fadel .
C'est, en effet, la confrérie des Khadrya qui domine en
Mauritanie et dans les pays sahariens dépendant de
l'Afrique occidentale française. De l'Atlantique aux con-
fins du Sahara occidental, domaine de la confrérie des
Senoussi, les tribus maraboutiques récitent Vouerd (for-
mule de prière) khadrya sous ses différentes formes. Les
tribus guerrières, il est vrai, se montrent rebelles à
cette emprise. Les longs loisirs de la vie des nomades,
qu'ils soient pasteurs, marchands de sel ou con-
voyeurs de caravanes, leur laissent le temps et la
facilité d'accomplir les pratiques surérogatoires impo-
sées par Taffiliation à une confrérie. Dans leurs cam-
pements, les sciences islamiques sont en honneur, et
aussi les pratiques de l'ascétisme mystique qui, parfois,
déforment étrangement la simplicité grandiose de l'Islam,
méditations, extases, visions arrivant à un état morbide
d'exaltation mentale. Beaucoup de marabouts sahariens se
sont élevés aux délirantes conceptions du soufisme ; la mul-
titude des santons donna jadis une grande renommée aux
villes saintes d'Atar et de Chinguetti (Adrar), de Ksar el
Barka ( Tagant), de Tichitt et de Ouadane (Hodh).
Il faut bien dire aussi que, à côté de la théologie, la
maorie, la sorcellerie, l'astroloofie sont demandées aux
122 LA MAURITANIK
marabouts par leurs adeptes. Les plus élevés, d'entre eux,
les grands cheikhs religieux eux-mêmes sont aussi des
maîtres es sciences occultes, des érudits en ces formules
mystérieuses qui peuvent permettre à l'homme d'obtenir,
par des moyens surnaturels, la force et la puissance.
On ne peut délimiter d'une façon absolue les zones d'in-
fluence des diverses confréries, car elles ne sont point
exclusives et, souvent, se juxtaposent ou s'enchevêtrent
dans les mêmes régions. Cependant, d'une façon générale,
on peut dire que les Khadrya Fadélia ont leur siège dans le
Sahel et dans FAdrar. Dans le Tagant, la confrérie du
Tidjanyia règne chez les Ida ou Ali; elle a aussi des centres à
Tichitt, à Oualata, à Araouan, et jusqu'à Tombouctou où
les Berabich sont soit tidjanyia soit khadrya. Aux confins de
la Mauritanie, et jusqu'au delà de l'Azaouad, nomadisent
les Kountas, adeptes de la branche bekkaya de la confrérie
des Khadrya, fondée à la fin du dix-huitième siècle par le
grand marabout réformateur cheikh Sidi el Mokhtar el
Komali, mort en 1811; une de leurs fractions vit au ksar
de Souk dans l'Adrar. L'influence de la branche bekkaya
s'étend jusque chez les Touareg de la boucle du Niger.
Dans le Sahel, les grandes tribus nomades du Mechdouf
sont ou tidjanyia ou khadrya, selon qu'elles se rattachent ou
non aux Taleb Mokhtar.
Les Taleb Mokhtar, la seule tribu maraboutique qui
vive chez les Mechdouf, sont un groupement religieux très
important. Leur fraction principale campe au nord et à l'est
du cercle de Goumbou durant la saison sèche ; ils habitent,
avons-nous dit, autour de la mosquée Dar-es-Salam, près
du tombeau de Mohamed el Fadel, et mènent paître leurs
troupeaux dans le Ouagadou. C'est dans ce groupe qu'a pris
naissance la voie fadélia, variété de la voie khadrya.
Mohamed el Fadel, fils d'un cheikh des Ahel Taleb el
Mokhtar, né à Oualata à la fin du dix-huitième siècle,
avait étudié les sciences islamiques sous la direction de
plusieurs maîtres et reçu, tout au moins par eux, les doc-
trines de la confrérie bekkaya de l'Azaouad, que fondait
LA VIE RELIGIEUSE 123
vers ce temps le grand cheikh Sidi Mokhtar el Kounti.
Mohamed el Fadel prit, après son père, le commandement
dé la petite tribu, ne sortit jamais duHodh et y mena avec
les siens la vie nomade.
Sa race était, dit-on, d'origine chérifienne ; il accrédita
cette croyance autour de lui, ce qui augmenta beaucoup
son autorité religieuse auprès des populations noires voi-
sines comme auprès des Sahariens, et il créa, si l'on peut
dire, dans la grande église khadrya une petite chapelle, par
des variations sans importance mais bien faites pour
plaire aux populations : simplifications dans la manière de
prononcer les litanies, grande faveur accordée aux extases,
évanouissements, convulsions, crises mystiques considérées
comme preuves de communion avec la divinité, et enfin
cette idée de génie de se déclarer autorisé par le Prophète
à délivrer ou confirmer l'initiation à toutes les confré-
ries.
Il déclarait en même temps qu'on peut être affilié à plu-
sieurs confréries à la fois ; ainsi pour entrer dans la voie
fadélia point n'était nécessaire de renoncer à celle qu'on
suivait déjà.
Le but des peuples de ces contrées, spécialement des
peuplades noires, en s'affiliant, est de s'assurer une pro-
tection contre les coups du mauvais sort, un moyen
infaillible pour acquérir la faveur delà Puissance suprême;
donc, plus on peut acquérir ces moyens et ces protections,
plus l'on a chance de traverser heureusement les dan-
gers et les menaces de la vie. On voit par là quel élément
de succès cette nouveauté donnait à la voie fadélia.
Considéré comme un théologien et un juriste éminent,
réputé comme un sarnt même durant sa vie, Mohammed
Fadel mourut en 1869, dans un âge avancé. Après sa
mort, parmi ses quarante-huit fils, certains se répandirent
du Hodh dans le Soudan, le Sénés^al et l'Adrar maurita-
nien, en y propageant sa doctrine et y portant sa baraka,
d'autres demeurèrent dans le Hodh.
Quatre des marabouts les plus connus de la Mauritanie
sont ses fils et les chefs de la confrérie.
124 LA MAURIÏAME
Quelques mots sur les principales personnalités reli-
gieuses des Faclélia. — Le dernier des fils de Mohamed
Fadel, cheikh Sidiel Khéir, vit encore dans le Hodh, parmi
la tribu ancestrale des Ahel Taleb Moktar. Son influence
religieuse s'étend à toutes les tribus des environs, guerrières
ou maraboutiques. Il est un de ceux qui, les premiers, ont
aidé Goppolani dans ses missions, et s'est constamment
tenu à l'écart des luttes dirigées contre nous par son frère
Ma-el-Aïnin.
Auprès de lui son neveu, Taraoud ould Hadrammi, fils de
cheikh Hadrammi, septième fils de Mohamed Fadel, exerce
l'autorité politique et est le chef suprême des Taleb Moktar.
Au moment de l'occupation du Sahel par les Français, il
mit son influence à notre disposition et nous renseigna sur
l'esprit des tribus.
Le troisième fils de Mohamed Fadel, cheikh Saad Bou,
après la mort de son père, s'en alla dans le Tagant avec
quelques compagnons fidèles. Il parcourut cette région,
puis l'Adrar, s'établit quelque temps à Ziré chez les Xtaba
(noirs) entre le Sénégal et le marigot des Maringouins, où il
commença sa réputation par des miracles et des prodiges
plus que par sa science, remonta ensuite vers le nord, en
séjournant successivement sur divers points d'eau de la
voie commerciale fréquentée Adrar-Saint-Louis. Il vit
aujourd'hui auprès du puits d'Aguint, non loin de l'ancien
poste de Khoufa, dans un campement d'une centaine de
tentes disséminées au milieu de la fraction maraboutique
des Ahel Cheikh Saad Bou, occupée non de culture, mais
de l'élevage du gros et petit bétail et de l'exploitation de
la gomme et qui dépend du cercle du Trarza.
Le campement de cheikh Saad Bou renferme plusieurs
écoles du premier degré où des enfants venus des tribus
maraboutiques voisines et aussi des peuplades noires du
bord du fleuve (Ouolofs,Peulhs,Socé,Bambara) s'appliquent,
sous la tente, à l'étude du Coran, avec plusieurs professeurs
dirigeants; ensuite, certains élèves poussent plus loin dans
la théologie, le droit, la grammaire et la littérature.
LA VIE RELIGIEUSE 125
La renommée et Finfluence de Saad-Bou ne sont pas très
grandes au nord du fleuve mais beaucoup plus au Sénégal et
dans la Gambie. A cause de sa réputation de thaumaturge
dont les marabouts maures le raillent volontiers, mais qui
séduit les noirs, il n'a guère d'autorité dans le Trarza et le
Brackna que sur quelques fractions, chez lesLemtouma dans
le cercle du Gorgol,sur quelques disciples dans l'Adrar, pas
du tout dans le Sahel, le Hodh et la Seguiet el Hamrâ ;
mais il domine chez les peuplades noires, d'abord chez les
Toucouleurs de la rive droite, dans le Chamama du Trarza.
Il à des talibés nombreux à Kayes, sur le Haut-Sénégal, et
dans les cercles de Bakel, de Matam, de Saldé, de Podor,
et une influence plus considérable encore dans le Bas-Séné-
gal, de Saint-Louis à Dakar, où il est très considéré et a
de nombreux représentants. Il envoie ses neveux en mission
et faire recette jusque dans la Gambie, la Casamance, la
Guinée française et la Guinée portugaise.
Ayant ses intérêts dans nos possessions du Sénégal et
vivant dans le cercle du Trarza, cheikh Saad Bou s'est
depuis longtemps assuré de bons rapports avec nous. C'est
lui qui, en 1880, sauva la vie de Soleilletpar son interven-
tion près des Oulad Delim qui avaient capturé l'explora-
teur ; dix ans plus tard, il obtenait encore de l'émir Amar
Saloun la mise en liberté de Fabert, le recueillait et le soi-
gnait dans sa maison ; il facilita le voyage de la mission
Blànchet en la faisant accompagner par un de ses fils et
s'interposa ensuite auprès de l'émir de l'Adrar, lors de la
capture de la mission, pour la délivrance de nos nationaux.
Lui-même accompagna Goppolani dans plusieurs de ses
tournées.
Le douzième fils de Mohamed Fadel, Mohamed Mostafa,
plus célèbre sous le nom de Ma-el-Aïnin, quitta le Hodh à
la mort de son père pour aller étudier et enseigner la science
théologique dans le grand centre religieux de Chinguetti.
Ensuite, il s'établit quelque temps dans l'Adrar, puis dans
la région de la Séguiet el Hamra d'où le chassèrent alors
l'ignorance et les rapines des tribus environnantes, noma-
126 LA MAURITANIE
disant entre le Tiris et TAdrar ; et c'est à ce moment que,
très bien vu par Témir de TAdrar, il développa sa renom-
mée et étendit son influence jusque chez les Tekna. Ainsi
entouré de prestige dans la région occidentale, il revint vers
1884 s'établir sur la Seguiet el Hamra.
Vingt-cinq ans, il y vécut en des points différents dont le
plus célèbre est Smara, entouré de sa famille et de ses téla-
mides chaque jour plus nombreux. S'il tenta ou laissa les
siens tenter d'assassiner les deux explorateurs espagnols
Quiroga et Cervera, il sauva, par contre, la vie de Camille
Douls capturé par les Oulad Délim.
Sa réputation croissait de jour en jour ; son camp, qui
comportait à son arrivée une centaine de tentes, en compta
bientôt près de cinq cents dispersées par groupes de famille
au long delaSeguietelHamraetde ses affluents multiples ; en
1904, il s'y fit construire sur lOued Tarzaoua une casbah
semblable aux casbah du Maroc, et dont les matériaux lui
furent envoyés par le sultan Abd-el-Aziz. Car Ma-el-Aïn
entretenait des relations avec le gouvernement de Fez et
même le servait en s'appliquant à susciter toutes sortes de
difficultés à la mission espagnole du Rio de Oro et aux
commerçants anglais de Port- Victoria (Cap Juby). En
1896, le jeune sultan Abd-el-Aziz l'avait reçu à Marrakech,
lui avait donné un terrain pour y élever une zaouïa de son
ordre, et l'avait fait transporter ensuite par un vapeur
maghzénien, ses gens et ses bagages, de Mogador à Tar-
faïa, port de la région de Smara. Les cheveux rasés, le
visage voilé, toujours vêtu de blanc, il ne sortait jamais que
le vendredi pour se rendre à la mosquée. Ma-el-Aïnin menait
une vie austère, se nourrissait exclusivement de lait, de
dattes et de viande de mouton. Lettré, il composait de
nombreux ouvrages de piété, de théologie, de soufisme
mystique, d'astronomie, d'astrologie, ouvrages mélangés
de rêveries contemplatives, de controverses Ihéologiques
et dogmatiques, de théories métaphysiques et de formules
magiques pour acquérir richesse et puissance par les
moyens occultes. Ainsi que son père et ses frères, il aimait
LA VIE RELIGIEUSE 127
à laisser répandre autour de lui, par ses disciples, une
renommée de faiseur de prodiges et de thaumaturge. Ces
sorcelleries augmentaient beaucoup son prestige sur la
Seguiet comme au Maroc.
Ses ouvrages, lithographies à Marrakech et à Fez, il les
faisait circuler au Sahara et au Maroc et appelait à lui
tous les croyants de bonne volonté.
Peut-être, du fond de sa retraite, au milieu de ses sables
brûlants, Mal-el-Aïnin rêvait-il de régénérer l'Islam dans
l'Extrême-Occident et de recommencer l'œuvre des
ancêtres qui, du onzième au douzième siècle, dans ces
mêmes parages, créèrent un mouvement qui renversa la
domination portugaise et modifia la face de ces
contrées.
Attirés par le renom de ses prodiges, des centaines de
coureurs de route et d'écumeurs du désert accouraient du
Tagant et de TAdrar, pour venir habiter autour de sa cas-
bah, qu'il réexpédiait ensuite aux pays doù ils étaient venus
pour y exciter les populations contre l'influence française.
Le résultat de ces menées fut l'assassinat de Goppolani (mai
1905) et notre occupation du Tagant.
Les relations du marabout avec le sultan de Fez faisaient
de Smara un centre de vie politique et commerciale. Les
vapeurs allemands, les voiliers grecs, les balancelles des
Canaries apportaient à Tarfaïa,en même temps que les den-
rées d'échange, des cargaisons d'armes et de munitions dont
Ma-el-Aïnin venait parfois prendre livraison lui-même,
provisions destinées à armer les tribus guerrières pour la
lutte contre l'expansion française autour du Sénégal.
Ses relations avec le sultan du Maroc augmentaient
encore son prestige auprès des tribus du désert pour les-
quelles le chérif de Fez est un souverain puissant et mysté-
rieux en même temps qu'un pontife vénérable.
Après l'occupation du Tagant, en 1906, une ambassade
composée des chefs des grandes tribus maures. Mechdouf,
Yahia ben Olhman, Ahel Sidi Mahmoud, se réunit à
Smara, et Ma-el-Aïnin les conduisit à Fez afin d'y faire
128 LA MA L'HIT AMK
appel au sultan contre les roumis envahisseurs. Abd-el-
Aziz les reçut avec beaucoup d'égards et promit tout ce
qu'on voulut.
Au retour, les bandes de Ma-el-Aïnin, les terribles
<( hommes bleus », en passant à Casablanca, non seule-
ment pillèrent les marchands marocains, mais encore se
livrèrent à des agressions à main armée sur nos natio-
naux dans les rues de la ville (septembre 1906). L'assassi-
nat du docteur Mauchamp, à Marrakech, quelques mois
plus tard, fut la suite de l'agitation fanatique, ainsi que les
massacres de Casablanca qui devaient suivre.
A son retour en Mauritanie, Ma-el-Aïnin, s'étant fait
accréditer par le sultan comme son représentant officiel,
s'installa à Tiznit, dans la casbah du Maghzen, et attira à
lui, par ses prédications et le déploiement de ses forces
guerrières, la presque totalité des tribus, depuis le Sous
jusqu'à la Séguiet el Hamrâ. En même temps, il encoura-
geait la mauvaise volonté de l'émir de l'Adrar, essayait de
détacher de nous les tribus soumises et de réconcilier
contre nous les tribus ennemies. La contrebande d'armes
continuait de plus belle par Tarfaïa, les vivres et les muni-
tions arrivaient du Maroc pour ravitailler les tribus de
l'hinterland et du Sahara.
Abd-el-Aziz, ignorant de l'immensité des espaces déser-
tiques qui séparent les dernières provinces marocaines de
la région mauritanienne, espérait se servir de Ma-el-
Aïnin pour étendre son empire sur toutes les tribus insou-
mises et rejeter les Français au sud du Sénégal. Un cousin
du sultan, spécialement délégué par lui, Moulay-Idriss,
parcourait de sa part l'Adrar et le Tagant, prêchant la guerre
sainte.
L'énergique répression, qui, de notre part, suivit le
meurtre de l'infortuné docteur Mauchamp, ramena le sul-
tan de Fez au sentiment de la réalité ; après l'occupation
d'Oudjda, Abd-el-Aziz renonça à ses ambitions, désavoua
Ma-el-Aïnin, rappela Moulay-Idriss, et le mit en dis-
grâce. Peu de mois après, les massacres de Casablanca
LA VIE RKLIGIliUSE - 129
amenèrent noire action militaire au Maroc et l'occupation
de la Chaouïa; par contre-coup, cette occupation produisit
le mouvement xénophobe qui détermina la chute d'Abd-el-
Aziz et Favènement de Moulay-Hafid. Mais, de par les
nécessités mêmes de sa situation nouvelle, celui-ci ne put
briser avec l'Europe, ainsi que l'avait espéré la masse
ignorante ; la déception se fit jour chez cette multitude
fanatisée.
Les légendes locales disent que le chérif restaurateur de
la pureté de l'Islam et de la puissance de l'empire doit
venir du sud; déjà, au seizième et au dix-septième siècle,
du temps de la domination portugaise, les Saadiens et les
Filalis avaient accompli la prédiction ; de même aujour-
d'hui, un chérif saharien pouvait se lever afin de chasser
à leur tour ces Filalis dégénérés pactisant avec les chrétiens.
Tel fut sans doute le rêve qui se leva alors dans l'esprit
de Ma-el-Aïnin.
La rapidité de notre action le dérouta. La soumission des
tribus de l'Adrar, à la suite de l'expédition rapide du colo-
nel Gouraud, porta à sa puissance un coup dont elle ne
s'est pas relevée ; en même temps, l'occupation de Bou-
Denib en Algérie et la soumission des Doui-Menia et des
Oulad-Djerir nous donnait la haute main sur l'hinterland
et la faculté de lancer des razzias de représailles sur les
troupeaux et les douars du marabout. Puis, sur l'ordre du
gouvernement français, le maghzen enjoignit aux caïds du
sud d'avoir à faire cesser la contrebande d'armes (février
1910j.
Alors, sans plus attendre, Ma-el-Aïnin se proclama sul-
tan élu de Dieu (mai 1910). Avec son armée d'hommes
bleus, Regueïba, Oulad-Delim, Oulad bou Sba, Tekna et
Ghleuh, entraînant sur son passage les aventureux pillards
de r Anti-Atlas et du Sous, et leur promettant la conquête
du Maroc, il marcha sur Fez pour recommencer le coup
de main réussi par les Almoravides. les Saadiens et les
Filalis (mai 1910). En juillet, la colonne du général Moinier
l'arrêtait dans le Tadla et lui infligeait une défaite écrasante.
La Maikita.me. 9
130 LA MALRITAME
Ce fut la fin du rêve. Abandonné par les tribus du Sous
qui refusaient de lui donner la mouna, obligé, dans son
mouvement de recul, de vendre ses esclaves et ses trou-
peaux afin de subsister, repoussé par les tribus duTafilalet,
pillé par les Haoura, forcé de vendre ses armes et ses
livrées pour désintéresser ses créanciers, le marabout ren-
tra à Tiznit pour y mourir. Il y fut enterré dans une impor-
tante mosquée , qui est devenu un lieu de pèlerinage fréquenté .
Voyant venir sa dernière heure, il avait assemblé ses
fils autour de lui et désigné comme héritier de son pouvoir
maraboutique de sa baraka, El Hiba, que nous avons vu
en ces dernières années se dresser contre nous.
Dans r Adrar vit un groupe des Ahel Taleb Mokhlar, cou-
sins des Ahel Mokhtar du Hodh. Mohamed Fadel, cousin
du grand cheikh Mohamed Fadel, quitta le Hodh vers le
milieu du dix-neuvième siècle, pour aller à Ghinguetti
suivre les cours d'un docteur renommé ; il visita tour à
tour Fez et Marrakech et se fixa ensuite à Djaraïf près
d'Ouadane, oii il mourut. Son tombeau s'élève près de sa
bibliothèque, à soixante-dix kilomètres de Ghinguetti, dans
la palmeraie qui appartient à son groupement.
Sa méthode religieuse, analogue et parallèle à celle des
autres Fadel, règne à Atar et Ghinguetti comme à Oua-
dane, et jusqu'à Tichitt. Il avait grande autorité dans
TAdrar, dont l'émir et beaucoup de notables sortent de son
école et où sa parole est d'un grand poids dans toutes les
questions politiques et guerrières.
Longtemps il fut hostile à la France ; pourtant, dans
l'affaire de la mission Blanchet, il se montra conciliant et
équitable.
Mohamed Taki x\llah, son fils aîné, est après lui cheikh
du groupe aussi bien que mokœdemm de l'ordre.
Au moment de l'expédition de l' Adrar, son attitude fut
correcte et neutre pendant la lutte; après notre victoire, il
fit sa soumission et fut reconnu par nous comme cheikh.
Un grand marabout ami de la France : le cheikh
Sidia. — Tous les marabouts dont on vient de parler se
LA VIE RELIGIEUSE 131
rattachent à la voie ladélia. Cheikh Sidiaqui vit à Boutilimit,
dans le cercle des Trarza, parmi la tribu maraboutique des
Oulad Biri, est le chef révéré de la voie Sidia, branche
de la grande voie Rhadrya-bekkaya.
Uniquement occupé de la direction religieuse, il a laissé
à son frère El Mokhtar le commandement administratif de
la tribu.
Plus modeste que la plupart des grands marabouts ses
confrères, Cheikh Sidia ne cherche point à faire remonter
son origine jusqu'au Prophète. La création de Fillustra-
tion de la lignée de la tribu est Cheikh Sidia el Kebir, le
fondateur de la voie Sidia.
Cheikh Sidia el Kébir (1780-1869), fit d'abord ses éludes
dans sa famille, puis, suivant l'usage, alla les continuer
dans d'autres tribus, près de maîtres réputés : au campe-
ment des Ida ou Ali du Trarza pour la théologie el l'exé-
gèse coranique, chez les Djeddibba du Brakna pour le droit
et la grammaire, puis au Tagant et à Tichitt où il com-
mença d'enseigner, puis à Oualata où l'attirait la renommée
du grand cheikh Mokhtar el Kounti, fondateur de la con-
frérie bekkaya dont il sollicita l'initiation. Pendant quinze
ans, il suivit les cours du grand rénovateur, puis ceux de
son fils, Sidi Mohammed ; et, affilié à Tordre des khadrya-
bekkaya, complètement instruit, avec le diplôme de
mokœdemm pour toutes les contrées du Sahara occidental,
il revint chez les Oulad Biri, auréolé de la science et de la
baraka des deux grands marabouts kounta et déjà vénéré
lui-même comme un saint.
Jusqu'à \k^e de quatre-vingt-dix ans, il y vécut, se con-
sacrant à propager sa voie et à verser l'enseignement à des
télamides innombrables. Il mourut en 1869, la même année
que Mohamed Fadel, fondateur delà voie fadélia. Sa tombe
est à Taïn Douja, à deux journées de marche au nord de
Boutilimit, but de pèlerinage fréquenté.
La voie Sidia est un rameau de la confrérie Khadrya-
bekkaya ; sa chaîne mystique et ses litanies senties mêmes
que celles du grand ordre propagé par les Kounta dans tout
l'Ouest africain.
132 LA .MALHITANii::
Cheikh Sidi Mohamed, fils de Cheikh Sidia el Kebir, qui
succéda à son père, mourut la même année. Son fils à lui,
Sidia, avait huit ans. Déjà l'enfant avait commencé avec son
père l'étude du Coran ; il continua les sciences islamiques
avec les télamides, puis par lui-même, car, jusqu'à l'heure
actuelle, il n'a jamais cessé d'étudier et de réfléchir.
Cheikh Sidia est un esprit d'une grande finesse, un des
plus distingués des tribus tolba. Il a composé plusieurs
ouvrages de poésie, de théologie, de droit, de grammaire.
Il travaille à un commentaire du Coran, à un livre de droit
comparé, et à une histoire des peuples maures, dont le
passé est un de ses sujets d'étude favoris. La civilisation
moderne l'intéresse. Il est particulièrement curieux de
l'organisation intérieure, politique et religieuse de la France
et de tous les sujets d'évolution et d'avenir africain.
Éloigné de tout fanatisme, il admet que les vertus et
la piété peuvent fleurir dans toutes les religions et que,
étant donné le développement de la civilisation chrétienne,
la civilisation musulmane peut et doit se mettre à son
école.
Son grand-père, Cheikh Sidia el Kebir, était loin de nous
être favorable et contribua au milieu du xix* siècle, à entre-
tenir l'animosité des Brackna contre nous. Mais Cheikh
Sidia, tout en respectant d'abord la tradition familiale, se
tint, dès le début, en fort bons termes avec le gouver-
nement français du Sénégal et il ne tarda pas à s'attacher
complètement à nos intérêts. En 1900, il intervint en même
temps que Saad Bou pour tirer de l'Adrar la mission
Blanchet. L'un des premiers, il comprit la grande idée de
Coppolani et adhéra complètement à son effort. Pendant
les trois ans de son travail en Mauritanie, il le seconda de
toutes ses forces, par l'action politique et même guerrière.
Aucun autre cheikh, malgré des efforts multiples, n'arriva
à le faire sortir de cette ligne de conduite. Et, depuis
1903, jusqu'à l'heure présente, tous les commissaires du
gouvernement, tous les commandants du cercle du Trarza
ont rendu hommage à son dévouement sincère et zélé. Par-
LA VIE RELIGIEUSE 133
tout et toujours, il a employé dans l'intérêt de notre cause
son influence spirituelle et politique.
Sa perspicacité et son loyalisme furent récompensés, car
notre occupation du Tagant et de l'Adrar développa puis-
samment son influence dans ces régions.
A part deux voyages à Saint-Louis et un à Dakar
pour y rencontrer notre ministre des colonies, M. Milliès-
Lacroix, Cheikh Sidia n'a pas quitté le Trarza. Il y a
campé successivement à une dizaine d'endroits, dans des
zeriha fortifiées ; depuis dix ans, il semble s'être fixé à
Boutilimit, à quatre cents mètres de notre poste. Une cen-
taine de tentes, dispersées, soit à l'abri de quelque monti-
cule de sable, soit de bouquets de tamaris ou de mimosas,
se dressent sur une dune parallèle à celle oîi s'élèvent, de
l'autre côté d'un large goud (couloir), les bâtiments du
poste français.
Au fond du goud sont les abreuvoirs que Cheikh Sidia a
fait aménager pour ses troupeaux qui ne comportent pas
moins de six mille têtes de bétail divers. Il a fait con-
struire aussi une petite casbah à fin de grenier et de biblio-
thèque qu'à l'arrivée des Français il mit à leur disposition
et qui, depuis lors, est devenue commune. Au pied du cam-
pement sont les tentes des représentants des tribus, les
puits et les jardins du poste. La réunion de ces centres
importants a donné à Boutilimit le prestige d'une petite
capitale.
Au commencement de la saison des pluies, les campe-
ments mobiles emmènent les chameaux et le petit bétail
aux pâturages des Oulad Biri dans l'Aouker, l'Amechtil,
TAgan, au nord du Trarza, pour y séjourner jusqu'à Tété.
Quelques troupes de petit bétail et les bœufs, qui ne
peuvent se passer de boire, demeurent auprès des abreu-
voirs du camp.
Au milieu de ce campement, Cheikh Sidia vit paisible
parmi les siens, dans sa demeure composée de trois belles
tentes, dont une lui sert de salon et de bibliothèque.
Autour du camp sont des groupements de télamides appar-
tenant aux tribus les plus diverses.
134 LA MAURITANIE
Toujours vêtu de blanc, la tête enveloppée du houli qui
ne laisse voir que le haut du visage, le cheikh se tient
presque constamment retiré sous sa tente, ne se promenant
pas dans le campement et ne se mêlant point à son mou-
vement, ne sortant que pour faire quelques pas devant ses
tentes ou pour se rendre à la mosquée ou à ce qui en tient
lieu, c'est-à-dire au vaste emplacement sablonneux,
entouré de mimosas, situé tout près de sa demeure et où
il vient présider la prière.
Cheikh Sidia se rend quelquefois au poste français.
Dans les rares occasions où il sort de son campement, il
monte un cheval pour les petites courses, un chameau pour
les plus longues et un groupe nombreux de télamides
l'accompagne. Quand il sort à pied, ses fidèles l'entourent,
le serrent, le soutiennent et il s'appuie sur eux, ainsi qu'il
est d'usage pour les émirs et les grands notables. Lorsqu'un
représentant de l'autorité française est reçu au campe-
ment, on observe le même cérémonial.
Sa zaouïa^ le centre d'étude et de vie intellectuelle que
constitue son campement avec ses grands professeurs,
juristes, grammairiens, commentateurs, a dans toutes les
tribus le plus haut renom de science et de sainteté.
Les enfants de la tribu reçoivent une instruction pri-
maire (récitation du Coran, lecture, écriture), souvent
enseignée sous la tente familiale. A ce degré s'arrêtent les
enfants des télamides ou des harratines. Mais les enfants
des fractions de pure origine Oulad Biri, filles et garçons,
poursuivent leur instruction dans la théologie, le droit, la
grammaire, la tradition prophétique ; ceux chez lesquels se
dénote une intelligence supérieure sont initiés à la rhéto-
rique, à la logique, la métrique, la vérification, la lini^uis-
tique et l'étymologie.
Bien que l'enseignement de la zaouïa de Cheikh Sidia soit,
comme on voit, ce que nous appelons l'enseignement
secondaire, il est élégant, dans les grandes familles de
Mauritanie d'aller terminer ses études chez les Ahel
Mohammed Salem, tribu maraboutique qui a ses terrains
LA VIE RELIGIEL'SE 1 3o
de parcours dans le Tijirit et dont la réputation pour
la connaissance du droit coranique, est universelle dans
tout le pays maure.
La majorité des élèves de la zaouïa provient de la tribu
des Oulad Biri, mais on lui en envoie aussi de toutes les
tribis du Trarza, du Brakna, de l'Assaba, du Tagant, de
l'Adiar et de chez les peuplades noires islamisées du Séné-
gal, Ouolofs, Toucouleurs, Lebbou, et aussi des Peulh, des
Mandngues, des Sarakolés, des Malioké, des Bambara. Ces
élèves ne sont point réunis, mais répartis par groupes
autour d'un professeur qui garde dans son campement
ceux qii lui sont confiés et auxquels il enseigne l'ensemble
des coirs. Cheikh Sidia ne professe pas lui-même, mais il
examire fréquemment les élèves, les interroge et surveille
de très près leur développement.
Le cycle des études comprend cinq ou six ans. L'ensei-
gnement est gratuit et, dès que l'enfant est entré dans la
zacuïa, elle doit se charger de toute sa vie matérielle, tel
estle principe. Mais les parents, la plupart du temps, four-
nis.ent la nourriture comme le vêtement et envoient au
chekh de nombreux cadeaux. Si le cheikh prend à sa charge
l'en retien de certains élèves peu fortunés, cette générosité
n'e^. pas perdue ; plus tard, l'élève affilié, diplômé, béni
par Hheikh Sidia, revenu dans sa famille et sa tribu d'ori-
gine deviendra chez lui un marabout révéré ; et demeu-
rant toute sa vie le talibé du maître, il lui fera chaque
annœ parvenir une part de ce qu'il recevra de la piété des
popilations.
Le campement de Cheikh Sidia a droit d'asile ; plus d'une
fois,lans les luttes intestines des Trarza, il a servi de refuge
aux aincus et aux orphelins. Cheikh Sidia use de ce droit
comne d'un remède contre le constant état d'anarchie
meu'trière des tribus maures.
L nfluence de Cheikh Sidia est immense, non seulement
danele pays trarza, chez les émirs et sur les zaouïas, mais
dau! toute la Mauritanie, du fleuve Sénégal jusqu'au nord
de l'Adrar, particulièrement chez les fractions kounta
136 I.A MAURITAMF
disséminées dans le Brakna et le Tagant, sur la fraction
dirigeante de la grande tribu guerrière des Ida ou Aïch,
dans le Tagant et le petit groupement des Chorfa, de
Toasis deTichitt; dans TAdrar, chez les Kounta, les Snias-
sid et les Ida ou Ali Khadrya d'Oujeft, Cheikh Sidia fut très
partisan de notre occupation de TAdrar. qui a beaucoup
renforcé son pouvoir, diminué par la rivalité de ^!a el
Aïnin, au temps du prestige de celui-ci. /
Du côté de l'est, son nom est également vénéré clez les
Kounta de l'Azaouad, qui se souviennent que Cheika Sidi
el Kebir fut l'élève de leur grand cheikh Sidi Mokhtar. La
région des Touareg semble être de ce côté la limite ce l'ac-
tion de Cheikh Sidia.
Au sud, au pays noir, il est suzerain dans plusieirs vil-
lages du Chamama de la rive droite du fleuve (cercle des
Brakna). Son autorité déborde le fleuve et s'étend sur la
rive gauche chez les noirs du Sénégal et jusque dans la
Gambie. Son grand-père Cheikh Sidia el Kebir était, au
dix-neuvième siècle, le souverain spirituel de la contiée.
El Hadj Omar, almamy des Toucouleurs, convertit ces
peuples au tidjanïysme, qui y persista depuis lors ; ily a
cependant encore quelques groupements autour de mira-
bouts dépendant de la voie Khadrya Sidia, dans le Giadi-
maka, à Kayes et au Sénégal, dans les cercles de Maam,
de Saldé, de Podor. On compte de nombreuses colonits de
disciples indigènes noirs de Cheikh Sidia dans leHaut-Sné-
gal, à Saint-Louis, Tivaouane, Thiès, Dakar et à G(rée,
recrutés surtout parmi les commerçants ouolofs, qui sont
une petite élite dans la société noire et qui, dans eurs
voyages incessants, sur le fleuve et la voie ferrée, se font
les propagateurs actifs de sa doctrine.
Il a des talibés dans la Guinée française, au Soudan, lans
la Guinée anglaise, dans la Casamance ; il y a mêm? un
représentant à la Mecque, Abdallah Soundoul, qui nçoit
chez lui les pèlerins Sidia en voyage aux lieux saints.
A côté de la confrérie des Khadrya, la seule confrériequi
existe en Mauritanie est celle des Tidjanyia, professée par
LA VIE RELIGIEUSE ! 37
les Ida ou Ali, et professée par eux seuls ; encore un de
leurs petits groupes, habitant dans TAdrar, à Oudjeft,
est-il, comme nous avons dit, khadrya et de Fobédience de
Cheikh Sidia.
Les Ida ou Ali prétendent descendre d'Ali, gendre du
Prophète. Ils affirment être venus de TOrient par FEgypte
et TIemcen jusqu'à Foasis de Tabelhalat, à 150 kilomètres
de Béni-Abbès et de là à Abéir au sud de Chinguetti, vers
le xiv*' siècle ; cela pourrait être le souvenir d'un itinéraire
d'une invasion hassanne en Mauritanie.
A Abéir, ils vécurent sous l'autorité d'Ali, leur aïeul
éponyme, lequel épousa deux femmes, une noire et une
blanche ; de la blanche descendent les Ida ou Ali du
Tagant, de la noire ceux de l'Adrar etduTrarza. Yahia, fils
d'Ali, obligé de fuir à la suite d'un meurtre, alla s'établir
à Chinguetti, qui bientôt, devint très prospère.
Des luttes intestines, au moment de la grande guerre de
Babbah, au xvii® siècle, amenèrent des divisions dans la
tribu ; une partie des Ida ou Ali s'en alla chercher refuge
dans le Tagant, une autre dans le ïrarza. Aujourd'hui, les
animosités anciennes sont oubliées, et les trois fractions
des Ida ou Ali vivent dans la meilleure intelligence, se
voient, s'unissent par des mariages, s'allient pour des entre-
prises commerciales et, surtout, sont étroitement unis par
l'affilialion à la même confrérie religieuse, la voie tidja-
niya.
Les Ida ou Ali du Trarza habitent la région est de
Mederdra, sur la route de Boutilimit ; à la saison sèche,
ils se rapprochent du lac Rkis, où sont leurs cultures et, à
l'hivernage, aux alentours d'In Béika.
Les Ida ou Ali du Tagant, qui sont les plus nombreux
des trois fractions, habitent à Tidjikdja ; la plus grande
partie du ksar et de la palmeraie leur appartient.
Les Ida ou Ali de l'Adrar sont restés dans leur ksar de
Chinguetti ; depuis quatre siècles, ils cultivent la floris-
sante palmeraie qu'ils ont créée, et ils ont fait du ksar une
ville sainte et le centre intellectuel le plus célèbre de
l'Afrique occidentale.
{ 38 LA MAURITANIE
A la fin du dix-huitième siècle, un marabout des Ida ou
Ali du Trarza, Mohamed el Hafed qui passait par Fez en
revenant de la Mecque, y vit le cheikh Ahmed Tidjani,
qui y brillait alors de la plus grande renommée et, attiré
par son enseignement, sollicita l'affiliation.
Ahmed Tidjani lui donna le titre de khalifa pour les
pays maures et aussi la mission de propager sa voie chez
tous les Sahariens du sud. Revenant dans son pays d'ori-
gine par Tidjikdja et Ghinguetti, il y commença sa prédica-
tion et la continua durant les cinquante années que dura sa
vie, dans la pensée de créer entre les Ida ou Ali, à la
place de l'unité territoriale perdue, Funion intime d'une
fraternité mystique. Lorsqu'il mourut vers 1850, toute la
tribu Ida ou Ali était affiliée à la voie Tidjaniya.
Son fils Cheikh Ahmeddou continua son autorité spiri-
tuelle et la développa si bien qu'on dit aujourd'hui dans les
tribus : « Un Ida ou Ali ne peut être que tidjani. »
Le tidjanisme des Ida ou Ali a un caractère très accusé
de particularisme local ; ils se font une gloire spéciale d'ap-
partenir seuls à cette confrérie, au milieu de toute la
Mauritanie Khadrya, et ils sont en relations constantes avec
la zaouïa de Fez où s'élève le tombeau du fondateur de la
voie, où leur cheikh a reçu l'initiation ; chaque année, ils y
envoient des offrandes, des hommages, des demandes de
consécration. Un des caractères de la confrérie est que le
pèlerinage de la Mecque doit être complété par un pèleri-
nage à Fez, au tombeau d'Ahmed Tidjani.
Deux khalifas dépendant de cette zaouïa assurent la direc-
tion spirituelle des Tidjaniya Ida ou Ali : Cheikh Moham-
med Saïd, fils d' Ahmeddou et petit-fils de Mohammed Hafed,
qui campe auprès du puits de Zerarfa, sur la route de Bouti-
limit, et Cheikh Mohammed ould Ahmed, petit-fils de
Mohammed Beddi, qui fut le disciple favori de Mohammed
el Hafed. Le cheikh, avant de mourir, légua son autorité
conjointement à son fils et à son disciple. La tradition s'est
continuée depuis deux générations.
L'attitude adoptée par ces deux chefs est assez effacée, et
LA VIE RELIGIEUSE 139
eur action s'exerce plutôt par des cheikhs de second plan,
car autour d'eux gravitent beaucoup de cheikhs de grand
mérite et de haute influence locale. Les cheikhs reçoivent
l'initiation à Fez, lors de leur pèlerinage à la zaouïa tidja-
niya ; ils ont leur clientèle religieuse propre, mais
dépendent toujours des deux grands khalifas de la tribu. Plu-
sieurs ont une certaine réputation comme médecins, juristes,
lettrés, et la plupart font des voyages en Orient, au Maroc,
à Saint-Louis, au Sénégal, dans un but d'édification et de
propagande.
Dans le Tagant, Taîeb Mohammed est le khalifa tidja-
niya officiel, affilié par le fils même de Mohammed el Hafed,
et professe la science musulmane supérieure. Mais il y a
aussi dans les différentes fractions plusieurs autres cheikhs
dont l'attitude à notre égard est assez variable. A Chin-
guetti réside le khalifa des Tidjaniya de l'Adrar, Moham-
med ould Mohammed, vieillard opulent et instruit, qui
apporte une grande prudence et une grande réserve dans
ses rapports avec l'autorité française.
Les Ida ou Ali Tidjaniya ne manquent pas, comme les
autres confréries, de chercher à faire des prosélytes. Ils ont
des adeptes remarquables dans la fraction zaouïa de la tribu
zenaga du Lemraddin, qui marche à leur suite et fait corps
avec eux, étant leurs télamides. (^On sait qu'on appelle téla-
mides des individus ou des fractions d'origines diverses
qui viennent s'établir auprès d'une zaouïa ou d'un mara-
bout réputé pour vivre dans l'ombre de sa sainteté et de sa
baraka.) Ils ont des adeptes chez les El Sidi Mahmoud,
nomades qui parcourent le Regueïba, au nord du cercle de
Guidimaka ; ils en ont dans le Gorgol qui vont prêcher et
quêter au Sénégal, dans les cercles de Matam et de Saldé.
L'influence des Ida ou Ali s'étend en pays noir, d'abord
dans le Ghamama mauritanien, sur les Toucouleurs de
Thiékane, et au Sénégal, sur plusieurs villages de Toucou-
leurs du cercle de Dagana, des groupements Ouolofs à
Saint-Louis, à Tivaouane, à Thiès et quelques petits
groupes dans le cercle de Kaolak et leBaol.
140 LA MAI RIT AME
Le fameux almamjdes Toucouleurs, ElHadj, qui révolu-
tionna l'Afrique occidentale dans la seconde moitié du
dix-neuvième siècle, avait reçu l'initiation chez les Ida ou
Ali du Trarza, avant de fonder une voie spéciale et d'en-
traîner les Toucouleurs à la conquête d'un empire. En
souvenir de lui, le nom des Ida ou Ali. qui n'ont pas de
disciples dans le Fouta, y est pourtant très vénéré.
Un cheikh tidjaniya indépendant, El Hadj Malek Ly,
qui réside à Tivaouane domine les indigènes du Gayor. de
la ligne Saint-Louis-Dakar, et des quatre communes de
plein exercice du Sénégal : il a fait ses études chez les Ida
ou Ali du Trarza, auxquels il envoie encore aujourd'hui
des présents amicaux.
Quelques autres personnalités religieuses. Quelques
tribus maraboutiques. — Le pays trarza paraît être un
des pôles religieux de la Mauritanie. Indépendamment des
grands centres dont nous avons parlé, on peut citer
encore les noms de marabouts moins illustres, mais
encore renommés dans leur rayon d'action.
C'est près du puits de Bou-Dafia, à un jour de marche
de Méderdra, dans la tribu des Oulad Diman, Cheikh
Mohamed ould Ahmeddou ould Sliman, intelligent, lettré,
grand marabout, auteur d'ouvrages nombreux sur la théolo-
gie et riiistoire de la Mauritanie, très influent sur la tribu di-
rigeante des Oulad Ahmed ben Rahman par les alliances de
sa famille avec des princesses royales et dont la tombe est
aujourd'hui un lieu de pèlerinage. Le frère de ce dernier.
Cheikh Sliman, ayant reçu les leçons de Cheikh Sidia el
Kébir, avait établi dans une fraction des Barik-Allah une
branche de la voie Sidia. Le représentant actuel de la
lignée, Cheikh Sidi Mohammed, riche en troupeaux, allié
des émirs, renommé pour sa science et sa piété (sa biblio-
thèque renferme plus de 300 ouvrages, tant imprimés que
manuscrits), a fait de son campement un centre d'influence
dans le Trarza. Nommé par nous en 1906 cheikh supé-
rieur des Oulad Raman et des Barik-Allah, il a rapide-
ment amené à notre influence toutes les fractions non
LA Vit RELIGIEUSE 141
encore ralliées. Quoique négligeant le prosélytisme, il a
encore quelques talibés dans le Djolof, le Gayor et le
Baol.
C'est encore, dans la grande tribu maraboutique des
Ida ou El Hadj, qu'on appelait aussi Darmancoré, Cheikh
Moktar Ould Baba, héritier de lïnfluence de sa famille
sur les tribus guerrières des Azouna, des Oulad Bahli, des
Oulad Khalifa et des Arrouedja.
Dans le pays Brakna, à Guimi, à plus de quatre-vingts
kilomètres du Tagant, vivait au commencement de ce
siècle, chez les Djeidjoubba, un marabout nommé Moham-
med Mahmoud dont les tribus des Brakna et des Ida ou
Aïch subissaient l'influence. Son petit-fils, Mostafa Ould
Abdallah, lui a succédé comme cadi chez les Brakna ;
autour de lui sont groupés des élèves recrutés chez les
Brakna, les Ida ou Aïch et dans le Trarza, mais il a peu
d'influence sur les tribus guerrières. Le personnage mara-
boutique le plus considérable, aussi réputé pour sa science
théologique que pour la sûreté de ses jugements, est le
cheikh Mohammed Fal ould Mahomedou, descendant d'une
lignée de jurisconsultes et petit-fils du grand marabout
Mohamed Mahmoud, des Id EUik, chef d'une importante
ramification de la voie Khadrya dérivée des Kounla-
bekkaya, ainsi que de la voie Sidia. Son autorité est plus
particulièrement assise chez les El-Guebba et chez les
Zombotti.
Dans cette région, il faut signaler aussi le très curieux
petit groupement des Oulad Meurfal, marabouts noirs qui,
depuis un temps immémorial, habitent deux villages sur
les rives du marigot de Garrick. Ils y résidaient même
avant l'invasion des Trarza au xvii'' siècle et depuis cette
époque, ils ont réussi à se maintenir indépendants, en se
préservant de tout tribut et de toute violence.
L'autre pôle religieux de la Mauritanie est à l'Orient,
dans le Hodh et l'Adrar. Nous avons vu que les Fadelia en
sont sortis. A Oualala habite encore un groupe de chorfas,
comme il s'en trouve dans beaucoup de tribus marabou-
142 LA MAURITANIE
tiques, avec une généalogie d'ailleurs plus que douteuse,
originaires de l'oasis du Toual, dont le cheikh Sidi Ould
Belli, esl bien disposé pour la France. Au milieu des
Lakhlal d'Oualala, leur marabout, Mohamed Yayia ElHadj,
célèbre par ses nombreux voyages aux lieux saints, intri-
gant, fanatique, est un adversaire de notre influence.
Bien des tribus maraboutiques habitent cet Adrar, qui
fut, jusqu'en 1908, un des centres du fanatisme maure ; les
Smassid habitent le ksar d'Atar el d'Oudjeft ; des groupe-
ments de chorfas, les uns cultivateurs et pacifiques, les
autres nomades et guerriers vivent à Ouadane ou bien
errent aux alentours d'Oudjeft.
Oudjeft est le centre d'une confrérie récemment créée
par un disciple de Mohamed el Fadel, Cheikh Sidi Moha-
med ben el Goudhfi, les Goudhfyia, dont une partie réside
dans le Hodh et l'autre autour d'Oudjeft, sous les palme-
raies, avec ses troupeaux de moutons et de bœufs et
jusque dans le ïagant. Celte secte singulière, née dans la
tribu des Ida Iboussa. el fort éloignée de l'orthodoxie
islamique, se fait remarquer par des pratiques et des
rites d'une exaltation maladive et d'une dépravation
morale qui rappellent le gnosticisme des premiers siècles
chrétiens. Ma el Aïnin avait pris sur eux une grande
influence. C'est un chérif ghoudfiya qui, dans des extases
morbides, crut avoir reçu d'Allah l'ordre d'assassiner
Xavier Coppolani.
Le sentiment religieux dans les tribus de l Ouest,
Oulad Delim, Regueïha et Tekna. — Dans la région occi-
dentale, les grandes tribus du littoral Atlantique sont beau-
coup moins marquées de l'empreinte religieuse. Les Oulad
Delim, tribu guerrière, sont, comme tous les guerriers,
d'une médiocre ferveur. Ils font salam seulement une fois
par jour, et souvent même ils oublient ; les enfants qui
étudient le Coran sont en minorité ; et telle est leur déplo-
rable réputation que, chez les tribus maraboutiques, ils
sont constamment qualifiés de mécréants.
Dans les tribus des Oulad Tridarin résident un certain
nombre de disciples de Cheikh Sidia.
LA VIE RELIGIEUSE 143
Il y a chez les Oulad Delim comme dans toutes les autres
régions mauritaniennes des sanctuaires et des lieux de pèle-
rinage réputés : chez les Loudecka, Sidi Mansour ; chez les
Oulad-ba-Amar, El Fekir ; à El Kreb, près de Zemmour,
et à l'est d'Aguerguer, Sidi el Hafed ; dans l'Adrar-Sottof,
on vénère aussi quelques tombeaux de santons de la tribu
des Barek- Allah.
Les Oulad ba Amar ont chez eux un marabout de très
grand âge et très vénéré, des Ahel Fekir Soueï. Il y a
aussi quelques tentes zaouïa, les Ahel Filala chez les
Oulad Delim du nord et les Ahel Barik Allah chez les
Oulad Delim du sud. Des marabouts connus y font office
de cadi et communiquent renseignement du Coran à ceux
qui le souhaitent. Les Oulad Delim recourent rarement à
leur intervention, et les différends se règlent à coups de
fusil plutôt que par le jugement du cadi. Cependant les
zaouïas sont assez respectées par les guerriers, qui les
défendent dans leurs villages, se contentant de toucher la
horma, contribution due aux hassanes par les tribus mara-
boutiques.
Les Regueïba, bien que descendus, d'après la tradition,
d'un marabout venu du Regueïba, sur les confins du Hodh,
sont aussi fort peu religieux.
Ainsi que leurs voisins les Oulad Delim, ils ont chez eux
quelques campements de marabouts qui à l'occasion peuvent
exercer le rôle du prêtre, de l'instituteur et du magistrat,
mais cette occasion est rare.
Ces campements sont, pour les Regueïba du Sahel, les
Ahel Mohammed Salem, très renommés pour leur science
et leur piété dans toute la Mauritanie et dont l'enseigne-
ment est considéré par les autres cheikhs maures comme
une école de droit supérieur où ils envoient leurs élèves
les plus forts pour parachever leur instruction en cette
matière. Mohammed Salem, ancêtre de ce groupe, vint du
Medlich dans la première moitié du xix^ siècle ; son fils
Mohammed passait parmi ses contemporains pour le plus
savant personnage de la Mauritanie. Il composa deux com-
mentaires du Coran.
ii4 LA MALHITANIE
Des fils de Mohammed, Taîné suivit les cours de Cheikh
Sidia el Kébir ; les autres, auteurs de livres de théologie
et de commentaires sur les grands ouvrages religieux,
jouissent aujourd'hui au pays maure de la même illustra-
tion que leur père.
Les autres familles maraboutiques sont: les Ahel bou
Hoboïni, les Ahel Ida Houssa, les Ahel Barik Allah, les
Ahel Ida Yacoub, les Ahel Abd el Aï, la plupart d'origine
non regueïba.
Toutes ces fractions maraboutiques sont, comme ailleurs,
astreintes à payer la horma aux hassanes, à les loger gra-
tuitement dans leurs camps, en cas de besoin, à leur four-
nir des contributions irrégulières que le guerrier peut
réclamer à sa fantaisie.
Un grand nombre de Regueïba sont télamides de Cheikh
Sidia ; mais, si l'empire du maître est fort sur ces natures
primitives et irréligieuses, c'est moins comme cheikh
d'Islam et directeur de confrérie que comme saint homme
favori d'Allah et tout-puissant pour distribuer le bien
comme le mal. Grâce à cette vénération, les Oulad Biri
pendant leurs récentes grandes guerres avec les Oulad bou
Sba et les Djeï-Djibba, ont pu envoyer paître leurs trou-
peaux en sécurité dans l'Aouker et le Tiris.
Chez les Tekna, qui sont, comme nous l'avons vu. des
Berbères arabisés et islamisés, la plupart ne font pas les
prières prescrites, sinon parfois celle du crépuscule ; l'ob-
servation du jeune est fort irrégulière ; et, bien que volon-
tiers voyageurs lorsqu'il s'agit de commerce, on ne les voit
jamais entreprendre le pèlerinage de la Mecque. Tout le
dogme pour eux semble se réduire à l'unité de Dieu, dont
ils ont un sentiment très vif ; ce qu'ils reprochent aux
chrétiens, c'est le polythéisme. Leur islamisme est plus que
tiède, et les tribus zaouïa de Mauritanie disent couramment
que les Tekna n'ont d'autre lien avec la religion du Pro-
phète que le désir de lui appartenir.
Les vieilles coutumes berbères ont conservé leur puis-
sance et tendent à se combiner ou à se substituer aux près-
LA VIE KELIGIELSE 145
criplions coraniques. La règle est un essai de conciliation
entre les usages des ancêtres et les ordonnances du droit
musulman qu'on n'ose pas ouvertement rejeter. Les inté-
ressés, négligeant la juridiction du cadi, font régler leurs
difterends par la djemmââ de la tribu.
Chaque fraction tekna renferme pourtant ses petits cam-
pements de tolba occupés de prière, d'étude et d'enseigne-
ment. Si leur renom de science et de piété inspire con-
fiance, les plaignants viennent quelquefois les consulter, en
tant qu'arbitres et conciliateurs ; mais leurs décisions n'ont
qu'une valeur d'appréciation et prennent force de loi seu-
lement si la djemmââ les adopte.
Le savoir religieux des Tekna se borne en général à la
fatika et aux dernières sourates du Livre. Cependant, une
minorité assez nombreuse connaît la lecture et l'écriture
arabes, sait le Coran par cœur, sans jamais s'astreindre à
le réciter, comme si la connaissance de ce livre, dont ils
dédaignent l'usage, et judiciaire et religieux, leur repré-
sentait une élégance intellectuelle seyante et nécessaire.
Le plus marquant des groupements maraboutiques est
celui des Oulad-Bou Aïba, une trentaine de tentes répar-
ties par deux ou trois dans chaque fraction des Aït Djem-
mel.
Ainsi que chez les autres tribus, il y a chez les ïekna
des lieux de pèlerinage, sanctuaires ou tombeaux : à Azrir
le mausolée à coupole de Sidi Mohammed ben Amor, chez
les Azouafit qui attachent à son entretien une extrême im-
portance ; à Aouguelmin, le tombeau du saint des Aït-
Moussa ou Ali, Sidi el Razi, et la belle koubba de Sidi
Amor Amran, à El-Ksabi, chez les Aït-Lahsen.
Malgré leur froideur religieuse, toutes ces populations,
Tekna, Regueïba, Oulad Delim, avaient violemment subi
l'emprise de Ma-el-Aïnin, le marabout de la Seguiet el
Hamrâ. Mais cette influence était toute politique ; ce qui
les séduisait en lui, c'était le chef qui devait les mener à la
conquête et au pillage du Maroc. Quand sa fortune
s'écroula, ils eurent tôt fait de l'abandonner.
La Mauritanie. 10
CHAPITRE VI
LA VIE ÉCONOMIQUE
Ressources naturelles : léleiage. les pâturages. — La
Mauritanie, nous le savons, nest point un désert: ce pays
possède des ressources intéressantes et relativement variées
que. malgré Tétat de désordre, les populations raarabou-
tiques et les harratine des tribus guerrières exploitent le
mieux possible.
La véritable richesse naturelle de la Mauritanie est le
bétail, l'élevage : les Maures sont, avant tout, un peuple
pasteur, du moins entendons par là les tribus marabou-
tiques.
Dans la Mauritanie occidentale, la région de pâturages
la meilleure est celle des Chamama. c'est-à-dire ces régions
voisines du fleuve Sénégal qui. durant l'hivernage,
reçoivent 1 action bienfaisante des eaux débordées, ensuite
les plaines de r.\ftouth et du Dahar qui confinent à ce
Chamama. C'est pourquoi, régulièrement, chaque année,
après l'hivernage, on voit les tribus maraboutiques. occu-
pées par l'exploitation pastorale, se rapprocher du fleuve.
Pendant Thivernage. ces plaines sont recouvertes par les
eaux ; les moustiques, les mouches s'y développent en
nombre considérable : des épidémies de gale, de trj'pano-
somiase mbori s'ensuivent, et les troupeaux doivent
s'éloigner du fleuve pour retourner au nord.
Dans l'Amoukroun. aux environs de Nouakchott, les
pâturages sont médiocres, car un certain nombre de tribus
nomades, dans le but d'assurer le ra\'itailleraent du poste,
circulent aux alentours sans jamais s'éloigner beaucoup.
LA VIE ÉCONOMIQUE 147
et leurs bêtes, paissant sans cesse aux mêmes endroits, ont
fini par raser complètement les plantes de la plaine.
Dans FAgnéitir, la végétation serait suffisante, si la
dévastation annuelle des sauterelles de la baie de Saint-
Jean ne venait pas dessécher les herbages, qui. cepen-
dant, après les nuits de rosée, repoussent et rever-
dissent avec une surprenante rapidité.
Dans le Tasiast, il y a des pâturages excellents aussi bien
pour les bœufs que pour les moutons et les chameaux, et de
nombreux puits pourvus d'une eau abondante et douce. La
tribu maraboutique des Tendgha qui habite cette contrée,
y obtient des animaux très gras et de chair excellente.
Plus au nord, dans le Tiris, on ne trouve autour que
des puits et des pâturages à chameaux parsemés de talah
[ÏRux gommiers) ; dans ces régions, du Tiris et de IxAdrar-
Sottof, entre le Rio de Oro et la baie du Lévrier, l'élevage
s'est beaucoup développé au cours de ces dernières années ;
c'est là, en effet, que sont venues nomadiser les tribus de
marabouts pasteurs Tendgha et Barik-AUah qui nomadi-
saient précédemment les uns dans l'Agneitir, les autres dans
le Tasiast, et qui ont abandonné ces parages par crainte
des représailles de guerriers dissidents.
Les grandes plaines du Tasiast et du Tiris sont celles de
l'élevage du chameau ; cependant les épidémies de gale et
de m'bori qui, certaines années, sévissent sur les bords du
fleuve en rendent les parages peu favorables pour ces ani-
maux. Les tribus qui, dans cette région, s'adonnent plus
spécialement à ce genre d'élevage, sont les tribus mara-
boutiques des Tendgha, des Barik Allah, des Oulad Biri ;
les tribus hassanes, on le sait, ne se livrent point au tra-
vail pastoral pas plus qu'à tout autre, et viennent trop sou-
vent se remonter en razziant les bêtes des Tendgha et des
Oulad Biri; dans le Trarza occidental, le chameau est
élevé chez les tributaires des guerriers qui se remontent
chez eux. Il y a aussi des chameaux en grand nombre dans
le Trarza, mais dans l'intérieur des terres loin du fleuve
par crainte de la piqûre d'une mouche grise à trompe
I 4<S LA MALHITANIK
appelée tagoacjanil par les indigènes et dont la piqûre
cause un grand ravage parmi les troupeaux.
Chez les Trarza, l'élevage est la grande occupation ;
c'est la base de leurs revenus et de leur commerce et
toutes les castes s'y intéressent plus ou moins ; mais les
marabouts et les zenaga plus exclusivement que les
autres.
Dans le Trarza occidental, les chameaux sont élevés par
les harratine des tribus guerrières qui se remontent chez
eux ; là, on n'emploie pas ces animaux à la formation des
caravanes, mais uniquement comme montures de guerre.
Les centres d'élevage sont variables : dans les années plu-
vieuses, on fait remonter les troupeaux au nord jusque
dans le Trarza et Flnchiri, entre Tiris et Nouakchott. Les
plus beaux chameaux sont ceux de l'ouest. Les chameaux con-
stituent la plus grande richesse pastorale du Trarza. Cer-
tains propriétaires possèdent jusqu'à six cents chamelles.
Ce sont, avons-nous dit, les marabouts des El Barik Allah,
Oulad Biri et Tendgah qui s'occupent plus spécialement de
cet élevage et aussi les Zenaga, du Rakhalha, et des
Arrouefa, même certaines fractions des tribus guerrières,
El Mohktar Cherkhi, Zeïlhoufa, El Boïda.
Au contraire du préjugé courant, le chameau est un
animal très délicat, réclamant, pour fournir un bon rende-
ment, des soins intelligents et réguliers ; et les Maures
sont experts consommés dans l'élevage et le dressage de ce
ruminant, si précieux pour eux sous tant de rapports ; les
Maures vivent du chameau, pourrait-on dire.
Le lait des chamelles est, en grande partie, la base de
leur nourriture. Les Barik Allah et les Oulad Delim, afin
de régler les repas des chamelons en même temps que pour
réserver une plus grande quantité de lait à l'alimentation
de la tribu, recouvrent les mamelles des chamelles avec des
poches d'osier; le soir, les captifs enlèvent ces poches pour
traire les bêtes.
La chair du chameau présente une saveur peut-être plus
agréable que celle du cheval ; le poil, tissé par les femmes des
T.A VIK ÉCONOMIQUE I 49
forgerons, fournit un tissu très solide, employé pour les
sangles et les toiles de tente.
Lorsqu'un campement se déplace, les chameaux sont
montés par les hommes et les femmes ; ils portent les tentes
et les divers objets de la tribu et, tout en marchant,
broutent les herbes ou les arbustes sur leur passage. Le
soir, à retape, après l'établissement du camp, les captifs
ramènent les chameaux autour des tentes : on les fait
baraquer et l'on attache une jambe repliée sous le corps
des indociles.
Les troupeaux comprennent principalement des chamelles
qu'on vend rarement, à raison d'une femelle pour cent
mâles; ceux-ci, plus faciles à dresser, sont vendus pour la
remonte des guerriers. Les femelles sont employées, non
seulement comme laitières et pour la reproduction, mais
encore comme bêtes de charge pour les convois ; dans ce
cas, elles sont attachées en file, par la queue, de façon
qu'un seul conducteur puisse en mener à la fois au moins
cinq ou six. A l'encontre des mâles, elles marchent volon-
tiers en convoi, mais non pas seules.
Dans la région nord-ouest (Haute-Mauritanie) le cha-
meau est la grande richesse des nomades pasteurs Oulad
Delim, Oulad bon Sba, Regueïba, Dans les pâturages de la
Seguiet el Hamra, les Regueïba du nord en élèvent d'im-
menses troupeaux ; le cheptel camelin des seuls Regueïba
s'élève à plus de 30.000 bêtes ; les Oulad Delim, les vrais
Arabes du désert, possèdent d'innombrables troupeaux de
chameaux, et ne possèdent guère que cela, avec quelques
chevaux ; chez les unes et les autres de ces tribus, le lait des
innombrables chamelles est si abondant qu'il constitue leur
unique alimentation et qu'on en abreuve même les chevaux.
Les Tekna, qui n'ont pas d'autre bétail, font aussi l'élevage
du chameau en grand nombre.
Si l'on s'en va vers l'est, dans l'Aftout de Mal, le Gorgol,
le Guadimaka, on voit le chameau devenir plus rare, dispa-
raître et faire place au bœuf comme béte de charge, car
l'humidité des régions sénégalaises ne lui convient pas; il
1 30 LA mauritanif:
n'y peut même séjourner plus de quelques mois sans être
frappé de maladie. Il reparaît dans le Tagant chez les tri-
bus marabouliques des Ida ou Ali et des Kounta, dans
l'Adrar, chez les nomades Oulad Geilane et Ideï Chilli ;
il y en a aussi dans le nord du Gorgol, dans le voisinage
du Tagant. En somme, le chameau est élevé principale-
ment dans les régions sablonneuses.
Il y en a trois races : celle qu'on trouve dans le Tarad,
riguidi et aux environs de Nouakchott, de couleur marron,
petite, vigoureuse, endurante; celle de l'Adrar Sottof et du
Tiris, superbe race, grande, robuste et bien membrée, à
l'épaisse toison brune ; puis la race de Gandiole, plus grande
encore, mais trapue, blanche ou grise, celle qui peut
porter les plus lourds fardeaux. Cette race est surtout
employée dans le Cayor pour le transport des arachides
aux stations du chemin de fer de Saint-Louis et elle s'ac-
climate difficilement dans le nord.
Deux races de bœufs sont élevées : le bœuf à bosse ou
zébu, qui semble originaire du pays et le bœuf sans bosse,'
animal de boucherie. Ce sont principalement les tribus
maraboutiques qui s'occupent de cet élevage, soit le long
du fleuve, soit dans l'intérieur du pays, avançant vers l'est,
car le bœuf, à l'opposé du chameau, ne vient bien que
dans les contrées non sablonneuses.
Dans le Trarza, c'est l'élevage du bœuf qui tient la plus
grande place après celui du chameau. Les tribus marabou-
tiques qui s'y adonnent plus spécialement sont les Tendgha,
Khoum-Beïlin, Oulad Deïman. Il y a des bœufs en plus ou
moins grand nombre, un peu partout, mais plus particuliè-
rement dans le Brakna, leGorgol. le Guadimaka, le Tagant ;
les Regueïba du Tell, les Tekna ont des troupeaux de
bœufs, l'Adrar possède une espèce de bœufs spéciale.
Les bœufs à bosse s'élèvent dans le Trarza, le Brakna,
le Tagant ; on les y emploie à tous genres de transport.
Au moment de la récolte de larachide. on les envoie dans
le Cayor où ils sont employés concurremment avec le
chameau, car, marchant au moins aussi vite que lui et
LA VIE ÉCONOMIQUE 151
pouvant porter des charges de plus de cent kilos, ils
résistent mieux aux épizooties des bords du fleuve. Leur
seule infériorité, c'est qu'il faut nécessairement les faire
abreuver tous les jours.
Le bœuf sans bosse, venu du Haut- Sénégal et qui s'est
développé dans toute la Mauritanie se rencontre dans
différentes régions, principalement dans le Trarza et
Tasiast, plus au nord dans le Rio de Oro, par troupeaux
de trois ou quatre ou cinq cents têtes^ parfois davantage.
La race du Tasiast est la plus petite, et le poids d'un bœuf
du Tasiast ne dépasse pas 150 kilos, mais ceux du Trarza
peuvent peser jusqu'à 350. Si ces animaux n'ont pas eu à
supporter des marches excessives ou des privations de
nourriture, leur chair est savoureuse et de bonne qualité,
sans toutefois égaler celle des espèces bovines de nos pays.
On ne vend pas les veaux, on du moins les animaux
qu'on livre sous ce nom sont de jeunes bœufs depuis long-
temps nourris avec d'autres aliments que le lait et dont la
chair est aussi rouge que celle du bœuf adulte.
Les peaux de bœufs sont employées par les Maures pour
la fabrication des courroies, des sandales, des cuirs de
selle. Quelquefois, ils les font bouillir et les mangent. Ils n'y
attachent d'ailleurs aucun prix, bien qu'elles soient de fort
bonne qualité et capables de fournir la matière d'un com-
merce intéressant pour la fabrication du cuir.
Il y a aussi plusieurs races de chevaux particulières aux
difl'érentes régions, bien que cet animal soit relativement
rare et de qualité inférieure. Dans la région littorale,
l'élevage est peu développé, à cause de la difficulté de les
faire abreuver deux fois par jour, ainsi qu'il est indispen-
sable pour ces animaux ; ils sont là de petite taille, mais
robustes et résistants à la fatigue des longues marches ;
mais on les soigne mal, et ils sont couverts de parasites
qui les affaiblissent et font dégénérer la race. De plus, la
gale et la trypanosomiase les atteignent facilement dans
les plaines marécageuses des bords du Sénégal.
La race du Drah, chez les Lebeîdda et les Ouled Guebba,
152 LA MAlHITAMi:
dans le Trarza occidental, est petite et vigoureuse. Dans
le Trarza existe une race de chevaux appelés sehaîa à
cause de sa couleur (sebaîa, couleur de pelage du lion).
Ce sont surtout, chez les Trarza, les tribus maraboutiques
du Komm-Beïlin, la tribu hassane des Eleub qui s'occupent
de cet élevage.
Dans le Tagant et l'Adrar, on élève une très belle race
de chevaux-barbe, fort appréciée dans toute la contrée et
qui atteint une valeur double de celle de la précédente ;
dans le Tagant, on en compte jusqu'à huit variétés que les
Maures désignent sous les noms de Radjala, Djereïbà,
Mattrouch, . Doufeïnidza, Amama, Touerha, Saïla, Mou-
zheïba, et dont une seule bête peut valoir un prix de
1.200 francs. Aussi les tribus qui les élèvent en prennent-
elles un soin tout particulier. La race du Hodh, de haute
taille, est très recherchée aussi.
Les Regueïba du Tell possèdent une race de haute taille
appelée m'hayar. Dans la Haute-Mauritanie, les Oulad
Delim, si riches en chameaux, n'ont que quelques chevaux,
mais il j en a beaucoup chez les Tekna de l'oued Noun.
Les ânes, très nombreux partout, sont très méprisés par
les tribus maraboutiques comme par les tribus guerrières ;
l'élevage en est restreint et se pratique seulement chez
quelques tribus zenaga, chez les Harraline, qui les estiment
beaucoup pour les transports et chez les Imraguem où ils
sont fort utiles pour le transport des sacs de poisson ; de
Nouakchott à El-Mamghar, tous les pécheurs de la côte
en possèdent une quantité plus ou moins grande.
La race des ânes mauritaniens, très petite de taille (un
mètre de haut), est capable cependant de porter des fardeaux
de 50 kilos ; trottant bien, les ânes mauritaniens couvrent de
leurs pieds menus de très longues distances, peuvent res-
ter plusieurs jours sans boire et se contentent de dures gra-
minées dédaisfuées même des chameaux. Mal soiijnés, ils
sont couverts de parasites. Peu coûteux les ânes sont en
nombre dans le Trarza ; il y en a beaucoup dans le nord,
chez les Tekna, lesquels élèvent aussi des mulets.
LA VIE ÉCONOMIQUK 1 53
Dans l'ouest, ce sont également les tribus zenaga, presque
exclusivement, qui se consacrent à l'élevage des moutons
et, de la chèvre, très nombreux tous deux, un peu
dédaignés par les tribus maraboutiques. Certains zenaga
du Trarza ont de véritables fortunes en troupeaux d'ânes et
de moutons. Ce sont les Oulad Rahmoun, les Roumbatine
et les Arrouedya qui possèdent les plus grands troupeaux
de moutons du Trarza. Certaines tribus maraboutiques en
possèdent aussi, mais moins. Les Oulad Tidrarin, zenaga
des Oulad Delim, à côté de leurs immenses troupeaux de
chameaux, ont des troupeaux de petit bétail. Les Regueïba
du Tell davantage encore et les Bari encore plus, moutons à
laine, moutons à poil, chèvres.
Il y a des moutons dans le Tagant chez les marabouts
des Ida ou Ali ; il y en a chez les Ida ou Ali de TAdrar et
aussi chez les Ideï Chilli, chez les Smassid d'Oudjeft, chez
une fraction des Bari Allah qui va nomadiser jusque dans
ITnchiri.
. Une espèce de mouton est spéciale à la Mauritanie : le
mouton à poil, haut sur pattes, assez semblable d'aspect à
la chèvre, et dont le cuir est excellent ; dans le Trarza et
sur le littoral jusqu'à la baie du Lévrier il forme l'objet
exclusif de l'élevage. Petits, maigres, d'un poids maxi-
mum de 12 kilos, ces animaux ont une chair coriace,
dure et sans saveur ; cependant elle est très employée pour
la consommation. La peau sert à la fabrication des ouvrages
de cuir, tassoulra, ousseda et aussi des guerba, ces outres
formées d'une peau entière retournée, desséchée et recousue,
usitées pour le transport de l'eau; le poil tissé sert à faire
la toile des tentes et les sangles des chameaux.
L'élevage du mouton se fait seulement dans le Tiris,
dans FAdrar et dans le nord, aux parages de la Seguiet el
llamrachez les Oulad Tidrarin, les Izergueïn, les El Arous-
siim et, quelque peu aussi, chez les tribus guerrières du
Regueïba et des Oulad Delim. Leur peau avec sa longue
laine blanche et douce est considérée parles Maures comme
de valeur nulle ; on ne l'emploie que comme tapis à élendre
la nuit pour le sommeil sur les nattes du sol.
1o4 LA MAl'RITANIi:
Les chèvres, en nombre supérieur encore aux moutons
et comme eux répandues dans toutes les régions, sont éle-
vées pour leur lait ; leur peau sert à faire des guerbas.
Quant à la volaille, les Maures ont pour elle une espèce
d'aversion et en élèvent généralement peu. On trouve seu-
lement quelques poules dans la palmeraie de Tidjikdja, et
certaines tribus Trarza possèdent des pigeons ; mais, au
nord, la volaille réapparaît chez les ïekna.
Ressources végétales : les dattes, les céréales et autres
cultures, la gomme. — Une grande richesse végétale de
la Mauritanie est constituée par l'exploitation des dattiers.
Pendant l'expédition de la colonne Gouraud en 1909,
les seules dattes de l'Adrar ont fourni trois mois de
vivres aux effectifs considérables rassemblés dans la
région.
Plusieurs variétés de dattes sont cultivées, dont quelques-
unes très réputées.
Les centres de cette exploitation sont les durs massifs
voisins de l'Adrar et du Tagant où l'importance des dattiers
force les nomades de ces régions à se fixer au moment de
la récolte. Les ksar d'Atar, Ghinguetti, Ouadane, d'ailleurs
occupés en tout temps par des marabouts sédentaires,
voient leur population tripler et quadrupler pendant la
guetenann (récolte des dattes).
On cite, dans le Tagant, la grande palmeraie de Tidji-
kdja qui mesure 12 kilomètres de long sur 100 mètres
de large et compte 40.000 palmiers dont la moitié en plein
rapport, au milieu d'une plaine inondée pendant l'hiver-
nage et où, pendant la saison sèche, un millier de puits
conservent à six mètres de profondeur une eau abon-
dante et pure ; la palmeraie de Rachid, avec 13.000 pal-
miers dont 12.000 en plein rapport, au rendement plus
fort, et à la qualité meilleure ; et les petites palmeraies de
Talmeht avec 350 dattiers, de Guendel avec 360, d'El
Moénan. 60 ; d'El Haouissinin, très florissante à Ksar-el-
Darbia, au sud de Rachid, qui fut longtemps une des plus
importantes; les Ida ou Aïch l'ont détruite il y a une
LA VIE ECONOMIQUE 155
cinquantaine d'années au cours d'une guerre et abandon-
née, mais depuis quelque temps les Kounta essaient de la
remettre en valeur. Les dattes de Rachid mûrissent avant
celles de Tidjikdja et l'on y fait généralement la guetenann
au mois d'août.
Le ksour d'Atar, capitale de l'Adrar, est au fond d'une
vallée entourée de dattiers ; à Chinguetti, des palmiers
sont établis sur un massif de dunes, sur la rive de l'oued
Chinguetti ; chacun des jardins se trouve situé dans un
creux, et, à cause de cette différence d'altitude, la récolte
s'y fait quinze jours plus tard qu'ailleurs ; Ouadane, Oud-
jeft aussi sont construites au bord d'oasis de dattiers. La
grande oasis de Tichitt dans le Baten, est célèbre pour sa
très importante palmeraie, aux fruits particulièrement
savoureux. Toutes ces palmeraies sont arrosées par des oueds
de 3 ou 4 mètres de profondeur.
Des palmeraies existèrent jadis dans le Trarza occiden-
tal ; mais elles sont aujourd'hui tout à fait abandonnées.
En dehors des ksar permanents cités plus haut, les Maures
ont planté des dattiers dans la plupart des vallées du Tagant
et de lAdrar ; certaines palmeraies sont considérables,
comme celle de Talorza, par exemple. Toutes les tribus de
l'Adrar, pillardes ou maraboutiques, paysannes ou monta-
gnardes, Ideï-Ghilli, Ouled-Sassi, Teizga, Teurchanes, Smas-
sid, Ida ou Geli, Ida ou el Hadj, Kounta, sont très attachées
à leurs palmiers, ainsi que les Ida ou Aïch et les Kounta
du Tagant. Mais l'insécurité ne permet de séjourner que
dans les gros bourgs, et l'on va à ces palmeraies isolées
seulement au moment précis de la récolte.
Les dattes les plus précoces viennent à maturité vers la
fin de juin ; mais la récolte générale a lieu dans les- pre-
mières semaines d'août. Le produit en est vendu aux tribus
du désert ou conservé par les producteurs ; une quantité
minime seulement vient aboutir aux escales du fleuve.
La science des Sahariens dans l'hydraulique les a con-
duits à établir des palmeraies dans tous les endroits propices,
c'est-à-dire dans certains points d'eau d'un type bien
456 LA MALRITANIK
observé, sur un oued, au confluent de plusieurs marigots
s'il est possible, mais invariablement en amont d'un défilé
on d'un barrage susceptible de retenir l'eau ; tel est le cas
d'Atar où viennent aboutir dans la plaine les oueds d'Am-
der, de Ksar-Teurchane, d'Azougui, La nécessité de cette
situation spéciale crée forcément une limite au nombre des
palmeraies. Le seul arbre cultivé dans les palmeraies est le
dattier.
Le mode de culture est le même à peu près dans l'Adrar
et le Tagant. Prenons pour type la palmeraie d Atar. Les
jardins, dont chacun contient environ 30 ou 40 palmiers,
sont établis sur la rive gauche de l'oued, entourés d'une
zeriba (haie de branchages) ; sous les arbres, le sol, nivelé
avec soin, est divisé en planches, comme nos potagers.
Tout le travail de la terre se fait avec une houe et un
panier. Chaque arbre a son puits à bascule, auquel deux
fois par jour, au moyen d'un clelou, récipient en peau de
bœuf de forme demi-sphérique lorsqu'il est plein, monté
sur un cerceau de bois que maintiennent trois cordes
courtes fixées à la longue corde qui sert à puiser, on prend
l'eau qu'on verse dans le bassin, creusé auprès du puits, et
qui alimente la réserve des canaux ou seguia^ circulant
pour l'irrigation dans toutes les parties du jardin.
Dans les palmeraies tracées sous les arbres à l'ombre
des palmiers qui protègent les cultures, après la guete-
nann, on sème, en août, le petit mil (tarabit) qui mûrit en
décembre et rend dix fois sa semence et le mil coloré, qu'on
remplace aussitôt par le blé qui rend approximativement
huit fois sa semence et l'orge qu'on récolte en février.
Dans les jardins d'Atar on sème aussi à la même époque
que le blé, du tabac et une échalote assez semblable à
celle de Jersey. Quelques pieds de cotonniers ont poussé
naturellement dans l'oasis de l'Adrar. Chaque jardin y pos-
sède un pied de henné.
A Chinguetti, on récolte l'échalote, le tabac, les pas-
tèques, les niébés, quelque peu de maïs à côté du petit
mil, du blé, de l'orge. Le petit mil, semé fin octobre, est
LA VIE ÉCONOMIQUE loT
récolté à la fin de janvier et remplacé par le blé et l'orge
qui sont mûrs en avril. Il y a beaucoup de henné et les
habitants font le commerce de cette denrée avec le Soudan.
Les larges vallées de l'Adrar, aux sources abondantes,
sont cultivées en blé, en orge et en petit mil par les Ideï
Chilli, les Ouled Sassi, les Teizga. De même, dans le
Tagant, les sources qui jaillissent du pied des montagnes
et dans l'intérieur permettent en maint endroit la culture
du blé, de l'orge, du maïs, du gros et petit mil, des niébés,
des héref (pastèques) ; tous ces produits sont vendus sur
place, car la quantité récoltée n'est pas suffisante pour per-
mettre d'en expédier au loin. Le pays est fertile, car on y
voit aussi le cotonnier et l'indigo pousser à l'état naturel.
Dans la partie méridionale la plus accidentée du massif
du Tagant, ainsi que dans le massif voisin du Regueïba,
l'eau séjourne presque toute Tannée à la surface du sol ou
dans les quelques affleurements des nappes souterraines,
au pied des roches, et le fond des vallées est cultivé en mil.
Dans certains bassins fermés, où la pluie tombe et s'accu-
mule sur une surface d'étendue restreinte, et qu'on appelle
ffrum, on sème le mil, les niébés, les pastèques au
début de Fhivernage ; dès octobre le mil peut êlre récolté.
Dans les bas-fonds où l'eau séjourne, on sème plus tard,
à mesure qu'elle se retire. La récolte de mil des grura
est bien plus considérable que la récolte d'orge et de
blé des palmeraies.
Mais la région la plus fertile de la Mauritanie, le Gha-
mama, est à l'extrémité méridionale cette bande de terres
alluviales qui bordent la rive du Sénégal et qui reçoivent
chaque année les eaux du fleuve en temps d'hivernage
pendant une période plus ou moins longue ; et la partie la
plus élevée est le sud-est, la région soudanaise, entre le
Sénégal, le Gorgol, le marigot de Karikoro et le massif de
TAssaba, qui constitue le cercle du Gorgol et la résidence
de Guadimaka.
Là, près des pâturages où s'élèvent les bœufs et les mou-
tons, s'étendent les cultures de maïs et de mil. Dans le Gua-
158 LA MAURITANIE
dimaka, les Saracolés ont des exploitations de cotonniers.
La région du Guadimaka et du Chamama possède aussi des
rizières, autour de Kaëdi.
Dans le Guadimaka et une partie du Chamama, la cul-
ture est pratiquée presque exclusivement par des popula-
tions noires établies le long du fleuve dans des villages
pareils à ceux de la rive gauche ; dans les contrées pure-
ment maures, par les captifs noirs et les harratines, car les
tribus maraboutiques comme les tribus guerrières
dédaignent l'agriculture.
Le mil, comme on le voit, est la céréale la plus répandue ;
on le trouve, comme le maïs, autour de Khroufa et au fond
des vallées de FOgol, exploité par les zenaga des Trarza.
Les tribus zenaga le cultivent aussi dans la forêt de gom-
miers de riguidi ; les campements des nomades qui passent
au cours de leurs migrations régulières ou les caravanes
qui s'en vont vers le nord achètent la récolte de ces lou-
gans (terrains cultivés).
Dans le sud-ouest du Trarza, le mil est cultivé en même
temps que les pastèques par les captifs sur la bande de
terre alluviale, de trois kilomètres de large sur cinquante-
cinq de long qui va du marigot des Maringouins à Lame-
nago. Il y a aussi dans cette région des lougans, le long
des marigots de Garek, Sokhan, Godïya, Morghen, au
voisinage du lac Tidjguenna et quelque peu autour du lac
Cayor (Aleg). Les produits sont vendus seulement aux
tribus du pays pour leur consommation.
Le Brakna, à l'est de cette zone et delà région des dunes
qui a surtout des pâturages nombreux et excellents, peu-
plés de bœufs, de moutons et de chèvres, autour des lacs
d'Aleg, de Mal, El Maoudou et des petits oueds qui n'ont
d'eau qu'en hivernage, présente aussi, en plus de la bande
d'alluvions riveraine du fleuve certaines parties cultivées
en mil autour de Guimi, Aguiert et Gaoua, La région des
dunes jusqu'à l'Océan n'a que des pâturages. Au nord de
riguidi jusqu'au Tiris, nulle culture n'existe plus.
En Haute-Mauritanie, dans l'Imrikli, dans les terrains
LA VIE ÉCONOMIQUE 159
d'allu viens de la Seguiet el Hamra. les Lgouassem ont des
champs d'orge et de blé, les premiers qu'on rencontre après
le tropique en remontant vers le nord ; ils sèment des
céréales dans les cuvettes de Gaada, allongée entre la
Seguiet et le Drââ, et dans les maders du Drâà.
Au nord du Drââ, c'est la zone tempérée. L'agriculture
est la grande ressource des Tekna qui habitent ces parages:
d'immenses champs d'orge et de blé sont entretenus par eux,
non seulement dans les maders du Drââ, mais aussi dans le
lit du fleuve et dans le lit de ses affluents ainsi que dans
leur zone d'épandage, et dans l'oued Assaka (oued Nounj
dont le débit régulier permet la culture du maïs, du tabac
et des légumes, tels qu'oignons, carottes, navets, pommes
de terre.
Un produit végétal qui fut longtemps la grande richesse
naturelle de la Mauritanie est la gomme (helk) produite
par l'arbre que les Maures appellent irouar. Aux grands
jours d'Arguin et de Portendik, elle fut longtemps l'objet
d'un commerce important avec les Portugais et les Hol-
landais ; elle était même si abondante, avant l'introduction
du riz et du mil dans la contrée, que les Maures la don-
naient comme nourriture à leurs captifs. La région produc-
trice est, à l'ouest, entre Tiourourt et Khroufa, dans le
Dahar; entre Kroufa et Nouakchott, dans la région appelée
Biar-Tagounant.
A quatre-vingts kilomètres au nord du Sénégal, com-
mence une grande forêt de gommiers qui s'étend au nord
dans la région de l'Iguidi sur une profondeur de plus de
deux cents kilomètres, s'allonge à l'est dans le Tessa-
gueurt au nord de Podor et à l'ouest jusqu'au puits de
Lorch, à soixante-dix kilomètres de la côte. Cette forêt est
exploitée par les captifs des tribus maraboutiques etzenaga.
Ces captifs, avec leurs familles, vont camper, en empor-
tant la provision de nourriture nécessaire, sur tel ou tel
point de la forêt, pour le temps de la récolte et en rap-
portent le produit à leurs maîtres, qui s'occupent alors d'en
faire la vente dans les escales du fleuve.
160 LA MAUKiTAMi:
Le Brakna renferme encore des arbres à gomme entre
Regba et Aleg. Plus à l'est, à 40 kilomètres nord de Kaëdi,
on voit commencer, dans TAftouth Chergui, les forêts de
gommiers. Plus à l'est encore, dans le Regueïba. l'Affola,
le Hodh, s'étendent d'autres forêts de gommiers que Ton
met plusieurs jours à traverser. Une forêt de gommiers
existe encore à Djemnek sur les terrains de parcours des
Ouled Naceur, aux confms du Hodh et de l'Adrar. Il y en
a quelques pieds dans l'Adrar.
Le Tagant a peu de gommiers, et la gomme y est de
qualité inférieure. Il y en a beaucoup dans le cercle du
Gorgol, mais moins que dans le Brakna et le Trarza oii ces
arbres occupent exclusivement des régions entières.
Ressources minérales : les salines, les mines. — Une
des ressources naturelles intéressantes du sol mauritanien
est le sel, qui fut, dans les siècles passés, l'objet d'un
grand commerce, soit avec les tribus de l'intérieur par les
caravanes, soit avec les Européens venus de l'Océan.
Le long de l'Océan, tout le rivage, depuis Saint-Louis
jusqu'au cap Timiris, est bordé de lagunes naturelles qui,
primitivement inondées par la mer, se maintiennent rafraî-
chies chaque année à'Tîouveau par les pluies d'hivernage,
se dessèchent également chaque année et contiennent à des
profondeurs diverses, parfois presque à la surface, un sel
marin très blanc et très pur.
Ces espaces, appelés sebkha, sont des plaines basses,
dépourvues de végétation, comportant ou non des affleu-
rements salins superficiels, peu étendus, inondés soit par
la mer, soit par les eaux douces provenant des pluies ou de
la crue d'un fleuve.
De Saint-Louis à Port-Etienne, il faut distinguer le long
de la côte océanique trois régions distinctes de sebkha : la
première, et la plus importante, s'étend du marigot des
Maringouins jusque vers les puits d'Ijder ; la seconde se
déploie dans le Tarad, le Taffouelli et l'Agneitir ; la troi-
sième, et la plus petite, dépourvue d'ailleurs d'intérêt éco-
nomique, est la bande de terre qui s'allonge au pied des
LA VIE ÉCONOMigUE 161
dunes du Soulhel el Abiod, borde le rivage à Test de
la baie du Lévrier et entoure le fond de la baie
d'Archimède jusqu'à louïli, sur le rivage occidental
de cette même baie. Cette dernière partie est entièrement
dépourvue de dépôts salins exploitables, la terre qui en
forme le sol est seulement fortement imprégnée de sel ; et
les salines que certaines cartes indiquent aux alentours du
cap Saint-Anne ne sont que des sebkha sans sel.
Dans les véritables salines, il faut encore établir une dis-
tinction : les unes contiennent du sel en barres, le sel
gemme ; d'autres fournissent seulement, au moven de l'é-
vaporation, des plaques de sels superficielles, d'épaisseur
variable ; certaines présentent à la fois le sel gemme et le
sel par efflorescence.
A l'intérieur des terres existent aussi à certains endroits
comme à l'ouest de Khroufra dans le Trarza, à Idjil, à
Taoudeni, des sebkha avec des bancs de sel gemme à une
faible profondeur. Les Maures exploitent relativement peu
leurs salines et uniquement dans un but de trafic, non
pour leurs besoins personnels, car les Maures usent à
peine du sel ; ceux qui habitent l'intérieur des terres n'en
consomment pour ainsi dire point ; ceux qui vivent sur les
rives de l'Océan se servent de l'eau de mer pour la cuis-
son des aliments.
Ces salines du Trarza, depuis longtemps, ont cessé de
recevoir l'eau de la mer mais reçoivent encore celle des
pluies et, aux grandes inondations, celles du fleuve. Ce sont,
en remontant du sud au nord : les salines de Bariel, de
Taghreb au sud du marigot des Maringouins (sud-ouest de
Biarh), Tahar (nord-ouest de Biarh), Toudja, Lemzeviut,
Messiel-Lebha, Tinéak, Feï, Sokhmat, Boguent, peu
importantes et cristallisées seulement à la surface ; Moud-
jeran avec du sel en surface en quantité considérable et du
sel gemme en barre ; les deux salines de Ïin-Djmarân, dont
la moindre surface mesure 1.200 mètres de longueur sur
800 de largeur et qui fournit un sel blanc et rosé, quelque
peu exploité par les indigènes; El Bou Kharia, avec du
La Malrita.me. H
162 LA MAURITANIE
sel en surface, mais en quantité moins considérable que la
précédente ; N'Diérert, à une lieue des puits d'Agamoum,
qui a du sel en barres et un peu de sel en surface ; Toaïder-
rai, voisine de la précédente, très analogue comme forma-
tion, fournissant aussi du sel en barre, mais de qualité
moins belle et en quantité moindre; Moularcheb, avec
une couche de sel blanc rosé, d'une épaisseur d'un centi-
mètre, paraissant peu exploitable : Hasseï el Mizza, où la
couche de sel blanc et rosé mêlé de sel gris sale, atteint
à peine une épaisseur de dix millimètres ; Zerga, insigni-
fiante et inemployable, et Tamzagt, où la croûte de sel
est superficielle et d'une exploitation facile.
Les plus importantes de ces salines sont celles de N'Dié-
rert, Touïdermi, Moudjeran, Tin-Djmaran. El-Boukharia,
Messiel-Lehbar et Tamzagt. Les plus exploitées par les
indigènes sont celles de Moudjeran, de N'Diérert, Touïder-
mi, Tin-Djmaran, particulièrement les deux premières.
Dans la saline de Moudjeran, les Maures commencent
par enlever la couche de sel qui est à la surface, qu'on
emporte en vrac, à dos d'âne ou de cheval, jusque dans le
Gayor pour l'échanger contre des gui nées ou du mil. Otant
ensuite la couche de vase verdâtre sous-jacente. ils par-
viennent à la table de sel gemme que, pour l'extraire, ils
découpent en barres rectangulaires.
La saline de N'Diérert, la plus remarquable de toutes
celles du Trarza, constituée par des couches d'argile dure,
de sable sulfureux et de sel superposées, est exploitée avec
soin par les Oulad Biri Les uns font l'extraction du sel
en barres. Les barres sont régularisées avec la hachette ou
la scie à la main ; leur poids moyen est de 230 kilos ; après
les avoir ficelées avec soin, on les charge à dos de chameau.
Un homme peut en extraire au plus deuxpar jour. Les autres
chargent le sel gris dans des sacs que des ânes transportent
à leur campement où les sacs sont échangés contre des
sacs de mil. Une partie du sel en vrac est aussi emportée
et vendue aux mêmes conditions dans le Gayor, sur la rive
gauche du fleuve. Des bœufs porteurs le mènent à Bedieh
LA VIE ÉCONOMIQUE 168
et Boué sur le marigoL de Garak, et de là les chalands le
conduisent à Kayes.
Il y a des années où la saline de X'Diérert donne sept
cents tonnes de sel en barres ; la quantité enlevée par des
Maures isolés peut porter la production annuelle à un mil-
lier de tonnes.
Certaines salines presque épuisées, Sokhmat, Bariel,
Taghreb, par exemple, ne fournissent plus de croûtes de sel
qu'après les très forts hivernages, où les pluies font remon-
ter le sel des cuvettes souterraines, que Tassèchement cris-
tallise ensuite à la surface ; dans les années de pluies faibles
ou même moyennes, il y a des boursouflures salines, mais
pas de couches salines exploitables. Pour en tix^er parti,
les indigènes ôtent la vase de la surface, puis recueillent le
mélange gris et terreux de vase et de sel qui se trouve en
dessous, et le traitent par la dissolution dans l'eau, l'assè-
chement et l'évaporation.
Dans la région du Tarad, du Taffouelli, de l'Agneitir,
les salines, moins nombreuses et moins intéressantes, ne
donnent que du sel en croûtes superticielles.
C'est d'abord, en allant du sud au nord : dans le Tarad,
près de l'emplacement de Tancien Portendik, la saline de
Marsa ou d'Ejreïda, avec une belle couche de sel blanc ou
rosé de 0 ou 6 centimètres d'épaisseur, une des plus exploi-
tées par les Maures, à cause de la facilité de son accès.
C'est de Marsa que part presque en totalité le sel consommé
dans la région intérieure à Test et jusque dans le massif de
l'Adrar.
Dans le Taffouelli citons, à Aïchaït, à l'est de Bilaouak,
une suite de sebkha, dont deux ou trois seulement peuvent
donner du sel, plus ou moins abondant, suivant la durée
des pluies ; à Edkaïlt-Etemak, à l'est des puits d'Ala-
bataf, un autre groupe de sebkha, avec du sel de surface
en certaines quantités, mais pas de barres. Ni les unes ni
les autres ne sont régulièrement exploitées, mais les cara-
vanes qui passent, ou même des individus isolés, y
viennent enlever la quantité nécessaire à leur approvision-
nement.
164 I.A MAURITANIE
Entre les grands plateaux de TAgneitir, dans les plaines
basses, on rencontre les salines de Tin-Nioubrar, suite de
sebkha, dont l'une, très vaste, présente du sel en surface ;
mais le manque d'eau potable dans les environs jusqu'à
une distance très grande en empêche l'exploitation.
A El Mamghar, une petite saline donne un sel qui n'est
employé que pour les besoins des pêcheurs qui habitent le
village.
Près du puits d'Anagoum, la saline de Bon Mahara, non
exploitée par les indigènes, donne du sel en surface en
quantité assez importante après les hivernages très plu-
vieux.
Dans le Tiris, la saline de Farz donne parfois beaucoup
de sel. Une saline appelée Imlili existe dans le Rio de Oro
(sud-ouest de Villa Cisneros).
Dans la région qui s'étend de la baie de Saint-Jean à la
baie du Lévrier, il n'y a point de saline, mais seulement
des sebkha au sol salé mais non exploitables.
Plus à l'est, dans l'enclave de la frontière espagnole du
Rio de Oro, au nord-ouest de l'Adrar, à cinq jours de
marche de Ghinguetti est l'immense sebkha d'Idjil, une
des richesses du pays. Entre les collines d'El Aoudj et de
Tendekieh, formée de couches alternées de vase et de
sel, large de douze kilomètres et longue de trente, cette
mine inépuisable de sel est la propriété des Kounta Sidi
Mohamed qui la font exploiter par leurs harratines, les
Akhaza.
Les tribus de l'Adrar et du Sahel qui viennent s'y
approvisionner périodiquement y font de plus ou moins
longs séjours, mais il n'y a point à Idjil de ksar ni de
campement permanent. Le sel s'extrait par couches d'épais-
seur variable qui se découpent ensuite en barres d'un
mètre de long sur dix centimètres de large que les cara-
vanes transportent dans le Tagant, l'Adrar, le Soudan.
Vingt mille charges de chameaux en sont annuellement
extraites, quantité considérable eu égard aux procédés d'ex-
traction rudimentaires des Maures.
LA VIE ÉCONOMIQUE 165
Ce sont aussi les Koiinta qui possèdent et exploitent les
salines autour de Tichitt dans le Baten ; ils y recueillent le
sel en vrac.
Parmi les mines de sel gemme les plus remarquables, il
convient de citer celle de Taoudeni, sebkha constituée par
plusieurs couches d'argile verte et d'argile rouge contenant
des cristaux de sel et qui alternent avec des plaques de sel
de différentes qualités.
Le sol de la Mauritanie ne renferme pas seulement du
sel ; les richesses minières, peu exploitées, insuffisamment
étudiées, sont encore mal connues. On sait cependant
qu'on y trouve le silex, le grès, le calcaire, le gypse, la
terre à brique, le fer, le soufre et les nilrates.
Entre les dunes du Trarza et le massif du Tagant, jus-
qu'au cours du Gorgol, se déroulent d'immenses espaces
désertiques, couverts de silex fragmenté en morceaux
anguleux.
Le grès se rencontre en abondance dans les massifs du
Tagant, du Regueïba, del'Assaba, ainsi qu'au nord de Mal
et dans la région littorale.
Dans le Trarza et dans la presqu'île du cap Blanc, le cal-
caire apparaît à fleur de sol, non exploité. Le Trarza occi-
denlal et la région du cap Blanc possèdent des gypses.
Le fond des vallées du Trarza, les bords des lacs d'Aleg
et de Mal, dans le Brakna, les rives du Gorgol ont de la
terre à brique; une argile blanche très pure se rencontre
dans le Tagant par gros amas.
Dans le Trarza, on trouve le soufre à fleur de sol à
N'Djeïl, au nord de Nouakchott et à Tinardine, dans la
grande mine entre Toueïl et Nouarmech. Les Maures l'em-
ploient à la composition de leur poudre en le mélangeant
au salpêtre de l'Adrar.
Dans les montagnes du Tagant, il y eut jadis des exploi-
tations indigènes de mines de fer; le nom de Hassi el hadid
(puits de fer) en reste encore à maint endroit; on y trai-
tait le minerai dans de petits fours du type qu'on appelle
four catalan. Mais, dès lors, peu développée, cette indus-
46() LA MAUHITAME
trie est aujourd'hui délaissée tout à fait, et les forgerons du
pays sont obligés de recourir au commerce d'importation
pour se procurer le métal nécessaire à leurs travaux.
Enfin, dans la région du Taganl, des indigènes ont com-
muniqué à des Européens des échantillons de nitrate de
soude, dont la composition a été reconnue analogue à celle
des nitrates du Pérou et du Chili. Malheureusement, ces
indigènes n'ont pu en indiquer la provenance d'une façon
précise.
La pêche ; V industrie. — A côté de l'élevage, de la
culture, de l'exploitation des salines, l'activité des Maures
s'emploie encore à la pêche, à l'industrie, au commerce,
— commerce d'un genre spécial, mais assez développé.
Le poisson pullule sur tout le littoral océanique, sur le
banc d'Arguin, aux alentours du cap Blanc ; la richesse
ichtyologique de la côte est pour ainsi dire infinie.
Tout le long du littoral, surtout entre Nouakchott et El
Mamghar, on rencontre des villages àHmraguen (pécheurs;
littéralement celui qui ramasse les coquillages), entre
autres près du port de Nouakchott, des imraguen harratine
des Bou-Abbouëni, eux-mêmes zenaga des Oulad Ahmed
ben Dahman ; sur le flanc de la dune littorale, à Tarfeïa el
Mansour, près des puits d'Abouïzir, sur la plage à
quelque distance de Marsa, sur la plage de Bila-
ouâk, sur le plateau d'El Mehara, à El Mamghar, dans
l'anse d'El Merdja, non loin du cap Timiris, dans l'île de
Tidra, à El Frey. Quelques-uns de ces villages sont parfois
abandonnés, par suite du déplacement momentané de la
population à cause du manque d'eau potable sur certains
points, à certaines époques de l'année.
Le plus important de ces villages est celui d'El Mamghar.
Sur une dunede sable blanc, d'une longueur de 800 mètres,
El Mamghar déploie ses cases de forme ronde au toit poin-
tu, analogues à celles des noirs du Sénégal, aux parois laté-
rales faites de nattes tressées avec les tiges des gra-
minées environnantes ou les lames des roseaux. L^n piquet
central, enfoncé dans le sol, et formé d'une tige d'euphorbe,
LA VIK ECONOMIQUE Ibi
soutient le toit, constilué par un chaume épais de longues
graminées ; une palissade de paille tressée entoure chaque
hutte ou chaque groupe de huttes appartenant à la même
famille. A l'intérieur de la palissade sont les séchoirs à
poisson, formés d'un réseau de tiges d'euphorbes entrela-
cées ; de place en place sont abandonnés des amas de détri-
tus de poisson qui exhalent sous le soleil une odeur
fétide, et sur lesquels tourbillonnent les essaims des
mouches. Un canot est amarré au rivage ; acheté par les
imraguen à Saint-Louis, et amené par eux le long de la
côte jusqu'à El Mamghar, il ne sert point à la pêche. Mais
lorsque, avertis par leurs frères des autres villages, les imra-
guen entendent que les Oulad bou Sba, les Oulad Delim
ou les El Gorah viennent en razzia dans le voisinage, on
entasse dans le canot les femmes, les enfants, les vieillards,
les objets précieux, et on l'envoie au large ; les pêcheurs
chargent sur leur dos tout ce qu'ils peuvent porter de sacs
de poissons, en ayant soin toutefois d'en laisser une certaine
quantité sur les séchoirs pour satisfaire les pillards, de
peur que, dans leur dépit, ceux-ci ne brûlent le village ;
puis ils se dispersent dans les environs. Les guerriers dispa-
rus et l'orage passé, tout le monde revient chez soi et
reprend les travaux accoutumés.
El Mamghar est habité par des imraguen sédentaires qui,
durant toute l'année, pèchent et préparent le poisson ;
cette population, peu nombreuse, s'accroît dans les périodes
où des marabouts nomades de l'Agneitir, de l'Akhchar,
du Tasiast, Barik-AUah et Tendgha viennent, amenant
des moutons, des chèvres, leurs ânes et leurs chameaux
chargés de mil, tous produits qu'ils échangent contre d'im-
portants chargements de poisson sec, transportés ensuite
par eux à leurs campements respectifs, puis vers les tribus
de l'intérieur et jusque dans l'Adrar. El Mamghar forme
ainsi pour le commerce du poisson, un centre relativement
important.
Les imraguen, la plupart du temps, ne sont pas des
Maures de race pure, mais des porognes, c'est-à-dire des
168 I.A MA L'HIT ami:
métis de maures et de négresses. Cependant un groupe
appartenant à la tribu des Ahel Laghzall et une fraction de
la grande tribu maraboutique des Abel Barik Allah, se
livrent à la pêche au fond de la baie du Lévrier et au fond
de la baie de Cansado ; leur campement est établi à la
pointe de l'Archimède. Un certain nombre sont fixés près
de la baie de TArchimède ; d'autres se rendent à la baie
de rOuest, en même temps que les pêcheurs des Canaries.
Ils envoient du poisson sec aux tribus de Tintérieur qui, à
leur tour, les ravitaillent en eau douce rapportée à dos de
chameau, car les mares laissées par les pluies ne suffisent
à la consommation que pendant les derniers mois de
Tannée.
Les pêcheurs maures fabriquent leurs filets avec le tita-
rek, plante textile qui abonde dans les parages de TOcéan,
ou avec du chanvre provenant de Saint-Louis ; des tiges
de callatropis coupées en petits morceaux et séchées au
soleil fournissent les flotteurs ; ces petits morceaux sont
enfilés à la partie supérieure du filet et le soutiennent à la
surface. Les plombs sont remplacés par des boules d'argile
cuite, percées d'un trou et enfilées à la base du filet qu'elles
entraînent au fond, tandis que la partie supérieure se sou-
tient à la surface. Dans la région de Nouakchott, les
pêcheurs, à la place de ces boules d'argile, emploient des
morceaux de brique provenant de l'ancienne forteresse
de Portendik, morceaux qu'ils usent de façon à leur donner
à peu près la forme d'une sphère et qu'ils percent ensuite
afin de les passer dans la ralingue inférieure du filet.
Les pêcheurs maures emploient aussi la ligne à main
faite de fil de titarek ou de chanvre, portant à son extré-
mité un ou plusieurs hameçons provenant soit de Saint-
Louis soit des comptoirs du fleuve, et amorcée par des
morceaux de mulet. Cette ligne, à l'aide d'une pierre per-
cée qui sert de plomb, peut flotter au large à une assez
longue distance et permet la capture de nombreuses iten
(courbines).
Au seuil de leurs cases construites de branchages et de
LA VIE ÉCONOMIQUE 1 ()9
tiges d'euphorbes, couvertes de graminées du voisinage ou
d'étoffes de guinée, les pécheurs observent le bord de la
mer ; près d'eux, sur le rivage, devant les maisons, des
fourches plantées dans le sol soutiennent des bâtons polis
où les filets sont étendus. Certains filets plus longs sont
placés sur deux bâtons, et deux hommes peuvent les
manœuvrer à la fois pour prendre une quantité double de
poisson.
Lorsque le pêcheur aperçoit quelque banc de poisson, il
se dépouille de ses vêtements, passe une sorte de caleçon
de cuir (appelé zifa) destiné à le protéger contre la morsure
des requins dont cette côte est infestée, place sur son épaule
le bâton qui soutient le filet et se jette à la mer.
S'il n'a pas pied, il nage au milieu du banc de poisson
que son regard a aperçu du rivage, d'une main tenant un
bâton, de l'autre étalant son filet et cherchant à y enfermer
les poissons qui s'agitent autour de lui. Quand le filet est
plein, le pêcheur regagne la côte, le vide sur le sable et
retourne à la mer pour le jeter de nouveau tant que le banc
de poissons est là. La pêche finie, on étend le filet sur la
perche, et la perche reprend sa place sur la fourche,
devant la case, pour y sécher au soleil jusqu'à la prochaine
expédition.
Les imraguen sont particulièrement experts dans l'art de
la natation ; ils nagent au milieu des brisants, se mainte-
nant sur l'eau avec leurs pieds en employant leurs deux
mains à la manœuvre du filet; dès l'enfance, les petits
imraguen, munis de filets adaptés à leur taille, se jettent à
la mer avec leurs parents et, de concert avec eux, pour-
suivent le poisson dans les brisants.
Des procédés de pêche si rudimentaires n'amènent pas
une très large capture d'une variété bien grande de pois-
sons. Deux sortes de mulets, que les Maures appellent
azaouha et agmila, et qui se rencontrent sur cette côte en
quantité considérable, représentent plus des trois quaris du
poisson capturé par l'ensemble des pêcheurs du littoral.
Les filets des imraûuen ramènent aussi des courbines, un
170 J.A MAI'inTAME
poisson de petite espèce qui nage dans les brisants, le lécha-
rarout^ et un autre, très commun aussi dans ces régions,
Vaghani^ assez voisin de nos roussettes.
Lorsque la pêche a lieu près du bord, il arrive que les
fdets ramènent des soles ; mais les pêcheurs les abandonnent
sur la grève, car les Maures, de même que les musulmans,
dédaignent les poissons plats et en négligent l'emploi ali-
mentaire, parce que ces poissons comportent trop d'arêtes
et trop peu de chair pour être consommés à l'état sec,
comme c'est l'usage.
Lorsque la pêche n'est pas abondante, les poissons
servent seulement à la consommation du campement ; si
elle est fructueuse, on en fait sécher pour la vente.
La préparation de ce séchage est très simple. Le sel en
est absent. On enlève les têtes, on ouvre les poissons dans -
la ligne médiane pour enlever les viscères et l'arête dor- f |
sale, puis on les étend au soleil, soit sur des branchages
secs, plantés dans le sol, soit sur les toits mêmes des cases.
Il arrive que les mouches viennent déposer leurs œufs
dans ce poisson encore humide, mais l'ardeur du soleil et
la violence du vent ont vite fait de le sécher, et ces œufs
n'ont pas le temps d'éclore.
Lorsque le poisson est sec, on l'enferme dans des sacs
en corde de titarek destinés spécialement à cet usage. Les
femmes du campement chargent sur leur dos une partie de
ces sacs et vont les échanger ou les vendre dans les campe-
ments voisins ou aux caravanes qui passent. Les imra-
guen voisins du poste de Nouakchott y apportent assez sou-
vent du poisson frais aux Européens en même temps que
du poisson sec aux indigènes, poisson toujours représenté
par les différentes espèces de mulets.
Les sacs de poisson sec non vendus sont entassés dans
un coin de la case ; les insectes viennent y creuser des gale-
ries, si bien qu'au bout de peu de temps, il ne reste du I
poisson qu'une peau recouverte d'écaillés.
Tel qu'il est, cependant, ce poisson plaît beaucoup aux
Maures qui le font griller à la braise et le mangent avec
LA VIE ÉCONOMIQUE 171
du riz ou du mil pilé, ou même le consomment sans prépa-
ration. Il donne lieu à un commerce assez développé. Les
tribus maiaboutiques des El Boua-Bo-uëni, des El Barik-
Allah et particulièrement des Tendgha, viennent en cher-
cher des chargements qu'ils transportent à Tintérieur des
terres, dans les différentes régions et jusque dans l'Adrar
où il esl échangé contre du mil et de la guinée.
L'industrie de la pêche est exercée aussi plus au nord,
dans la presqu'île de Dakhla par les imraguen zenaga des
Oulad Délim qui constituent la population indigène de la
possession espagnole de Villa Gisneros. Ils fournissent le
poisson aux Espagnols et paient les contributions ordi-
naires à leurs suzerains Oulad Delim.
Les eaux du Sénégal sont également poissonneuses. Au
bord du fleuve, la tribu guerrière des El-Guebblah et la
tribu maraboutique des Tashid-Bitt se livrent à la pêche.
Ils extraient la graisse du poisson et la vendent après l'avoir
fait fondre ; puis ils font sécher les poissons au soleil et les
réunissent en paquets de vingt-cinq ou trente kilos, qui
deviennent l'objet d'un trafic considérable avec la popula-
tion noire du Sénégal dans les escales du fleuve, à Dagana,
Boë, Bosso; dans l'intérieur du Sénégal, ce poisson,
revendu au détail, atteint un prix élevé.
Certains étangs intérieurs sont assez pourvus de pois-
sons pour donner lieu à une pêche intéressante ; le lac de
Rkis ou Gayor, dans l'Aouker, est exploité par les Daouali,
les Ida Belhassen et les Tadjakant qui hantent ses bords,
sujet perpétuel de querelles et de divisions enlre ces
tribus.
Quant à l'industrie, elle est exclusivement exercée en
Mauritanie par la caste des forgerons.
Ils s'adonnent non seulement au genre de travaux que
nous représente ce mot, mais encore à la fabrication des
selles et des brides, des couteaux et des poignards, ainsi
qu'à celle des bijoux. Leurs femmes s'emploient à la prépa-
ration des cuirs, qu'elles décorent avec une certaine élé-
gance ; elles en confectionnent les gaines des couteaux, les
'172 LA MArRITANU:
poignards, les sacs de voyage, les sacoches de marabout,
les sacs de fumeur, appelés ousseda, taz, safra, tehelil,
roud et beït; elles s'appliquent enfin à la préparation et à
la réparation de tous les objets nécessaires pour la tribu à
laquelle elles appartiennent. Des captifs et des captives
noirs les aident dans leurs travaux.
Les forgerons forment, avons-nous dit, une caste spé-
ciale, peu considérée peut-être, mais fort utile, puisqu'ils
ont la charge spéciale des travaux d'industrie. S'il s'agit de
réparation à une selle, à une bride aussi bien qu'à un
fusil, c'est aux forgerons qu'on recourt et nul autre ne
s'en occupe ; chaque campement en possède une quantité
plus ou moins grande. Ils travaillent seulement pour les
besoins de leur tribu. Les forgerons noirs des bords du
fleuve, contrairement aux forgerons maures, fabriquent
pour la vente, et les objets sortis de leurs mains sont
emportés par les caravanes qui les débitent dans les diverses
régions.
Les captives noires du Trarza confectionnent de grands
tapis pour le sommeil avec la peau des moutons noirs,
nommés farou, et d'autres en peau d'agneau, appelés
khalaf.
Dans la Haute-Mauritanie, chez les Oulad Delim et les
Regueïba qui tirent toutes leurs ressources de la richesse
pastorale, l'industrie se réduit à la fabrication des objets
indispensables dans la vie normale, et, là aussi, ce sont les
forgerons qui se chargent de la confection des objets de
bois et de cuir comme de fer ; l'industrie domestique est
confiée aux femmes.
Mais, plus au nord, les ksour des Tekna, de l'oued
Noun, plus voisins du Maroc, Glimin ou Aouguelmin.
Déchirât, Tiliouïn, Abonda, Aïd Hemmad, El Kheniga,
Asrir, Arsa, El Aouïna, ne sont pas dépourvus de travail-
leurs industriels spécialisés, tels que maçons, menuisiers,
serruriers, puisatiers très occupés par le travail des canaux
d'irrigation, vanniers, natliers. artisans du fer, du cuir et
du bois ; les ksour de l'oued Xoun fabriquent en quantité
LA Vit ECONOMIQUE 173
importante des sacs de toute sorte, petits et grands, les
toiles de tente, les socs de charrue ; il s'y trouve aussi des
bijoutiers, la plupart israélites.
Le commerce. — La région mauritanienne eut jadis un
commerce très florissant, qui était la traite des noirs. Au
seizième siècle, les Portugais venaient échanger des che-
vaux contre des esclaves noirs et contre de l'or. Ce commerce
se centralisait à Hoden, ville de l'intérieur, à six jours
de marche du cap Blanc, aujourd'hui disparue. Au dix-
septième siècle, la gomme des forêts du. Drah et de Flguidi
forma l'objet d'un trafic considérable avec les Hollandais,
aux beaux jours d'Arguin et de Portendik. La traite des
noirs n'existe plus, et le commerce de la gomme a subi une
forte décroissance. Au dix-neuvième siècle, l'importance de
ce dernier se maintenait encore ; trois ou quatre millions de
livres de gomme arrivaient annuellement, rien que dans les
trois escales du Sénégal. La concurrence de la dextrine ayant
fait considérablement baisser les prix, il était devenu presque
nul. Cependant, depuis une quinzaine d'années, on constate
une tendance régulière au relèvement dans les quantités
exportées et dans le prix moyen du kilo de gomme.
La vente du sel fit aussi longtemps l'objet d'un mouve-
ment important dans la région ; au milieu du dix-neu-
vième siècle, la quantité de sel exportée d'Idjîl se montait
à 2.500 kilos ; il allait à Tichitt et, de là, chez les Bam-
bara. Mais le sel d'Europe qui, maintenant, en remontant le
Sénégal et le Niger, parvient au cœur même du Soudan à
meilleur marché que celui de la Mauritanie, a tué ce com-
merce. En 1910, une caravane de cinquante chameaux
portait à Atar, seulement sept tonnes de sel qui res-
taient dans la ville pour sa consommation.
Le commerce des cuirs a présenté jadis un certain inté-
rêt ; il tend à reprendre depuis quelques années.
Aux postes militaires, aux escales du fleuve, à Saint-
Louis, les Maures amènent les animaux de boucherie des
troupeaux qu'ils élèvent en si grand nombre : bœufs, mou-
tons, chèvres.
174 LA MAURITANIE
Aux escales, et à Saint-Louis aussi, les trafiquants vont
chercher Thuile de poisson et les poissons séchés qu'ils
emportent pour les vendre ou les échanger dans les régions
intérieures. Les comptoirs du fleuve font un trafic important
avec les tribus maures qui, aux approches de l'hivernage,
quittent le bord du fleuve pour retourner dans les régions
du Nord et de FEst et jusque dans l'Adrar et le Hodh,
trafic qui consiste en bien des marchandises d un usage
courant en ces contrées, mais d'un prix de plus en plus
élevé à mesure que l'on s'éloigne des rives du Sénégal ; les
étoffes de guinée bleue, presque exclusivement employées
pour le vêtement, la guinée beige, la filature et les étoffes
plus recherchées, calicot blanc, bazin et chandora, les
couvertures de laine, les pagnes tissés par les noirs, le
tabac en feuilles, le thé vert, les pains de sucre, le riz, le
mil, les ustensiles, de fonte et les grosses cordes, les allu-
mettes, les bougies ; les objets de toilette et de luxe tels
que pommades, parfums, babouches de cuir rouge, boules
d'ambre vrai ou faux, papier marabout, chapelets maho-
métans et livres arabes, tels que la grammaire, le Coran,
le livre des Mille et une nuits.
A la fin de chaque année, les tribus du Tagant et de
l'Adrar qui s'occupent de l'élevage du cheval vont dans le
Sahel avec les poulains, excédent de leur production, et les
échangent aux trafiquants Ouolofs à raison de 25 ou 30
pièces de guinée bleue l'un.
De l'Adrar partent des caravanes qui s'en vont vers le
sud commercer avec le Sénégal et chercher la guinée, le
mil, le sucre, le thé, très appréciés dans la région ; ce
mouvement se ralentit dans le deuxième et troisième tri-
mestre de l'année, la période la plus chaude et le moment
de la récolte des dattes.
Chinguetli, dans l'Adrar, est le centre d'un commerce
très actif ; le mil et les captifs y arrivent, amenés par les
hommes du Tagant qui prennent en échange les dattes,
le sel et les chameaux ; For et les arachides du Soudan y
sont apportés ainsi que les bijoux d'argent, les espèces et
LA VIE ÉCONOMIQUE 1 7o
les étoffes, par les gens d'Oualata et de Tichitt qui v
trouvent du sel, de la guinée, des chameaux. Même des
Tekna de l'Oued Noun y viennent vendre des couvertures
de laine, des burnous, de l'orge, du blé, du tabac, et ils
remportent de l'or, des dattes, de la monnaie française,
très recherchée en Mauritanie.
Les objets qui passent sur le marché, thé, sucre, tabac,
aussi bien que les armes et la poudre, proviennent presque
en totalité du commerce français du Sénégal; les coton-
nades apportées de l'oued Noun et du Rio de Oro sont infé-
rieures en nombre et en qualité à celles qui viennent de
nos comptoirs, et l'on peut avancer que toutes les étoffes
de Guinée employées dans l'Adrar et les contrées avoisi-
nantes qui s'y fournissent proviennent du Sénégal. Ces
produits sont rapportés précisément par les caravanes qui
vont à Saint-Louis, porter les dattes, le beurre fondu, l'or
du Soudan, et conduire les chameaux, les ânes, les bœufs
qu'elles échangent contre les denrées et les objets demandés
dans leur pays pour les y revendre. En passant dans
le pays Trarza, elles faisaient autrefois le trafic des
captifs. Mais la ville est si peu sûre qu'il n'y a pas de
marché ouvert, par crainte des pillards, et que tout ce com-
merce se fait à l'intérieur des maisons.
C'est aussi par Chinguetti que les grandes caravanes qui
viennent d'Idjil, chargées de sel, passent pour aller à
Tichitt et à Nioro.
Oualata dans le Hodh est intéressante pour le commerce
du sel, recevant à la fois les arrivages d'Idjil, de l'oasis
de Tichitt et des grandes caravanes du Soudan. Mais,
comme à Chinguetti, l'insécurité n'y permet pas les mar-
chés en plein air.
Certaines fractions des Kounta sont très commerçantes ;
elles font le trafic du sel exploité par elles à Idjil et à Tichitt,
de la gomme, des troupeaux qu'ils vont vendre presque en
totalité au Sénégal dans le cercle de Nioro.
La grande tribu maraboutique des Tadjakant est aussi
très commerçante ; depuis Saint-Louis jusqu'au Niger,
176 I.A M A L'HIT AME
les Tadjakant circulent sans cesse pour leur trafic ; ce sont
eux qui transportent la gomme qui arrive aux escales du
fleuve. Les Tadjakant avec leur douze fractions dissémi-
nées dont plusieurs tribus guerrières (Brakna, Ida ou Ali),
pasteurs, agriculteurs, marabouts et guerriers, sont aussi
les principaux convoyeurs du désert ; allant de Test au sud,
ils vont jusqu'au Soudan porter les produits du Maroc
pour en rapporter les marchandises d'échange, menant par-
fois au moment de la traite, c'est-à-dire de décembre à
juin, des caravanes de douze ou quinze cents chameaux à
travers le désert.
Les Laghlall, autre grande tribu maraboutique très frac-
tionnée dont on rencontre des groupements dans presque
toutes les tribus, sont également de grands caravaniers.
Sans cesse, en tous sens, ils sillonnent l'étendue déser-
tique, poussant leurs courses du nord au sud et de l'est à
l'ouest. On les rencontre au fond du Sahel comme au sud
■ du Maroc, au bord du Sénégal ainsi qu'au centre de
l'Adrar où ils vont acheter au Kounta les barres de sel
d'Idjil.
Chez les Trarza, c'est l'élevage qui fait la source des
revenus et la base du commerce. Ils fournissent de cha-
meaux presque en totalité tout l'intérieur du pays et vendent
à Saint-Louis et sur la rive gauche du fleuve les mâles de
leurs immenses troupeaux de bœufs, de chameaux et même
de chevaux, car, suivant l'usage maure, ils conservent les
femelles pour la reproduction et ne se défont que des mâles.
Aux comptoirs établis dans les escales du fleuve ils vendent
aussi la gomme des forêts de l'Iguidi. Le sel gemme des
salines de Kroufa fait l'objet d'échanges avec le Soudan; la
vente du poisson séché donne lieu aussi, comme nous
l'avons vu, à un certain mouvement. D'autre part, à Saint-
Louis et dans les escales, les Trarza se fournissent du fer
nécessaire à la fabrication des couteaux, des poignards,
des étriers, et aussi de l'argent employé par leurs forge-
rons à la fabrication des bijoux. Dans l'intérieur de la con-
fédération, les tribus zenaga des Roumbatine, des Oulad-
LA VIE ÉCONOMIQUE 177
Rahmoun, des Arrouëdja, qui possèdent les plus grands
troupeaux de moutons, font la tonte et vendent la laine aux
tribus guerrières qui remploient au tissage des toiles de
tente.
Dans la Haute-Mauritanie, les tribus de la Seguiet-el-
Hamrâ et des bords du Drââ sont approvisionnées en
étoffes et denrées par les caravanes venues du Maroc.
Chez les Oulad Delim, le commerce est peu considérable
et consiste principalement en importation ; les tribus ne
semblent pas, d'ailleurs, avoir l'esprit de négoce. A cause
de la rareté du numéraire, il a lieu surtout par voie d'é-
change : sucre, thé, tabac, poisson, sel de Mauritanie,
ustensiles et récipients de fer, de fonte ou de cuivre
arrivent par Port-Etienne ou Villa Cisneros ; en retour,
les indigènes y apportent la viande fraîche, les toisons lai-
neuses ou poilues des troupeaux de leurs zenaga. A Port-
Étienne, les Maures sont directement en rapport avec trafi-
quants européens ou noirs ; le rôle de l'administration se
borne à faciliter les transactions entre eux. Mais, à la Villa
Cisneros, l'autorité espagnole prélève sur les marchandises
vendues aux Maures du voisinage, Oulad Delim, Oulad bou
Sba, Regueïba, une taxe que le commandant de la colonie
partage avec les chefs de ces tribus. Parmi les différentes
branches de trafic des ports de la colonie espagnole, celui
de la contrebande fut toujours à noter malheureuse-
ment.
Des Toukouma de l'oued Noun, des Regueïba de la côte,
des Oulad bou Sba du Tiris vont en caravane porter les
barres de sel d'Idjil jusqu'aux rives du Niger et surtout à
Segou où ils l'échangent contre de l'or qu'au retour ils
négocient chez les Trarza.
Les Tekna, aux confins de la Haute-Mauritanie et du
Maroc, sont commerçants dans l'âme. On en rencontre,
comme colporteurs et convoyeurs, sur les roules les plus
lointaines de la Mauritanie, duSahel soudanais et du Séné-
gal; ils possèdent des boutiques dans tous les ksours du
Tagant et de l'Adrar, à Tidjikdja, Atar, Ghinguetti, Oud-
La MAUniTANlE. 12
178 LA MAURITANIE
jeft, Tichitt ; dans les villes du Sénégal, à Saint-Louis,
Kaolack, Diourbel et à Louga, leur centre principal ; ils ont
des entrepôts dans la vallée orientale du Drââ, dans le
Tafilalet, à Oualata, à Tombouctou, et sans cesse ils vont
d'un de ces points à l'autre, poussant au sud jusqu'à Dakar,
Konakry, Grand-Bassam. faisant chez les noirs l'importa-
tion de marchandises européennes, telles que étoffes de
guinée, sucre, thé, bougies, quincaillerie, ustensiles de
ménage, armes, et en rapportent pour l'exportation les
plumes d'autruche et l'or. On a constaté sur les livres de
l'agent spécial à Atar qu'un notable commerçant Tekna,
Mohamed el Yazid, déposait tous les mois une somme de
quinze mille francs pour l'achat au Sénégal de mar-
chandises que les caravanes transportent ensuite vers le
nord.
Dans le pays de l'oued Noun même, tous les ksours sont
des centres commerciaux où convergent les caravanes des
nomades sahariens, Regueïba, Tadjakant du Baten, Kounta
de l'Adrar, du Hodh et de l'Azaouad, Berabich de Tom-
bouctou, ainsi que Ghleuh du Maroc, et où, à certaines
époques de l'année, ont lieu de grandes foires, marchés
de tous les produits d'Afrique et d'Europe recherchés par
les indigènes.
Glimin ou Aouaguelmin surtout, avec ses deux mille
habitants, dont le centre jouit d'une certaine importance,
est un point remarquable de trafic intersaharien qui voit
refluer les denrées du Soudan, du Maroc et de l'Europe.
Il va sans dire que la contrebande d'armes, là aussi, n'a
jamais cessé d'être florissante. Toutes les petites baies de la
côte, depuis Ifnijusqu'à l'oued Ghebika, servent aux Tekna
de ports pour leur commerce ; les navires européens arrêtés
au larjje envoient les étoffes de coton, le riz, le sucre, les
bougies, les armes, par des barques qui, en revenant, leur
rapportent la viande fraîche, les toisons laineuses ou poilues,
les peaux, les plu:nes d'autruche et l'or.
Ges petits ports ne possèdent point de ksour sur le
rivage ; mais, aux époques fixées par la coutume, des cam-
La vie économique 179
pements viennent temporairement se dresser sur les
plages.
Les endroits les plus fréquentés par les Tekna de Foued
Noun sont aujourd'hui : Tarfaïa, les embouchures des
oueds Ghebika, Drââ et Assaka, puis Ifni et le ksour des
Meïja. Les Européens qui y trafiquent sont presque tous
des Canariens espagnols ; les commerçants anglais qui y
venaient naguère en majorité les ont abandonnés.
CHAPITRE VII
L'ACTION DE LA FRANCE EN MAURITANIE
A'os relations avec les Maures Jusqu'au milieu du
XIX^ siècle. — Si l'expansion de notre autorité, par la
force inéluctable des choses, s'est peu à peu étendue de
notre colonie du Sénégal dans le Sahara mauritanien, dans
son voisinage immédiat, c'est le devoir de défendre contre
les dissidents les tribus fidèles et soumises qui sont nos
sujettes, c'est le souci de la haute mission civilisatrice de
la France qui, partout où elle règne, se doit à elle-même
d'instaurer plus de justice et de bonté, qui a déterminé,
qui a irrésistiblement amené, élargi par degrés notre
action en Mauritanie. La suite de cette progression forme
une page intéressante de notre histoire coloniale.
La question mauritanienne qui, alors, ne portait point ce
nom, se rattache en effet fatalement à la possession de la
colonie du Sénégal et remonte à l'origine de celle-ci.
Dès le XIV® siècle, des marchands dieppois et rouennais
avaient visité la côte de Sénégambie et y avaient fondé des
comptoirs. En 1664, ces établissements furent cédés à la
Compagnie des Indes occidentales, puis aux Compagnies du
Sénégal, enfin à la Compagnie des Indes orientales, qui
les rendit prospères. D'autre part, après l'effondrement
de la puissance des Portugais asservis à l'Espagne, la
France leur succéda dans leur exploitation de leurs comp-
toirs du fleuve. De 1626 à 1738, huit Compagnies s'y suc-
cédèrent.
Dès ces premiers temps, les chefs maures, chefs de tri-
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 181
bus OU de caravanes ou émirs de confédérations, impo-
saient pendant la durée de la traite aux négociants euro-
péens qui venaient trafiquer sur le bord du fleuve de
lourdes contributions et de dures exigences ; pour refus
de s'y soumettre, le commerçant risquait de voir interdire
sa maison ou même toute l'escale aux caravanes indigènes,
suivant la puissance très variable du tyranneau maure.
Les relations gouvernementales officielles avec les chefs
maures, afin de remédier à cet état de choses, datent de
loin. Le premier émir brakna reconnu par nous futx\hme-
dou I®^ des Oulad Seïd qui s'était élevé contre Mokhtar
Cheikh, successeur direct de Barkani au milieu du
xvn^ siècle. x\ndré Brué, l'actif et intelligent directeur de
la Compagnie du Sénégal nommé en 1697, eut pour pre-
mier soin d'établir des relations avec les indigènes de l'in-
térieur. Il signa avec l'émir du Trarza, Eli Chandora, un
traité assurant à celui-ci certains avantages s'il cessait le
commerce avec les Hollandais. Des sous-agents maladroits
perdirent les résultats de ces accords. Lorsque, quelques
années plus tard, La Rigaudière vint avec une escadre
mouiller devant Portendik, pour en chasser les Hollandais,
Brué se trouvait à bord du vaisseau amiral ; il fit engager
des pourparlers avec l'émir du Trarza, qui était à deux
jours de marche dans l'intérieur, et renouvela avec lui le
traité de 1717, par lequel ce chef, moyennant certains
avantages, s'engageait à ne laisser ses sujets commercer
qu'avec les Français, lesquels possédaient alors toutes les
escales du Sénégal.
Mais bientôt les Hollandais revinrent pour attirer les
indigènes à eux, ils échangèrent les gommes à perte ; et
si, par cette méthode, ils n'avaient pu en recueillir une
quantité suffisante, ils chargeaient l'émir Eli Chandora
ainsi que les autres chefs des tribus maures du voisinage,
de piller les caravanes qui venaient apporter leurs charge-
ments de gomme à nos escales du fleuve.
En 1785, le directeur de la Compagnie privilégiée pour
le monopole de la traite de la gomme au Sénégal, passa
182 LA MAURITANIE
un traité avec la tribu des Darmacor (Darmencors) ou Idao
el Hadj pour la traite exclusive de ce produit et un autre
avec les Brakna.
Lorsque, pendant les guerres de l'Empire, les Anglais
eurent mis la main sur nos colonies, leur gouverneur
Maxwell traita encore avec les Trarza en 1810, et quand
les Français revinrent, notre gouverneur Schmultz signa
un nouveau traité avec l'émir du Trarza en 1816, un
autre en 1819, d'autres encore en 1821, 1824, 1826. De
nouveaux traités avec les Trarza tous presque identiques,
interviennent successivement en 1829, 1831, 1832, 1834,
1835, 1842. Cette quantité d'actes aux clauses à peu près
semblables, sans cesse renouvelés, montre leur insuffisance
et la mauvaise foi de ces Maures avec lesquels les conven-
tions, rompues dès qu'ils n'y trouvent plus un avantage
immédiat, sont chaque fois à recommencer. Par ces divers
traités, le gouvernement français, se substituant aux
Compagnies qui, primitivement, avaient établi des comp-
toirs sur le fleuve, et pour sauvegarder les intérêts de nos
nationaux, s'engageait à payer, au lieu des contributions
capricieuses et arbitraires jadis demandées par eux, un
droit annuel et fixe, appelé coutume, aux chefs maures
riverains du fleuve, afin de s'assurer leur concours pour
assurer la sécurité des escales et le bon ordre des contrées
où fonctionnait le commerce local. Mais, chargés de faire
la police, ces chefs n'organisaient que l'exploitation des
agents européens et des trafiquants indigènes.
Le régime des escales. — En 1841, l'émir des Brakna,
Ahmedou ayant été empoisonné par les siens, des compéti-
tions et des luttes intestines s'en suivirent, prétextes inces-
sants à pillages qui entravaient tout commerce et détrui-
saient la sécurité du fleuve. Au bout de quatre ans, les
choses s'éternisant, le gouvernement français qui avait été
en relations avec Ahmedou, se décida à intervenir. On se
saisit de l'émir usurpateur qui fut relégué au Gabon et on
en installa un autre, nommé par nous, en attendant que
Sidi Eli, fils d' Ahmedou, eût l'âge de régner. Mais les
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 183
Trarza vinrent se mêler des affaires de leurs voisins et,
renversant nos protégés, soutenant un rival, recommen-
cèrent des luttes prolongées pendant de longues années.
Les compétiteurs, quels qu'ils fussent, tenaient beaucoup
à la position de chefs des escales de Kaëdi et de Podor, où
ils faisaient aux commettants des maisons de Saint-Louis éta-
blis dans les comptoirs du fleuve pour échanger avec les
indigènes les gommes et autres produits de l'intérieur
une situation si intolérable que ces commerçants, en
1851. adressèrent au gouverneur du Sénégal une pétition
afin de demander l'intervention de la force armée pour les
protéger, une réforme dans le régime des escales et la sup-
pression du rôle des chefs maures.
Pour remplacer leur surveillance illusoire, l'autorité
française fît alors construire deux établissements commer-
ciaux, fortifiés et permanents, à Dagana et à Podor, où se
trouvaient déjà deux petits forts ; puis des escales furent
établies sur la rive gauche du fleuve, en divers points fixés
aussi ; les indigènes j venaient pour le trafic ; mais leurs
chefs n'y étaient plus chargés de la police ; des postes
militaires français l'assurèrent à leur place ; on leur
demandait seulement de maintenir la sécurité sur les
routes du désert menant à nos escales.
Les Trarza avaient envahi le Oualo, sur la rive droite du
Sénégal ; la France se décida à intervenir (1855). D'autre
part, les chefs des Toucouleurs mirent en rapport Sidi Eli,
fils d'Ahmedou, avec les autorités de Saint-Louis ; nous
cherchâmes à renouer des relations avec les Brakna, que
les Trarza avaient entretenus dans un sourd état d'hostilité
contre nous ; des troupes furent envoyées à Podor. Aussi-
tôt les pourparlers et de nombreuses rencontres eurent lieu
avec le parti ennemi de Sidi Eli dans les années suivantes,
qui épuisèrent les Maures dissidents.
L'émir des Trarza, Mohamed el Habib, pour nous gêner
dans notre commerce, car il ne s'illusionnait guère sur l'issue
d'une lutte avec la France où les circonstances l'avaient
amené, interdit à ses sujets d'apporter la gomme à nos
comptoirs.
184
LA MAURITANIE
Mais le nouveau régime des escales remédia à cette ten-
tative de tracasserie inutile, en même temps qu'il avait ins-
tallé la sécurité sur le fleuve. Car les Maures de la rive
droite ne pouvaient acquérir le mil et la guinée indispen-
sables à leur nourriture et à leur habillement que dans les
établissements sis sur nos territoires surveillés et contrôlés
par nous et trouvèrent là seulement un débouché pour leurs
produits. Plusieurs tribus Trarza, entre autres les Oulad
Rahman et les Oulad Ahmed, enfreignirent donc la défense
de l'émir. Mohamed el Habib marcha contre les Oulad
Rahman qui se soumirent, mais les Oulad Ahmed, venus
à sa rencontre, le surprirent et lui infligèrent une défaite
qui le mena à faire la paix avec la France.
Cependant, en 1857, le gouverneur français, le général
Faidherbe, avait signé à Bakel avec Bakar, émir des Ida ou
Aïch, un traité qui nous reconnaissait la possession de
toute la banlieue de Saint-Louis, du Oualo et de Dimar.
Bakar adhérait à la nouvelle organisation des escales ; un
droit de sortie de 3 °/o lui était accordé sur les gommes
apportées de la rive droite dans nos postes, droit dont la
perception était assurée par nous. Bakar avait promis
d'amener les émirs Trarza et Brakna à accepter des conditions
semblables, ce qui eut lieu. En effet, un traité sur les mêmes
bases intervint à Saint-Louis entre Mohamed, émir du
Trarza, et nous, le 20 mai 1858, établissant le régime des
escales sur le bas comme sur le haut-Sénégal, comprenant
des clauses spéciales pour le rapatriement des naufragés sur
la côte de l'Océan, et concédant à l'émir le droit de 3 7o
sur les gommes de l'intérieur perçu par nous à Dagana en
sa faveur.
Dès le début de l'établissement du nouveau régime, le
gouvernement français avait fait signer deux traités sem-
blables aux deux concurrents Brakna, pour le cas oîi l'un
ou l'autre triompherait. Après des chances variées, Sidi
Eli, aidé par nous, fut reçu à Saint-Louis par le général
Faidherbe réconcilié par lui avec l'émir Trarza et reconnu
pour seul émir des Brakna. Des traités avantageux furent
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 185
conclus ensuite avec les chefs de groupements importants,
commandants d'escale, comme les Oulad EUi, des escales
de Saldé et du Kaédi, régularisant les clauses de la circu-
lation des caravanes maures sur la rive gauche du Sénégal
et des sujets français sur la rive droite.
Avec cette organisation nouvelle, les escales se dévelop-
pèrent rapidement et devinrent des centres d'influence
autant que de commerce. En effet, les indigènes, n'ayant
plus que nos postes pour acheter et pour vendre, se
voyaient contraints d'obéir aux chefs agréés par nous,
auxquels nous avions confié la police du pays avoisinant
l'escale. Au cas où une caravane était dévalisée, elle por-
tait plainte au chef du territoire où on l'avait attaquée,
afin dobtenir réparation, car les coupables se retrouvaient
forcément lorsqu'ils venaient à l'escale acheter le mil ou
vendre la gomme, les bestiaux, les objets volés à la
caravane.
Avec l'usage, un relâchement s'était produit dans
le régime des escales ; le trafic , limité par les règle-
ments à Dagana, Podor, Saldé, Bakel, s'était installé sur
d'autres points encore. De nouvelles conventions furent
passées. En 1879, l'émir de Brakna, Sidi Eli, à Podor,
signa avec le capitaine Louis, représentant la France, un
traité ouvrant tout le parcours du fleuve Sénégal au com-
merce ; ce traité remplaçait le droit de sortie sur les
gommes par une indemnité ou coutume annuelle et fixe,
dont une partie devait être remise au cheikh du Darmacor,
cette tribu ayant, la première, fait avec nous le commerce
de la gomme. Au même moment, un traité analogue fut signé
entre les Trarza et le gouverneur français Brière de l'Isle.
L'année suivante, une convention fixait les indemnités à
douze cents pièces de gainée pour chacun des émirs.
C'est la prospérité même des escales qui amena la chute
du règlement qui les régissait; les traitants, commissionnés
dans les comptoirs du fleuve par les maisons de Saint-Louis,
tentés par les bénéfices dont ils étaient les intermédiaires,
s'étant .attachés les chefs maures par des présents magni-
186 LA MAURITANIE
fîques. songèrent à s'établir à leur compte ; mais, ne possé-
dant ni les capitaux ni la clientèle des anciennes maisons
des escales, ils demandaieni la liberté du commerce, c'est-
à-dire la faculté de pouvoir s'établir et se mettre en rela-
tions avec les Maures, sur n'importe quel point de la rive
du Sénégal, comptant bien détourner les caravanes des
anciens établissements. Cette idée fit son chemin. Une
pétition rédigée dans ce sens fut couverte de signatures et
envoyée au gouverneur du Sénégal ; un décret du 16
juin institua la liberté du commerce sur tout le fleuve
Sénégal.
L'année suivante, quand Abdoul Boubakar, chef du
Bosséa, s'opposa à notre établissement sur le fleuve et à
l'installation de la ligne télégraphique Saldé-Matam, Ould
Eyba, chef des Ouled EUi, fraction des Oulad Abdallah
(Brakna), s'allia avec lui et combattit contre nous à ses
côtés. Vaincus à N'Dourbadiane, sur la rive gauche du
fleuve, ils durent se soumettre. Ould Eyba traita, s'enga-
geant à nous devenir un allié fidèle, à refuser tout asile aux
hommes du Bosséa sur la rive droite du fleuve, à protéger
les caravanes, moyennant quoi, il recevrait de nous une
coutume annuelle de 400 pièces deguinée. En 1886, l'émir
du Trarza, Eli, fut assassiné par son neveu ; Ahmet Saloum,
son fils, se réfugia à Saint-Louis. Mais un de ses parents,
Amar, avec l'aide de plusieurs tribus, renversa le meurtrier
et se fit émir. Il manifestait des dispositions en notre
faveur tandis que le chef des Bosséa continuait contre
nous la lutte acharnée ; et comme lémir des Ida ou Aïch,
Baker, qui longtemps nous avait témoigné de l'amitié,
s'était brusquement déclaré l'allié d'xAbdoul Boubakar, on
pensa à lancer contre lui le nouvel émir des Trarza. Amar
promit, tergiversa, recula son départ, sous prétexte de
difficultés matérielles. Le jeune Ahmet Saloum s'était de
nouveau réfugié à Saint-Louis, près de l'autorité française,
pour se soustraire à sa tyrannie ; l'émir le fit redemander
et, le gouverneur général étant venu à Richard Toll pour
régler le différend, Amar refusa de venir le rejoindre. On
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 187
apprit dans l'intervalle que, loin de se disposer à marcher
contre Bakar, il lui avait fait passer une partie des pièces
de guinée fournies par nous en vue de ses préparatifs.
Après trois jours d'attente, le gouverneur repartit pour
Saint-Louis, déclarant que la France abandonnait Amar et
appuyait le jeune Ahmet Saloum, que la plupart des tribus
demandaient pour émir. Le 8 octobre 1891, Ahmet Saloum
fut officiellement reconnu émir des Trarza. Un nouveau
traité lui accorda, en remplacement du droit de sortie sur
les gommes, une indemnité fixe de 1.600 pièces de guinée
(à peu près 10.000 francs), que son premier ministre
devait toucher à Saint-Louis ; le même traité nous enga-
geait à verser annuellement 330 pièces de guinée au cheikh
des Darmacor (Ida ou el Hadj) ; au mois de décembre
suivant, l'émir des Brakna recevait par traité une alloca-
tion annuelle de 1.000 pièces de guinée (6.000 francs), en
compensation du droit de sortie supprimé et un droit sur
les produits cultivés par nos sujets dans les terrains allu-
viaux sur la rive droite. Dans ces conventions, le gouver*
nement français s'engageait, en outre, à laisser les popu-
lations choisir leurs émirs, à condition toutefois que le can-
didat nouveau n'eût pas assassiné un prédécesseur ou
l'héritier légitime et reconnaissait les émirs régnants qui,
de leur côté, plaçaient leurs sujets, les biens de ceux-ci
et leurs terrains de parcours, sous le protectorat de la
France. La France s'engageait à respecter leurs usages, à
ne pas intervenir dans leurs affaires intérieures ; des con-
ditions d'intervention étaient prévues pour le cas de guerre
entre tribus non protégées ou entre tribus protégées ; les
questions de juridiction civile et commerciale, de circula-
tion des caravanes et des sujets dans les deux territoires,
pour la sécurité personnelle et la liberté du trafic, y étaient
également prévues.
L'émir des Brakna, jadis secondé par nos troupes, avait
aidé de son concours le jeune Ahmet Saloum, replacé par
nous à la tête des Trarza.
La même année, le ministre des colonies confiait à
Î88 LA MAURITANIE
M. Faber le soin de conclure un accord avec l'émir de
l'Adrar, avec lequel nous n'avions point encore eu de
relations politiques. La contrée était alors bouleversée par
la toute récente guerre des Ida ou Aïch ; Faber envoya
une lettre à l'émir Ould Aida pour lui demander une
escorte pour garantir la sécurité de la mission qui venait
à Atar, l'entretenir au nom du gouvernement français, ou,
s'il ne le pouvait, de retourner le traité revêtu de sa signa-
ture. L'émir fit répondre par son cadi qu'il acceptait les
clauses commerciales du traité et Talliance des Français et
ne ferait jamais alliance avec nulle autre nation européenne
mais ne signa point le traité. Cette signature fut obtenue
l'année suivante par l'interprète Bou el Magdad. qui, envoyé
par le gouverneur du Sénégal, passa en son nom avec
Ould Aïda une convention où la France s'engageait à ne
pas se mêler des affaires intérieures de l'Adrar, à protéger
les caravanes allant de l'Adrar au Sénégal, à venir en aide
au roi contre ses ennemis, à lui payer une coutume
annuelle de 500 pièces de guinée pour le droit de 2 1/2 °/o
perçu à l'entrée des marchandises. Ould Aïda promettait
de ne traiter avec aucun autre Etat européen et de n'ac-
corder nul monopole dans le pays qu'avec approbation du
gouverneur du Sénégal (8 avril 1892).
La contrée n'était pas pour cela entièrement épurée ; nos
Iroupes avaient été de nouveau obligées d'opérer dans le
Fouta Djalon contre Abdoul Boubakar ; à leur arrivée,
Imhamet, compétiteur au cheikhat des Oulad EUi, se réfu-
gia chez le chef des Bosséa dans l'Aftout Chergui, chez les
Chrattit ; l'autre compétiteur, Sidi Ahmet, se déclara pour
nous ; en récompense, il fut nommé chef de l'escale
de Kaëdi, avec don d'une coutume annuelle de 500
pièces de guinée, le poste de Saldé étant supprimé ainsi
que la coutume. Bientôt, avec la fourberie maure, Sidi
Ahmet se mit à fournir à l'administration de faux rensei-
gnements, s'entendit avec les tribus voisines pour piller
les caravanes, força les commerçants de Kaëdi à lui
remettre des présents sous menace d'empêcher les indigènes
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 189
d'apporter les produits aux lieux de vente, de dévaliser nos
sujets noirs qui viennent cultiver la rive droite. Les plaintes
répétées qui arrivaient au commandant du cercle de
Kaëdi, après les avertissements répétés et inutiles, ame-
nèrent le gouvernement français à le révoquer et à le rem-
placer par son frère Bakar ; il s'enfuit dans leTaganl, chez
les Abakak (1893).
Cette même année, l'émir des Brakna, Sidi EUi, notre
allié, étant mort, l'administrateur français prit des dispo-
sitions pour que sa place revînt sans conteste à son fils
Ahmedou. Celui-ci, cependant, à peine reconnu, ne se
servit de son autorité que pour laisser les tribus piller les
alentours, puis feindre l'ignorance et protester de sa fidé-
lité devant toutes les réclamations du gouvernement fran-
çais, ne se souvenant des traités que pour toucher la
coutume et jamais pour châtier les voleurs.
Conséquences de V occupation du Soudan et du Sahel. —
Dans l'est, les Hammoumat, fraction des Mechdouf qui
s'était séparée de l'ensemble du groupement, alliée aux
Oulad Naceur, pillèrent les campements des Mechdouf
ainsi que nos villages des cercles de Nioro et de Goumbou
(Soudan). Comme le colonel Archinard se trouvait à
Goumbou, l'émir des Mechdouf, Mokhtar Cheikh, vint l'y
trouver, pour lui demander l'appui de la France; et le
colonel interdit aux Hammoumat et aux Oulad Naceur
l'entrée de nos territoires (1892). L'année suivante, nous
dûmes de même interdire l'entrée de nos territoires du
Soudan aux Souaker, des El Sidi Mahmoud, à cause aussi
de leurs déprédations.
Bakar, chef de l'escale de Kaëdi, nommé par nous,
ayant été assassiné par son frère Ould Eyba, celui-ci fut
jugé et exécuté, et nous plaçâmes à la tête de l'escale
Ahmet Mahmoud Ould Filali, en lui promettant par
traité cinq pièces de guinée pour fruit de ses soins
(janvier 1894). Trois mois après, un autre traité le char-
geait de verser à Mokhtar, émir des Ida ou Aïch Ghrattit,
les 500 pièces de guinée annuelle que nous nous engagions
J90 LA MAURITANIE
à fournir à celui-ci, qui nous avait secondé dans les diffé-
rends avec Sidi Ahmet, le chef prévaricateur destitué de
l'escale de Kaëdi ; il captura l'assassin de Bakar, tandis
que les Abakak donnaient asile à nos ennemis. Les autres
clauses de ces traités sont analogues à celles des conven-
tions précédentes avec les émirs Trarza et Brakna, stipu-
lant, de plus, d'une façon spéciale, que les chefs des tribus
doivent empêcher tout acte de pillage ou vol commis par
leurs sujets français et faire reconstituer le butin en
cas de vol, sous peine de se voir retenir sur leur coutume
annuelle le montant des dommages.
Plus à Test encore, à l'extrémité orientale du Sahel,
d'autres difficultés surgissaient. Après notre occupation
de Tombouctou, les Oulad Allouch. fraction la plus
guerrière des Oulad-Daoud, qui s'étendent au delà de
Oualata et de Sokolo, transition entre les populations
maures et les tribus du désert et dont, autrefois, les Touareg
furent tributaires et qui n'avaient point eu jusqu'alors de
rapports avec nous, prirent une attitude hostile ; l'émir
s'alliait aux Touaregs Kel Antassar, repliés près de Bassi-
kounou, et nouait des intrigues en vue de former contre
nos troupes une ligue des Touaregs et des Oulad Mahmoud
et de couper à notre commerce les routes de Tombouctou à
Médinepar Numpala, Sokolo, Goumbou, Nioro; pour s'op-
poser à ces projets on dutcréer des postes, à Néré, entre Bas-
sikounou et Sokolo, à Ras el Ma, au lac Faguibine. Les
Oulad Seïd se rapprochant de nous, nous avaient permis
d'occuper les premiers points de résistance. La présence de
nos soldats sur un territoire non encore parcouru frappa
l'émir des Oulad Daoud qui écrivit au commandant du
cercle de Sokolo pour affirmer sa fidélité et demander
le retrait des postes ; cependant, il appelait à son secours
les Touaregs et les Oulad Mahmoud. Le commandant du
Sokolo, averti, envoya un ordre contraire à leur chef Oued
Zeïn qui s'en retourna dans le Goumbou avec ses campe-
ments ; et, à la suite de ce fait, l'émir des Oulad Daoud
s'immobilisa pendant assez longtemps.
L*ACTION DE LA FRANCE EN MAURITANIE I9l
A ce moment, les Oulad Naceur (d'Oualata àl'Adrar) se
livraient à des attaques répétées et contre nos villages indi-
gènes et contre les tribus maraboutiques ; une de leurs
caravanes fut saisie à Médine et les chefs de la caravane
emprisonnés ; réduits par les mesures que Ton prit en
même temps, ils demandèrent l'aman ; on voulut bien
leur accorder et traiter avec eux, à condition qu'ils nous
prêteraient secours contre une autre fraction des Oulad
Naceur avec lesquels eux-mêmes étaient en lutte. Les
Kounta qui, à la suite de razzias sur nos frontières, s'étaient
vu interdire l'accès de nos cercles du Sahel, vinrent après
eux faire leur soumission. Mais les Oulad Naceur ne tar-
dèrent pas à trahir, et le chef qui avait traité avec nous,
Sidi Ahmed Lahbib, démontra aux tribus que le traité
allait désormais empêcher les pillages et qu'ils feraient
mieux de passer chez le chef de l'autre fraction, Bakar,
ennemi irréconciliable des Français. Une partie suivit ce
conseil ; les chefs fidèles à notre alliance, Amuda et
Samba, se réfugièrent chez les Oulad M'Bark. Bientôt,
avec le chef de ceux-ci, Eli Ould Alokhtar, ils se rendirent
à Nioro afin d'y réclamer notre secours.
Le commandant du cercle confia à Eli Ould Mokhtar un
petit corps de 1 50 Sarrakolè, les autres réunirent des partisans
pour aller guetter une occasion d'attaquer Bakar dans un
camp. Cette occasion se présenta bientôt si favorable que
le commandant du cercle de Nioro envoya vers les Oulad
Naceur un peloton de spahis ; après une marche de nuit
dans les gorges de Teranne, ceux-ci tombèrent sur les cam-
pements de Bakar, qui s'enfuit, bientôt imité par les siens,
en laissant dans nos mains 12.000 têtes de bétail, et ne
tarda pas à nous demander la paix, qui lui fut accordée
(février 1896). En janvier, un traité avec Bakar, émir des
Ida ou Aïch Abakak avait complété nos accords avec les
grandes tribus maures des rives du Sénégal, lui accordant
mille pièces de guinée annuelles (6.000 francs) pour prix de
son concours avec les mêmes obligations que dans les con-
ventions avec les Trarza, Brakna et Ida ou Aïch Ghratlit.
192 LA MAURITANIE
Au pays Brakna, dans la plaine de Foré, le long du
fleuve^ Sidi Ahmet, le pillard, jadis chef de l'escale de
Kaëdi, continuait ses rapines et ses intrigues, grâce à l'in-
dolence du nouveau chef de poste ; en mars 1897, un indi-
gène, qui servait d'intermédiaire entre l'émir des Chratitt
et le commandant de Kaëdi, fut assassiné par les gens du
brigand dans le cercle de Matam, et ses lettres volées ; le
chef d'escale Ahmet Mahmoud, reconnu incapable, fut
remplacé par son frère, Mohammed Filali, et interdiction
de pénétrer sur le territoire français fut faite à Sidi Ahmet,
qui n'en continua pas moins à rôder autour de ses
anciennes possessions, et à y organiser des vols à main
armée.
Au même moment (février 1897), le gouvernement fran-
çais devait intervenir pour rétablir l'ordre entre les Maures
du ïrarza.
Depuis plusieurs années, les tribus maraboutiques des
Djedjibba et des Oulad Biri eurent des contestations à
propos de leurs points d'eau dans l'Amechtil et la pro-
priété des pâturages du Ghamama ; des conflits éclatèrent
fréquemment entre les tribus, et les Hassane prirent fait
et cause pour leurs marabouts, sous prétexte de les pro-
téger. L'émir du Trarza Ahmet Saloum était pour les
Oulad Biri avec les Oulad Diman et les Euleb, l'émir du
Brakna Ahmedou^ les Oulad Abdallah leurs alliés toucou-
leurs du Ghamama pour les Djedjibba. Le grand mara-
bout Gheikh Sidia, des Oulad Biri, demanda protection et
réparation à l'émir des Brakna ; Ahmedou, selon son habi-
tude, promit et laissa faire. La lutte devint si vive que les
Djebjibba marchèrent sur le campement du grand mara-
bout, à Aouadane, entre Sout-el-Mâ et Podor, l'atta-
quèrent et faillirent s'emparer de la personne de ce chef
religieux, qui ne fut sauvé que par le courage de ses élèves.
Le gouvernement général s'interposa pour mettre fin à
ces querelles ; une convention fut passée entre l'émir des
Brakna et les représentants de Gheikh Sidja et de l'émir du
Trarza ; les dégâts devaient être de part et d'autre rem-
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 193
bourses, et les Oulad Biri avaient autorisation de camper
sur le marigot de Morghen. Les liostilités n'en cessèrent
point pour cela, si bien que, l'année suivante, le gouver-
neur général, dans une convention signée à Dagana par
Ahmedou, Ahmet et Cheikh Sidia, déclara que la paix
était faite, les terrains contestés déclarés propriété du gou-
vernement français. Nos Toucouleurs de la rive gauche,
peu à peu, passèrent le fleuve et vinrent les cultiver.
A l'est, la lutte continuait dans le Sahel. L'émir des
Oulad Daoud, sous un calme apparent, continuait d'être
hostile. Le village de Nampala, entre Néré et Sokoto, fut
pillé par plusieurs de ses tribus qui enlevèrent, biens,
troupeaux, captifs et comblèrent les puits sur les routes
pour empêcher qu'on les poursuivît. Le gouverneur géné-
ral fit savoir à Témir qu'on le considérait comme respon-
sable de l'attentat et que la tribu des Allouch serait consi-
dérée comme ennemie avec interdiction du séjour sur son
territoire tant que le butin ne serait pas rendu, les puits
rétablis et l'amende payée par les coupables. Sidi Ould
Henou atermoie, proteste et traîne en longueur. Devant ses
ruses et son obstination, la marche sur Bassikounou est
décidée, en octobre 1908, les spahis et les tirailleurs se
mettent en roule. Ils dispersent à Tiéki les bandes de Sidi
Henou qui s'enfuit, nous laissant maîtres de Bassikounou.
Il demande la paix et se retire dans le Haut-Sahel, espé-
rant y réunir les tribus afin de recommencer la lutte.
Mais elles se désagrègent : les Oulad Zeïd, les ElKeneïka
qui, au printemps, avaient demandé déjà à faire leur sou-
mission et à se fixer sur nos territoires, renouvellent
leur requête à la fîndel'année 1898. On leur répond qu'il
nous faut, non pas une soumission isolée, mais celle de
toutes les tribus et le paiement de toutes les amendes. A
leur retour au campement, les El Keneïka sont pillés par
les Allouch, irrités de leur démarche. Alors, en compensa-
tion, nous leur ouvrons l'accès de nos territoires et les
dégrevons du droit de pacage. Cette mesure produit un
grand etîet dans toute la région et la confédération des
La Maurita.me. 13
194 LA MAURITANIE
Oulad Daoud tend de plus en plus à se disloquer et à se
séparer de son chef.
La même année, on dut envoyer une colonne volante à
travers le désert jusqu'à Nema (nord de Oualata) afin de
châtier les Mechdouf qui, ayant renversé l'émir, notre allié,
continuaient, au milieu de leurs luttes intérieures, à piller
les caravanes et à attaquer nos villages.
Les troupeaux sont saisis, l'entrée sur nos territoires
interdite aux Mechdouf. Devant cette manifestation de
notre force, les tribus alliées aux Mechdouf, Oulad Xaceur,
Hamoumat, s'éloignent d'eux ; les Oulad Mahmoud
demandent à marcher avec nous, et l'émir des Mechdouf,
Mohamed ould Mokhtar, est forcé de faire sa soumission,
en acceptant toutes les conditions imposées par nous,
restitutions des biens et des captifs dérobés depuis 1897,
indemnités aux villages razziés, indemnité de guerre, con-
ditions que, d'ailleurs, il exécute loyalement. Ces résultats
heureux n'étaient pas sans devoir quelque chose à l'in-
fluence de Sidi El Khéïr et de Tarouad, marabouts vénérés
de la tribu des Mechdouf. Les Taleb Mokhtar, qui jouis-
saient de la plus haute autorité morale sur l'esprit de
l'émir et sur toute la région, avaient, dès l'occupation du
Sahel par nos troupes, mis cette autorité au service de
notre cause. La même année encore, les deux frères qui se
disputaient le cheikhat des El Sidi Mahmoud sollicitent
tous deux notre appui et nous sommes prêts de les récon-
cilier et de désigner le cheikh qui nous agrée le mieux.
Nouvelle politique indigène. — Si notre prestige se
développait et agissait ainsi sur les tribus maures du
Sahel, c'est grâce à l'orientation nouvelle que prenait, par
suite des circonstances, notre politique indigène.
Pendant longtemps, la « question maure » se bornait
aux rapports des trafiquants européens du fleuve et des
peuplades riveraines, à l'examen du régime des escales ou
de la liberté de commerce. Notre occupation du Soudan fit
changer l'aspect de la question; en 1894, le rapport Claude,
en 1896, le rapport Lartigue, signalèrent le début d'une
L^CTION DE LA FRANCE EN MAURITANIE 195
étude sérieuse des tribus voisines du Soudan, Mechdouf,
Oulad Daoud, Oulad Naceur, Oulad N'Bark et montrèrent
la nécessité de connaître mieux ces peuples et de sortir
de cette attitude trop efFacée observée jusqu'alors, vis-à-vis
de ceux avec lesquels nous étions en rapport.
Sur les rives du Sénégal et au Soudan, notre situation
économique vis-à-vis des indigènes était complètement
différente ; au Sénégal nous versions des indemnités aux
chefs des tribus maures, au Soudan, nous recevions des
indigènes des contributions régulières (droits prélevés sur
les marchandises importées par les caravanes, droit de
pacage sur les troupeaux que les Maures amènent, durant
la saison pluvieuse, dans les pâturages du Sahel). Au Séné-
gal, en effet, le gouvernement français s'est trouvé substi-
tué aux compagnies qui, trafiquant dans les escales, s'étaient
vues obligées d'acheter, par une contribution volontaire, la
protection douteuse des chefs riverains. Au Soudan, les
rois du Khaanta, avant nous, prélevaient sur les tribus
maures des droits de pacage et de commerce (oussourou)^
et là nous avons succédé à ceux que nous avions vaincus.
Des instructions locales du 13 mai 1897 réglèrent la per-
ception régulière de ce droit de circulation des caravanes,
au moyen de laissez-passer et de carnets à souche ; des
postes de perceplion fonctionnent dans chacun des cercles
de Kayes, Nioro, Goumbu, Sokoto. En 1898 le collec-
teur de ces droits versait plus de 130.000 francs au budget
de la colonie, tandis que la somme des coutumes consen-
ties aux chefs de l'Ouest atteignait plus de 40.0U0 francs ;
les individus des tribus nomades du Sahel, tentées par la
sécurité de nos territoires, montraient une tendance de
plus en plus accrue à s'y fixer, ce qui les amena peu à peu
à remplacer le droit de pacage par le paiement en argent
d'un impôt fixe.
C'est donc l'intérêt bien entendu de la prospérité de la
colonie qui commandait le rapprochement avec les Maures.
C'estpour arriver à ce but que le général de Trentinian, lieu-
tenant gouverneur du Soudan, demanda l'aide de Coppo-
196 LA MAURITANIE
lani, qui fut chargé d'une mission à Tombouctou (1897)
et ensuite, au nord du Hodh. Coppolani, au courant des
mœurs religieuses de l'Islam dont il avait fait une étude
spéciale, se fit accompagner par Sidi el Khéir, des Taleb
Mokhtar, fils du fameux fondateur d'ordre Mohamed P'adel,
auquel fut accordé en récompense de ce service, l'exemp-
tion du droit de pacage pour ses troupeaux. Avec le pres-
tige de ce personnage tout-puissant sur les tribus mara-
boutiques et l'aide du lieutenant Picard et de Robert
Arnaud, Coppolani obtint l'adhésion de toutes les tribus
rebelles. Le 28 juillet 1899, le lieutenant gouverneur du
Soudan accordait un aman général et l'oubli des luttes
passées à toutes les tribus du désert, et ce furent les mara-
bouts Sidi El Khéir et Tarouad qu'on chargea d'aller
annoncer aux chefs des tribus cette mesure de large clé-
mence : Tarouad reçut alors comme son oncle l'exemption
du droit de pacage.
C'est à la suite du succès de sa mission dans le Hodh que
Coppolani conçut le projet de donner à tous les pays
maures dépendant du Sénégal et se prolongeant jusqu'au
Sahara une organisation rationnelle et d'accomplir la péné-
tration pacifique de la Mauritanie en s'appuyant sur les
influences religieuses. Waldeck-Rousseau lui confia le
soin de cette progression lente et sûre.
Il entra en relation avec le grand marabout du Trarza,
Cheikh Sidia. Cet homme remarquable comprit tout de
suite quelle amélioration la présence des Français pouvait
amener dans la vie des tribus maraboutiques, toujours en
butte aux vexations des tribus guerrières. Avec un loyal
empressement, il répondit à l'appel qui lui était fait ; sa
collaboration intelligente amena les deux peuples à se
connaître et à s'estimer, il se fit le conseiller du représen-
tant de la France, son agent auprès des autres tribus mara-
boutiques sur lesquelles son prestige est si fort. Et Cheikh
Saad Bou aussi, fils du fondateur de l'ordre des Fadelia,
dès longtemps lié à la France par ses interventions répé-
tées auprès des chefs maures en faveur de nos explora-
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 197
leurs, se lia avec Goppolani pour favoriser l'œuvre paci-
ficatrice ; même il l'accompagna dans une tournée à Souet
el Ma et Kliroufa.
Du côté de l'est, l'attention de la France ne restait
point inactive ; le gouvernement de la colonie espagnole
du Rio de Oro cherchait à nouer des pourparlers avec
l'émir de l'Adrar en vue de lui offrir un protectorat ; des
agents du sultan Moulay Hassan appuyés par le grand
cheikh religieux d'Ouadane, Mohamed el Fadel, le sollici-
taient aussi de se placer sous l'autorité du sultan du Maroc,
tandis qu'ils tentaient les mêmes intrigues près des émirs
Ida ou Aïch, Brakna et Trarza ; l'émir Ould Aida se déro-
bait devant ces menées. Une ordonnance ministérielle l'en
récompensa en portant au double une subvention du gou-
verneur de l'Afrique occidentale (la coutume qui lui était
accordée par le traité de 1892). Malheureusement, ce chef
autoritaire et loyal périt cette année-là par la chute de sa
maison renversée par l'ouragan, et la faiblesse de carac-
tère de son oncle qui lui succéda fut cause l'année
suivante de l'insuccès de la mission Blanchet, affaire
dans laquelle le grand cheikh Fadelia, Saad-Bou, s'employa
activement encore à nous faire obtenir satisfaction. Sidi
Ahmetould Moliktar qui se mit à exercer l'autorité sous le
nom de son père, manifestait pour nous des dispositions
plutôt favorables, ainsi que le grand marabout Mohamed
el Fadel, précédemment hostile.
Sur les rives du Sénégal, les guerres, malgré les accords
auxquels nous avions procédé, avaient continué entre les
Oulad Biri et Djedjibba, à propos des puits et des pâtu-
rages ; ayant évalué l'Amechtil et l'Aoukeira à la fin de
1899, les Djedjibba revinrent l'année suivante razzier les
Oulad Biri qui durent quitter les puits et se replier dans
l'Aoukeira. Les Djedjibba que soutenait l'émir des Brakna,
n'en continuaient pas moins à les attaquer et à les piller,
de telle sorte qu'après des chances diverses, les Oulad
Biri, avec leur grand chef religieux Cheikh Sidia, furent
obligés de chercher refuge chez les Oulad Diman et les
Ida ou Aïcii(i90ij.
198 LA MAURITANIE
Orgunisation des pays maures de la rive droite. — La
France, à ce moment, sous l'inspiration de Coppolani, son-
geait à intervenir d'une façon active pour rétablir l'ojvire
au delà du fleuve.
Trop longtemps occupé d'organiser notre puissance
dans la Sénégambie, le gouvernement du Sénégal s'était
contenté, comme action sur la rive droite du fleuve,
de traités sans effet qui n'engageaient que nous ; Ahme-
dhou, Témir des Brackna, malgré les conventions, lais-
sait les vols se multiplier sur lis caravanes et sur les
chalands de commerce qui remontaient le fleuve, sans les
châtier et sans les rembourser ; nos villages noirs de la
rive gauche étaient razziés pour la traite des esclaves
vendus sur les marchés marocains ; il était impossible de
laisser se prolonger un tel état de choses, et l'anarchie,
l'injustice et l'esclavage se déployer à quelques kilomètres
d'une possession de la France, dont la véritable gloire est
d'apporter, partout où elle passe, l'équité et l'humanité.
Cette nécessité d'agir, Coppolani l'avait comprise, et il
avait aussi compris la méthode pacifique à suivre, car l'opi-
nion française se serait refusée à un nouvel eff'ort militaire
dans la région.
Lorsque le nouveau gouverneur général de l'Afrique
occidentale, M. Roume, rejoignit son poste, il trouva en
face de lui une invasion déjà commencée. Son prédéces-
seur intérimaire avait dû intervenir sur la rive droite du
Sénégal, tout le pays étant en feu. En plus des luttes des
marabouts guerriers des Brakna contre les Oulad Biri de
Cheikh Sidia, un mouvement insurrectionnel s'était pro-
duit au Trarza à la fin de 1901 contre l'émir Ahmed
Saloum sous l'instigation de son concurrent Sidi Mohammed
Fall, jusqu'alors réfugié chez les Brackna. L'émir implora
notre appui et le chef des Ouolof, que nous avions
chargé de prêter son concours à Ahmed, n'ayant pas
empêché une nouvelle défaite, il fallut envoyer des troupes
qui s'établirent près du lac Cayor, à Souk-el-Ma ; en
même temps, des efl'orts de médiation avaient lieu de la
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 199
pari de l'autorité française, appuyée par Cheikh Sidia.
Sidi Mohammed rompit les pourparlers et s'enfonça dans
l'intérieur ; deux mois après, une bataille meurtrière
sembla laisser l'avantage à Ahmed Saloum, mais la tribu
des Tadjarakan l'abandonna et appela son rival.
Dans le Brackna, l'émir avait lui-même affaibli son pou-
voir par son animosité contre la puissante tribu marabou-
tique des Oulad Biri qui avait dû passer dans le Trarza.
Pour mettre fin à ces désordres sans cesse renaissants, la
France résolut de se substituer à ces chefs dépourvus de
toute action efficace.
C'est alors que commença l'organisation administrative
des pays maures. Coppolani reçut par arrêté spécial le
soin d'étudier la réorganisation des populations de la rive
droite et d'entrer en contact avec elles (décembre 1902).
L'émir et le prétendant du Trarza repoussèrent l'un et
l'autre ses avances et tour à tour se retirèrent vers le nord,
chez les Oulad bou Sba ; appuyant sa politique sur Cheikh
Sidia et les Oulad Biri, il tenait tête aux influences hos-
tiles ; enfin M. Boume fit accepter par Ahmed Saloum le
protectorat de la France ; des postes militaires furent
créés à Souk-el-Ma, à Khroufa, à Nouakchott, sur un pla-
teau dominant la plaine de l'Aftout, à trente kilomètres de
l'ancienne Portendik. Les coutumes étaient supprimées.
En l'apprenant, le vieux Bakar, émir des Ida ou Aïoh,
s'écria: « Ces chiens de roumis se révoltent! je vais les
châtier ! » trahissant ainsi la conviction où étaient les roi-
telets que l'indemnité jusque là bénévolement consentie
par nous pour acheter leur concours, était un hommage
de la crainte qu'ils croyaient nous inspirer.
Les populations acceptaient notre autorité sans défa-
veur ; les marabouts, pour faciliter notre installation, nous
abandonnèrent les droits payés sur les récoltes et les
troupeaux. C'est que notre venue avait bien évidemment
le caractère d'une action en faveur des tribus marabou-
tiques contre les tribus guerrières. Celles-ci généralement
se soumirent à l'inévitable d'assez bonne grâce. Cependant
200 LA MAURITANIE
Témir des Brakna ne tarda pas à partir en dissidence.
Cheikh Sidia, pour prix de ses services, obtint la restitu-
tion des puits contestés.
On s'occupa aussi d'organiser les tribus maraboutiques
sous le commandement administratif d'un chef indigène
nommé par nous et responsable de l'impôt qui, la plupart
du temps, était un des marabouts de la tribu ; chez les
Oulad Biri, par exemple, ce fut Sidi El Mokhtar, frère de
Cheikh Sidia.
Dans toutes les régions de la contrée, cette intervention
était plus ou moins secrètement conduite d'une façon favo-
rable par les tribus tolba ou zenagaqui, occupées d'élevage,
de commerce, pillées et pressurées par une minorité de
guerriers insatiables, souhaitaient la sécurité du commerce
et la tranquillité des routes, par-dessus tout, appelaient de
tous leurs vœux la puissance capable de les rassurer, de les
délivrer des exactions et des attentats dont la menace
pesait sur eux sans cesse. L'œuvre que nous accomplissions,
c'était le relèvement, l'affranchissement de la multitude tra-
vailleuse et pénible, courbée sous le joug d'une aristocratie
omnipotente et tyrannique.
C'est pourquoi ces opprimés, en dépit des risques qu'ils
y trouvaient, s'inclinaient vers les libérateurs qui venaient
dompter leurs antiques maîtres. Dès 1901, les Ida ou Ali,
les Déïboussa, les Messouma, les Tadjakant, tribus mara-
boutiques dépendant des Ida ou Aïch, envoyèrent un mes-
sager à Bakel pour requérir notre protection en offrant de
nous payer l'impôt ; au retour, le messager fut attaqué,
volé, frappé et forcé de s'enfuir de Tidjikdja où étaient sa
demeure et ses palmiers. Les habitants d'Oualata, dont les
environs, par suite des rapines des Mechdouf, sont si peu
sûrs qu'on n'ose, sans escorte, sortir de la ville en plein
jour, souhaitaient nous voir établis chez eux ; ils n'osaient
le demander, de peur de représailles au cas où leur requête
n'obtiendrait pas satisfaction immédiate. Mais le chérif de
Oualata envoyait son fils à Sokolo pour suivre notre école.
Les El Sidi Mahmoud, partagés en deux camps autour
L'ACTION DE LA FRANCE EN MAURITANIE 201
de deux frères rivaux, réclamèrent encore les uns et les
autres notre appui ou notre arbitrage.
Lorsqu'un décret de mars 1904 eut réorganisé nos colo-
nies d'Afrique occidentale, Goppolani, nommé délégué du
gouverneur pour la Mauritanie, s'occupa de continuer son
œuvre à l'est par la même méthode pour la pénétration
pacifique du Tagant et de l'Adrar. Les Ida ou Ali, les Ida
ou Aïch opposèrent d'abord à nos diplomates une opposi-
tion obstinée ; Goppolani employa Sidi Ahmed Djeddou,
marabout, La grande autorité religieuse de Cheikh Sidia
travaillait aussi pour lui dans ces régions; conseillé par lui,
le chérif de l'oasis de Tichitt apporte sa soumission. Dès
l'arrivée de Goppolani dans le Tagant, le marabout des
Sidi Abdallah, Sidi Mohammed (cercle de l'Assaba), des
premiers adhéra aussi à notre action. Goppolani rappela du
Hodh le pieux chef des Kounta du Tagant, chassé par les
Ida ou Aïch, le rétablit dans ses anciens terrains de par-
cours et fit relever les ksours de Rachid et de Ksar el
Barka qu'ils avaient détruits. M'Barek, marabout Ida
ou Ali, intendant de l'émir des Ida ou Aïch, nous accorda
un concours dès le début. Devant ce mouvement les Ida ou
Aïch vinrent demander l'aman. Le 2 avril, Goppolani s'ins-
tallait dans la capitale du Tagant, Tidjikdja, et l'avenir
semblait devoir développer heureusement notre succès
pacifique et civilisateur.
Opposition des tribus guerrières. — Mais des mouve-
ments d'opposition et de résistance s'organisant parmi
les éléments de trouble et d'oppression de la plus irréduc-
tible des tribus guerrières réfugiées dans l'Adrar et
redoutant notre pénétration, destructrice de leurs privi-
lèges tyranniques, fermentaient sourdement. Le soir du
12 mai 1905, Sidi Ahmed Djeddou, qui apportait le lait au
campement français, laissa peut-être à dessein la porte
de la zeriba ouverte ; le chérif Moulay Zedin, de la con-
frérie fanatique des Ghdouf, s'introduisit et, d'un coup à
bout portant, assassina le bon serviteur de la France,
l'ami des tribus opprimées. Un petit parti de Maures se
202 LA MAURITANIE
précipita à l'attaque des postes ; ils furent repoussés et la
mission put se maintenir à Tidjikdja ; le lieutenant-colo-
nel Montané fut nommé commissaire général du gouver-
nement.
A la suite de cet événement, les Ida ou Ali se soulevèrent ;
des fractions soumises en apparence se révoltèrent et les tri-
bus mirent le siège devant Tidjikdja ; elles furent repoussées
et subirent des pertes importantes. Nos troupes occupèrent
le pays ; le Tagant fut conquis et organisé en cercle, ainsi
que l'étaient déjà le Brakna et le Trarza.
De graves événements, en même temps, se passaient à
l'ouest de la contrée. Ahmet Saloum, l'émir des Trarza,
n'avait pas tardé à se révolter contre nous ; son rival de la
branche aînée, Sidi Mohamed, ayant reparu pour exploiter
le mécontentement des guerriers, Tun et Tautre se reti-
raient vers le nord, chez les Ouled bou Sba. Les Oulad
Biri avec Cheikh Sidia restaient les fidèles alliés de la
France ; un détachement dOulad Biri, tombé dans un
guet-apens à Oum-Aguine, dans le Tijirit, ayant usé ses
munitions, sans essayer de fuir, attendit la mort en priant
et fut massacré par les Oula bou Sba qui, ensuite, ten-
tèrent d'enlever les troupeaux de la tribu près de Bouti-
limit ; mais battus à Bouï Leben par les Oulad Dimân
joints aux (Julad Biri, ils durent s'enfuir en abandonnant
le butin (juin 1905). Ils eurent soin, à travers tous ces
combats, de proclamer leur respect pour la France et
d'assurer qu'ils étaient en lutte avec les seuls Oulad Biri.
Quelques mois après, l'émir Ahmet Saloum était assassiné ;
son héritier s'enfuit au campement du cheikh religieux
Saad Bou. Son compétiteur, Sidi Mohamed, adopté par
l'ensemble de la tribu, nous fit sa soumission ; et, grâce
à l'entremise de Cheikh Saad Bou, un accord intervint
entre les Oulad bou Sba et les Oulad Biri qui rétablit la
paix, sous les auspices du capitaine Thiévenart, comman-
dant du cercle du Trarza.
L'année suivante, le nouvel émir se révoltait contre
nous ; on le proclama déchu de ses droits sur le Trarza
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 203
qui passait entièrement sous notre autorité, et le pays fut
de nouveau réorganisé. On y installa de grands groupe-
ments des fractions maraboutiques, sous le commande-
ment de personnages indigènes considérables : Saad Bou,
fils de Cheikh Saad Bou, à la tête de la tribu des Tendra,
Mohamed ould Sliman, le grand marabout de Bou Daïfa,
à la tête des OuladDimân et du Barik Allah où il sut nous
attacher les fractions les plus dissidentes. Le jeune Ahmet
Saloum reçut le titre d'émir. Sidi Mohamed s'était enfui
dans le Sous.
Dès l'occupation du Tagant, Ma elAïnin, le marabout de
la Seguiet el Hamra, hostile à notre influence, avait envoyé
des lettres aux populations de la contrée pour les pousser
à la rébellion. Il fit aussi parvenir à Cheikh Sidia une mis-
sive presque menaçante, l'avertissant que la guerre sainte
se préparait et le sommant de quitter le parti des Français.
Son fils se rendit chez les Ida ou Aïch pour les exciter à la
rébellion. En 1906, par le résultat de ses intrigues et
conduites par le chérit" marocain Moulay Idriss, qu'il avait
fait venir, les tribus de FAdrar envahissaient le Tagant ;
les Ida ou Ali se joignirent à eux ; les Oulad Amar (Oulad
Delim du nord qui, ayant leurs parcours sur la zone de
la colonie espagnole, ne redoutaient rien de nous),
envoyaient des renforts Laklall, des Mechdouf ; les dissi-
dents du Trarza et du Brakna se groupaient avec eux. Un
détachement envoyé en reconnaissance par le capitaine
Tissot, commandant du poste de Tidjikdja, fut surpris et
harcelé à Niémelane par les Maures (28 septembre 1906),
les dissidents, avec de forts contingents Begueïba, vinrent
assiéger le fort de Tidjikdja où le cheikh des Ahel-Ahou-
mour, fidèle à ses engagements, s'enferma avec la garni-
son française et prit part avec activité à la lutte contre
les tribus soulevées.
Le jour même du combat de Niémelane, le vieux chef
des Kounta du Tagant, rétabli par nous, abandonnait
notre cause avec sa tribu et cherchait à entraîner dans sa
trahison les antres fractions Kounta, mais l'influence de
Cheikh Sidia les retint de notre côté.
204
LA MAURITANIE
Repoussés et refoulés vers le nord par nous, les Kounta
eL les Regueïba se forment pour une lulte nouvelle à Test
d'Ouadane en un groupe dont se rapprochent les El Sidi
Mahmoud ; des Regueïba escortent les caravanes qui vont
de TAdrar à l'Océan chercher les armes envoyées par le
sultan du Maroc. Quand, à ce moment, les chefs maures
et Mal el Aïnin vont à Marrakech demander l'appui plus
précis du sultan, ce sont aussi des Regueïba qui accom-
pagnent Ma el Aïnin ; une autre partie reste avec l'émir de
l'Adrar afin d'empêcher les tribus du Tagant, déjà prêtes
à abandonner une lutte inutile, de retourner dans leurs
montagnes. Le perfide cheikh des Tamiella, Ahmed Djed-
dou, était revenu à nous. L'union ne pouvait durer dans
ces masses indisciplinées que ne rapproche nulle grande
idée. Les Regueïba, tout à coup, tombent sur les El Sidi
Mahmoud, qui se liguent contre eux avec les Oulad bou
Sba et les Oulad Delim. L'émir de l'Adrar prend la direc-
tion de cette ligue pour se débarrasser de ces dangereux
auxiliaires ; défaits en plusieurs combats, les Regueïba se
replient dans le Baten ; d'autres poussent plus avant dans
l'intérieur, envoient des négociateurs à Cheikh Sidia disant
qu'ils n'ont nulle animosité contre les Français.
Le grand marabout qui, par une mission secrète, venait
de faire échouer auprès du sultan la demande de secours,
pressentit l'autorité française et, autorisé par nous, amena
les Regueïba à faire leur soumission ; leurs délégués, reçus
à Saint-Louis, signèrent avec le commissaire du gouverne-
ment, colonel Gouraud, une convention qui accorda l'aman
à toute la tribu : les Regueïba promettaient de ne plus por-
ter les armes contre la France, de ne pas aider ses ennemis
à attaquer les tribus soumises, moyennant quoi leurs cara-
vanes étaient autorisées à circuler sur nos territoires, en
se conformant à la règle de se présenter dans les postes
pour acquitter l'oussourou en échange du laissez-passer
(novembre 1907). La confédération des rebelles se dissol-
vait ; les Oulad bou Sba avaient quitté le Tagant et
s'étaient retirés dans la région de Dakhla ; les Ida ou Ali
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 205
du Tagant étaient retournés dans leurs ksars ; Sidi Ahmed
Djeddou, cheikh des Tamiella, avait fait sa soumission.
Ould M'barek, chef du ksour de Tidjikdja, tout dévoué à
notre cause, mettait à son service, son influence dans la
région. Le sultan du Maroc, d'ailleurs, sous la pression de
notre diplomatie, avait désavoué et rappelé Moulay
Idriss.
Ma el Aïnin cependant, quoique désavoué aussi, ayant vu
se disjoindre l'œuvre préparée, ne désarmait pas ; durant
toute l'année 1908, à chaque instant, sous son instigation,
des incursions sur nos territoires, des attaques contre nos
sujets et nos troupes se reproduisaient sur tous les points de
la contrée ; non seulement les pillages des convois rendaient
le fleuve inutilisable au commerce avec le Soudan, mais dans
le sud, les prédications du marabout Ali Yoro amenèrent
l'attaque du parti des Dagana (mai 1908) ; au cours des
pourparlers d'une reconnaissance pacifique avec les Oulad
bou Amar, l'interprète fut assassiné, et le chef du groupe
Ouled ba Amar, l'assassin, se retire à Villa Cisneros, près
du gouverneur espagnol, d'où il va razzier les tribus voi-
sines à nous soumises. En juillet, les Maures attaquent une
reconnaissance commandée par le capitaine Berger ; en
septembre, ils poussent une incursion jusqu'au poste de
Port-Etienne ; en novembre, au puits d'Aganchich, dans
le Trarza, le lieutenant Reboul avec son peloton de spahis,
rencontrait une bande d'Ould Deïd, dissidents de la branche
aînée de la famille royale des Trarza, et était tué dans le
combat avec plusieurs de ses hommes. A Anlata, à El Moï-
nan, trois détachements avaient été surpris et détruits
en mars ; le commandant du poste d'Akjfout avait péri
dans une affaire avec une colonne envoyée par l'émir de
l'Adrar. Il devenait nécessaire de sortir de l'attitude
défensive observée jusque là et qui pouvait, aux yeux de
l'adversaire, passer pour une marque de faiblesse ou de
crainte. Il fallait atteindre dans leur dernier refuge les
éléments de trouble, les tribus pillardes et guerrières qui
infestaient le pays et faisaient obstacle à l'œuvre pacifica-
206 LA MAURITANIE
trice ; il fallait en finir avec ce mouvement hostile qui
affichait la prétention de nous rejeter au sud du Sénégal;
il fallait pénétrer dans le mystérieux et jusque là inac-
cessible Adrar, foyer de la résistance. Sur la proposition
du nouveau gouverneur général, le ministre des colonies
reconnut la nécessité d'une expédition destinée à réduire
Faudace des guerriers et à rétablir Tordre. Cette occupation
de l'Adrar, le grand marabout, notre ami, Cheikh Sidia, la
conseillait et la souhaitait, dans le but de purger le pays
des pillards et de détruire l'influence néfaste de Ma el
Aïnin, rivale de la sienne.
La, pacification de la Mauritanie. — Certains, à ce
moment, en France, estimèrent que nous ne devions pas
aller plus loin que le Chamama, cette zone cultivée de
80 kilomètres qui borde le fleuve au nord. Mais les tribus
marabouliques n'y séjournent que durant la saison sèche ;
après les pluies, elles remontent vers le nord pour faire
paître les troupeaux, et là se rencontrent forcément avec
les tribus dissidentes qui pourraient leur faire payer très
cher leur soumission ; c'est donc la force même des choses
qui voulait qu'on remontât au nord et que, pour pacifier le
bas pays, d'abord on purifiât l'Adrar.
Il s'agissait si bien contre nous d'un mouvement poli-
tique, et non religieux, de la résistance d'une oligarchie
dépossédée en faveur des minorités opprimées, que les Has-
sane, qui s'opposaient à notre pénétration, sont renommés
pour leur impiété et que les grands chefs religieux étaient
avec nous.
Le colonel Gouraud, commissaire du gouvernement,
ayant avec lui Sidi Ahmed, fils de l'ancien émir, renversé
à cause de son amitié pour nous, dirigeait la colonne qui se
mit en route le 5 décembre 1908. Au bout d'un mois à
peine que la colonne avait pénétré dans l'Adrar, plusieurs
fractions du Ideï Chilli venaient faire leur soumission ; des
chefs, des notables d'autres tribus venaient demander l'aman
et ofl'rir leur concours, Teurchane, Oulad Lassi, Smassid
et les fils du grand marabout Mohamed Fadel, puis les Ida
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 207
OU Ali de Chingiietti, les Goudf, les Lakhlal. A mesure
qu'on avançait, d'autres requêtes de pardon et de protection
se succédaient : les Ouled Akhrlim, les Ahel-Tanaki, Torch,
Kounta et Ida ou el Hadj, de nombreuses fractions des
Ouled Gheilaine, des Ouled Ammoni abandonnaient le
camp de l'émir. Le vieux Mohamed, cheikh des Ouled
Ammoni, une des dix tribus dirigeantes du pays vient s'en-
tretenir avec le colonel pour lui conseiller de remettre Sidi
Ahmed à la tête de l'Adrar, vœu que la djemâa de la tribu
renouvela bientôt après, sous la forme solennelle et précise
d'une embuscade, et dès le mois de mai, était désigné l'émir
agréé par nous. A l'arrivée de nos troupes, la population
maraboutique des Maures d'Atar, de Chinguetti, pillées
par les guerriers, arborent le drapeau blanc et envoient
des députés ; enfin, le grand marabout Cheikh Sidia vient
avec un convoi français rejoindre le colonel Gouraud dans
l'Adrar nous donnant, par cette éclatante manifestation de
son amitié, une très grande puissance sur l'esprit des popu-
lations qui lui firent un accueil enthousiaste. Avec l'ancien
émir et les tribus hostiles se trouvaient trois des fils de
Ma el Aïnin, envoyés par lui pour entretenir l'agitation. Au
camp des rebelles Cheikh Sidia envoya des lettres disant
que les Français savaient respecter la foi des croyants. En
même temps Abidine, frère du caïd de l'oued Noun, qui se
trouvait aussi près du colonel, dans le but de battre en
brèche les intrigues de Ma el Aïnin, adressait aux Regueïba,
sujets du caïd dans son terrain de parcours, des missives
lui enjoignant de faire la paix avec les Français. Dans le
courant de l'été l'occupation des palmeraies, les multiples
et victorieux combats dans la région de Tourine, amenaient
les Ouled Hanoun, les Ouled Entada, les Oulad Gheïlane,
les Ouled Selmounn, les Mechdouf, à abandonner le parti
de l'émir et à venir à nous, lassés qu'ils étaient de la vie
anormale qu'ils menaient sans profit, et des tribus du nord
envoyées par Ma el Aïnin. L'émir Ould Aïda, retiré dans les
dunes de Maktéir, n'était plus guère entouré que des Oulad
bou Sba, des Oulad Delim,des Regueïba, ses alliés venus du
208 LA MAURITANIE
nord par désir de rapine et de bataille ; les soumissions des
chefs de bande de la contrée se multipliaient ; le grand
marabout local, Taki Allah, qui jusqu'alors était resté neutre,
venait à x\tar rendre visite au colonel, comprenant que notre
action allait déterminer à son profit l'influence écroulée de
Ma el Aïnin et proposant de jouer pour nous dans son obé-
dience le rôle tenu dans le Trarza par Cheikh Sidia.
Le groupe dissident tendait de plus en plus à se désa-
gréger ; après de nouveaux combats survenus, les Ahel Ma
el Aïnin reprenaient le chemin de Smara et les Regueïba
se repliaient au nord, en partie dans le territoire du
Rio de Oro, en partie dans l'Adrar Sotof ; en octobre 1909,
le chef des Regueïba Oulad Moussa venait à Atar demander
l'aman, s'engageant à quitter l'Adrar et à ne plus razzier le
territoire français-, exemple suivi par les Regueïba Legouas-
sem et les fractions Oulad bou Sba et Oulad Delim ; au
même moment, à Port-Etienne, le résident, capitaine
Rouyer, traitait avec des Oulad Delim et des El Gorah qui
s'engageaient à obéir à l'administration française et à payer
l'impôt, à respecter nos sujets, à ne plus secourir nos
adversaires, moyennant quoi on les autorisait à parcourir
la presqu'île du cap Blanc et la région littorale d'El Aioudj
à Bir el Guerb, car ces tribus, parcourant les bords de la
baie d'Arguin et du cap Timiris, le ïasiast et le Tiris, sen-
taient l'obligation de se mettre en bons rapports avec l'au-
torité qui, depuis la construction des ports et la soumission
de l'Adrar, les touchait de trois côtés.
Une colonne envoyée dans le Sud, avait pour résultats la
soumission de deux dissidents Brakna, le frère de l'ancien
émir et le chef des Oulad-Ahmed ; en décembre, deux dis-
sidents du Trarza qui s'étaient joints à cette lutte, l'émir
détrôné Mohamed Ould Fall et Ahmed Ould Deïd vinrent
faire leur soumission à Atar et à Boutilimit, ce qui ame-
nait celle des Ahel Adjour, dernière bande armée, et
produisit le plus grand effet dans la Basse-Mauritanie. Les
conseils de Cheikh Sidia, très en faveur près de la branche
aînée, ne furent pas étrangers à cette solution. L'autre grand
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 209
cheikh religieux du Trarza, SaadBou, rédigeait pour la forme
des lettres à Ma el Aïnin, un long mandement, pour démon-
trer que la résistance à l'occupation européenne, forte et res-
pectueuse de rislam, est contraire à la raison ainsi qu'à la
volonté divine. Délivrées de l'oppression et de la crainte, les
populations indigènes de l'Adrar étaient toutes prêtes à col-
laborer à notre œuvre d'amélioration civilisatrice. Dans la
récente campagne, les tribus ralliées s'étaient montrées
pour nous les plus zélés auxiliaires de l'Est. Sur la fron-
tière saharienne, les tribus soumises, heureuses d'être pro-
tégées, étaient restées correctes ; seuls, les Laklall, bientôt
contenus par le gouverneur Clozel, avaient un moment
tenté de s'agiter. Le Maroc avait renoncé à toute velléité
d'agir dans une région si éloignée de sa zone d'autorité
(trois mille kilomètres de Marrakech à Atar) ; l'expédition
Gouraud n'avait eu pour objet que de briser les dernières
oppositions dans un territoire de notre influence. Le pres-
tige de Ma el Aïnin était complètement ruiné, l'ex-émir en
fuite dans le Tiris ; à la fin de l'année, le colonel Gouraud
pouvait dire que la paix était rétablie et qu'on pouvait
recommencer dans l'Adrar l'installation d'un régime de
protectorat où l'ordre serait maintenu par les chefs eux-
mêmes, favorables à notre présence, appuyés et surveillés
par des tournées de police de méharistes. En se retirant,
le colonel laissait à son successeur, le lieutenant-colonel
Patey, ces deux principes de saine politique : diriger l'ac-
tivité belliqueuse des guerriers de l'Adrar contre les peu-
plades du Nord afin de préserver la Mauritanie du Sud et
d'éviter un retour d'alliance, favoriser la circulation de
caravanes apportant du Sénégal les denrées européennes,
afin de faire cesser l'isolement de l'Adrar et d'y apporter
l'adoucissement des mœurs par l'accroissement du bien-
être. On voyait approcher, à bref délai, l'organisation des
marches sahariennes et des frontières désertiques au nord
du Sénégal, suivant les projets du gouverneur Roume,
approuvé par le gouvernement, la stabilité, en un mot, des
possessions de la France en cette région.
La Macritanie. 14
210 LA MAURITANIE
Le colonel Patey, dès le début de 1910, au cours d'une
tournée dans les provinces du Sud, reçut à Moudjeria la
soumission de l'ancien chef des Ida ou Aïch, en dissidence
depuis Goppolani qui, ayant eu son campement de Kiffa
détruit par les méharistes, venait demander l'aman, lui qui
disait jadis au colonel Gouraud : « N'attends rien de moi
tant que tu n'auras pas conquis l'Adrar et le Hodh » ; cette
soumission entraînait celle des Ida ou Aïch.
Les nomades encore rebelles du Hodh lui avaient aussi
envoyé des députés pour solliciter l'autorisation de séjour-
ner dans les territoires de notre administration, qu'ils s'en-
gageaient à reconnaître. Les derniers restes de tribus dissi-
dentes s'étaient réfugiés à l'oasis de Tichitt et dans le Hodh.
En mai 1910, le colonel, commissaire du gouvernement,
tint à Boutilimit une assemblée solennelle où les délégués
des Oulad bou Sba, des Oulad Delim, des Regueïba, les
marabouts et les guerriers du Trarza vinrent rendre hom-
mage à la France.
Des rivalités pour le commandement général divisèrent
les Oulad Delim ; les deux prétendants, pour chercher des
appuis, intriguaient chacun de leur côté dans nos centres de
Port-Etienne, Boutilimit, Nouakchott, Atar. La répartition
des contributions dues par les pêcheurs de la côte à leurs
suzerains donna aussi lieu à des contestations que le com-
mandant du cercle arrangea d'office. En septembre, la
dernière tribu insoumise des Regueïba du Sahel avec une
tribu Tekna nous demandait l'aman, qui leur fut accordé
moyennant une indemnité en bétail. Les Espagnols du Rio
de Oro ayant cherché à les détourner de leur dessein, les
tribus quelque temps s'immobilisèrent près de la sebka
d'Idjil, mais enfin elles parvinrent à Atar où, au début de
l'année suivante, leur soumission fut solennellement offerte :
à peu près en même temps, une fraction des Oulad ben
Amar sollicitait aussi d'entrer en rapports amicaux avec
nous ; on lui demanda tout d'abord de livrer le meurtrier
de l'interprète assassiné chez eux en 1908; le chef de la
fraction révéla alors le rôle joué en cette affaire par les
L^ACTION DE LA FRANCE EN MAURITANIE 211
Espagnols et l'on dut, sans plus d'insistance, accorder
l'aman, de sorte qu'à la fin de 1909, presque tous les Oulad
ben Amar (Oulad Delim du Nord) avaient reconnu notre
autorité.
A cette époque, le résident de Villa Cisneros, inquiet des
résultats de notre politique, s'en fut à x\tar, sous un pré-
texte futile, en réalité afin de manifester aux indigènes que
les Espagnols étaient les amis des Français qui n'oseraient
rien contre les tribus vivant en territoire espagnol.
Interprétant cette démarche selon leur gré, un parti
d'Oulad ben Amar se répandit dans le Tasiast, le Tiris
et l'Adrar pour y razzier les El Gorah et les fractions
soumises des Oulad Delim. Ahmouïn, leur chef, qui vou-
lait ménager à la fois la France et les redoutables gens du
Nord, voyait son autorité s'affaiblir dans ses tribus, impa-
tientes de se jeter dans les batailles et les pillages. Pour
l'attacher, l'autorité française le nomma cheikh général des
Oulad Delim, en l'appuyant auprès de diverses fractions.
Deux chefs des Oulad Delim du Nord (Oulad ben Amar) , qui
étaient à Nouakchott pour faire leur soumission, apprirent
cette décision avec colère ; l'un exprima son mécontente-
ment : l'autre rompit les pourparlers, s'en alla dans le
Nord et en revint bientôt pour razzier les troupeaux dans
l'Agneitir et le Tatfouelli (mars 1911).
En sous-main, le commandant du port de Villa Cisneros
travaillait à détourner les tribus de leurs tendances vers
nous, faisant remarquer que les Espagnols ne demandaient
pas d'impôts aux Maures, et que les tribus soumises aux
Français ne seraient plus admises à commercer avec Villa
Cisneros, leurs chefs perdant ainsi le droit accoutumé
qu'ils y touchaient sur les affaires. Cependant, au com-
mencement de 1911, nous reçûmes encore à Atar la sou-
mission de fractions Tekna, qui l'avaient sollicitée en même
temps que les Regueïba et qui leur fut accordée, à condi-
tion de se rapprocher de l'Adrar et de payer une amende
de guerre. Quelques mois plus tard, les Lgouassem
(Regueïba du Nord] signaient à Atar une convention stipu-
212 LA MAURITANIE
lant la cessation des hostilités avec les Français et les tri-
bus à eux soumises, la restitution des prises faites depuis
quatre mois, une amende de guerre et l'autorisation pour
eux de parcourir l'Adrar et les régions au nord de ce mas-
sif jusqu'à la Seguiet el Hamra. Au début de 1912, le capi-
taine Gerhardt, commandant le cercle du Trarza, arran-
gea définitivement les vieilles contestations entre les Oulad
Biri et les Djedjibba, en accordant aux seconds la propriété
des puits, et à tous deux la jouissance de l'eau. A l'Est,
pour mettre fin aux troubles que les dissidents réfugiés aux
environs de Tichitt suscitaient encore sur la frontière du
Tagant (la palmeraie de Rachid, à cause d'eux, ne pouvait
plus être cultivée), le colonel Patey entreprenait dans le
Hodh une tournée de police qui amenait la capture par les
méharistes de l'ancien émir Ould Aïda au combat de Tichitt
et l'occupation d'Oualata par le colonel Roulet, faits déci-
sifs pour l'avenir de la pacification.
Mais, dans l'Ouest, nos irréductibles ennemis, les Ahel
Ma el Aïnin, commençaient à relever la tête. Le vieux
marabout était mort vaincu et découragé, à la fin de 1910.
Son fils El Hibba, désigné par lui comme héritier de sa
baraka, jeune et ambitieux, recommença à travailler les
tribus environnantes afin de les détacher de la France,
tâche d'autant plus facile que le résident de Nouackchott,
lieutenant Merello, qui avait su prendre un contact efficace
sur les indigènes, venait de quitter le poste. Dans le cou-
rant de l'année 1911 presque tous les Oulad Delim, sous
les excitations des amis d'El Hibha, s'en vont en dissidence ;
à la fin de Tannée, les Regueïba, qui jusque là s'étaient
montrés assez loyalistes, payant l'impôt, escortant nos con-
vois, aidant à la remonte des méharistes, par fractions de
plus en plus nombreuses, les imitent ; les Regueïba du Nord
se rapprochent de la Seguiet el Hamra. Seul l'émir Moham-
med nous reste fidèle, malgré l'abandon de presque toute
sa tribu. Puis, les dernières fractions d'Oulad Delim, lasses
d'êtres pillées par les autres, abandonnent à leur tour la
cause des Français et se replient vers le Nord.
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 213
Au commencement de 1912, lorsque Moulay-Hafîd eut
accepté le protectorat de la France, El Hibba, fort de sa
popularité chez les tribus d'alentour, se proclama, à Tiznit,
sultan du Maroc et remonta vers le nord avec ses bandes
chaque fois grossies, pour délivrer le pays musulman de la
domination des chrétiens ; en août, il était dans Marrakech,
reconnu comme sultan par tout le sud du Maroc, chef d'un
grand mouvement insurrectionnel, et, ayant mis en état d'ar-
restation les sept Français qui restaient dans la ville, s'avan-
çait vers la Ghaouïa occupée par nos troupes. Les soldats du
colonel Mangin atteignirent à Sidi bou Othman vingt mille
hommes de saharka, les défirent, entrèrent dans Marrakech
où ils délivrèrent nos nationaux (7 septembre 1910). El
Hibba se réfugia dans le Sous, où il comptait beaucoup de
fidèles. Avec l'aide de nos alliés, les grands caïds de l'Atlas,
nos troupes réussirent à le contenir et à protéger le Maroc.
En Mauritanie, le frère d'El Hibba était son représentant
officiel. LardafT commandait en son nom et lançait sur nos
postes et nos tribus soumises les Regueïba du Sahel remon-
tés vers le nord. Les hommes bleus, chassés de Marrakech,
pour exercer leurs pillages descendaient vers le sud ; un
rezzou d'Oulad Delim allant attaquer les tribus du Hodh,
fut enfermé par le lieutenant Faivre dans le défilé de Ganeb,
réduit à merci, et en partie mis en fuite ; un peu après, le
capitaine Aubert surprenait au nord d'Oualata un groupe
d'Oulad bou Sba qui, sous la conduite d'un émissaire
d'Ould Aïda, l'ancien émir de l'Adrar, s'en retournait
vers le Drââ après un rezzou, et lui infligeait des pertes
sensibles (novembre). En janvier 1913, un rezzou de
Regueïba et d'Oulad Delim, ayant traversé le territoire
espagnol sans aucun empêchement, atteignait un détache-
ment français au puits de Liboirat, entre Port-Etienne et
Atar, et lui tuait plusieurs hommes dont les officiers. Le
lieutenant-colonel Mouret partit aussitôt à Taheurt pour
explorer le nord de l'Adrar à la recherche du rezzou
(février 1913).
Entre la Seguiet el Ilamra et la hammada, Lardaff grou-
214 LA MAURITANIE
pait ses meilleures forces, Chleuh, Tekna, Regueïba, Oulad
Delim, pour les jeter sur la Mauritanie ; le fils de l'émir
des Regueïba en personne avait quitté le camp paternelpour
se joindre à lui.
La colonne française, après une longue marche dans le
désert, rencontra ces forces au pied de la hammada, sur
rOued Taghat et les défit dans un grand combat où périt, à
la tête de ses méharistes de l'Adrar, le capitaine Gerhardt,
ancien commandant d'état-major pendant l'expédition de
l'Adrar, ancien commandant du cercle du Trarza (mars
1913).
L'émir des Regueïba, Mohamed ould Habib, demeuré
seul, en proie aux attaques de ses compatriotes, envoyait
ses regrets à l'autorité française, et se décidait aussi à
remonter vers le Nord ; mais arrivé près d'Idjil, il s'ar-
rête et se refuse obstinément à marcher contre nous ;
d'avril à mai, les rezzous descendant au pillage, de nos
territoires, n'épargnaient pas son campement.
Le colonel Patey, commandant militaire de la Maurita-
nie, estima que la pacification de la Mauritanie voulait la
combinaison d'une action énergique sur la Seguiet el
Hamra et dans le sud marocain ; la colonne Mouret, pre-
nant l'offensive, s'empara de la kasbah de Smara et la fit
sauter, tandis que le caïd Glaoui chassait El Hibba de
Taroudant. La désunion ne tardait pas d'ailleurs d'éclater
dans les tribus rassemblées hors de leurs terrains de par-
cours et dont le rapprochement avivait les vieilles haines,
un moment remplacées par l'espoir d'un butin proche et
abondant.
La confédération se disloquait. Mohamel ould Khalil des
Regueïba du Sahel fit savoir qu'il était tout prêt à revenir
si on lui accordait l'aman, et les Regueïba du Nord, après
une dernière expédition dans l'Adrar et le Hodh où ils
éprouvèrent des pertes considérables (novembre 1913),
cherchèrent, par son entremise, à entrer en pourparlers de
soumission. L'émir des Regueïba du Sahel, dont l'attitude
avait toujours été fidèle, n'eut pas de peine à terminer ses
l'action de la FRANCE EN MAURITANIE 215
négociations, dans TAdrar, avec le commissaire du gouver-
nement français ; ensuite, avec l'émir des Regueïba du
Nord, tous deux accompagnés des émirs du Trarza et de
FAdrar et de Cheikh Sidia, ils se rendirent à Saint-Louis
où leur soumission fut solennellement reçue par le gouver-
neur général. Cette soumission étendait notre couverture
et notre zone effective d'influence jusqu'au Drââ (mai 19 j 4).
Une fraction Oulad Delim s'était déjà soumise ; le reste,
retiré sur les terres du Rio de Oro, était tout prêt à l'imi-
ter ; quelques obstinés demeuraient autour d'El Hibba que
le pacha de Taroudant venait encore d'expulser d'Azercif.
Chez les Tekna, les Iggout, alliés des Regueïba du Sahel,
avaient suivi leur exemple ; les autres fractions, encore
dévouées à El Hibba, sentaient s'ébranler leur fidélité
envers ce madhi aux abois ; mais elles sont peu en rapport
avec nous, leurs terrains de parcours et leurs besoins étant
en territoire espagnol. El Hibba s'était retiré dans un coin
inaccessible de l'Anti-Atlas, à Kerdouz (est de Tiznit).
Sans armes, sans troupes, il est encore puissant par son
nom et son prestige de madhi. L'ancien consul d'Allemagne
à Fez se met en rapport avec lui et lui fait passer des armes ;
dès août, il lance sur le Sous des bandes dissidentes ; l'agi-
tation madhiste se propage au delà de l'Atlas. Mais là, les
populations indigènes ayant fait connaissance avec notre
protection, montrent envers nous le loyalisme le plus spon-
tané et le plus sincère, et toutes les tentatives du madhi
acquis à l'Allemagne qui, dans le courant de 191 o et de
1916, reprend l'oifensive à chaque débarquement d'armes
et de munitions, sont repoussées par les harkas du caïd
Glaouï et du pacha de Taroudant, jusqu'à ce que la mort de
celui-ci, tué dans une surprise près de Tiznit, et les retraits
de sa troupe amènent le général de Lamothe à venir à tra-
vers l'Atlas avec le groupe mobile de Marrakech jusqu'à
Tiznit, où il fait flotter notre drapeau sous les yeux des
indigènes étonnés (janvier 1917) ; la plaine du Sous,
jusque là indomptée, était soumise, et le prestige d'El
Hibba fortement amoindri.
216 LA MAURITANIE
En Mauritanie, nul trouble ne s'était produit ; dès le
début de la guerre, les chefs musulmans nous avaient
d'eux-mêmes envoyé leurs adhésions. Citons les dernières
phrases de celle du chérif d'Oualata :
(c Sache, ô gouverneur, que, si le monde entier devait
nous haïr à cause de notre amour pour la France, nous,
gens d'Oualata, nous préférerions encourir cette haine
plutôt que manquer à TafTection que nous devons à ton
pays.
« Quiconque penserait autrement mériterait les noms de
menteur, de traître et d'infâme. »
Lorsque, il y a deux ans, Mgr Jalabert, vicaire général de
la Sénégambie, qui devait disparaître si tragiquement, en
janvier 1920, lors du naufrage de V Afrique, annonça l'in-
tention de visiter les territoires de son diocèse situés au nord
du fleuve Sénégal, l'administration française, craignant de
froisser le sentiment musulman en donnant une escorte offi-
cielle à un prêtre chrétien, eut l'idée de s'adresser à Cheikh
Sidia pour faciliter le voyage du prélat. Le chef de la Voie
Sidia reçut le vicaire apostolique avec la plus grande cour-
toisie ; et c'est accompagné, par le propre fils du cheikh et
plusieurs notables de son entourage, que Mgr Jalabert effec-
tua sa tournée, partout entouré par les populations maures
des témoignages de respect qu'elles ont l'habitude de rendre
à leurs marabouts les plus vénérés.
CHAPITRE VIII
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE
Limites. — Superficie. — Divisions. — Le territoire
civil de la Mauritanie qui dépend du gouvernement géné-
ral de l'Afrique occidentale française, a pour limites admi-
nistratives : à l'ouest l'océan Atlantique ; à l'est le marigot
de Karikoro qui forme en même temps la limite ouest de
la colonie du Haut-Sénégal-Niger ; au sud le fleuve Séné-
gal, frontière nord de la colonie du Sénégal. La frontière
septentrionale du territoire de la Mauritanie saharienne fut
longtemps assez mal définie. En 1907 elle était représentée
par une ligne qui, passant à cinquante kilomètres nord des
postes de Nouakchott, de Boutilimit et d'Akjoucht, allait
rejoindre le massif montagneux du Tagant au parallèle de
Tidjikdja et, le remontant, le contournait au nord à cin-
quante kilomètres au-dessus de Rachid et de Tidjikdja,
La superficie totale de ces territoires peut être évaluée à
cent dix mille kilomètres carrés.
Cette colonie, à peu près définitivement constituée aujour-
d'hui, a comporté, par sa formation progressive, de succes-
sifs changements dans son organisation administrative.
Le premier décret d'organisation, en 1904, avait divisé
le territoire civil de la Mauritanie en cinq régions : le Trarza
occidental, avec Nouakchott pour capitale ; le Trarza orien-
tal, capitale Boutilimit ; le Brackna, dont la capitale était
Regba sur le marigot de Koundi entre Podor et Boghé ; la
région de Mal, nord du pays Brackna, capitale Mal ; la
région du Gorgol comprenant la contrée entre le Gorgol
blanc, les plateaux du Regueïba et de l'Assaba, le marigot
218 LA MAURITANIE
de Karikoro et le Sénégal, qui avait pour capitale M'Bout
sur le Gorgol noir.
Après la réorganisation du Trarza, Foccupation du Tagant
et la fondation de Port-Etienne, les circonscriptions furent
remaniées en quatre cercles (1907) : cercle du Trarza, capi-
tale Boutilimit ; cercle du Brakna, capitale Aleg ; cercle
du Tagant, capitale Tidjikdja ; cercle du Gorgol, capitale
M'Bout ; et deux résidences : résidence du Guidimaka,
capitale Selibaby ; résidence de la baie du Lévrier, capi-
tale Port-Etienne.
Le cercle du Trarza, limité à l'ouest par l'océan Atlan-
tique, au nord par le cours du Sénégal, à Test par une ligne
qui, montant du sud-ouest à une dizaine de kilomètres à
gauche de Rebga et du lac d'Aleg, se relèverait en se diri-
geant vers le nord parallèlement au méridien jusqu'à hau-
teur du poste d'Aguieurt, enferme les régions naturelles
appelées par les indigènes, le Learchouma, le Chamama,
TAftout, le Dahar, le Drah, ITguidi, TOgol, l'Aoukeïra, le
Biar, l'xAmechtil, l'Aouker, etc., et a son centre à Khroufa.
Le cercle du Brakna a pour limite occidentale la fron-
tière est du cercle précédent, pour limite orientale une
ligne qui suit le cours du Gorgol el Abiod ou Gorgol blanc,
celui de son affluent l'Oued el Ghenem et remonte vers le
nord, le long du massif du Tagant ; pour limite sud le
fleuve Sénégal. Il comprend les régions du Chamama, du
Tichamama, de l'Ouad, du Ragg ou Fori, le Tessagueurt,
l'Anaghim, le Zirt, l'Akel, l'Aftout, etc. Aleg en est la capi-
tale.
Le cercle du Gorgol, centre : Kaëdi, à l'est du Gorgol
blanc, est bordé à l'ouest par le Sénégal, au nord par
l'oued El Ghenem et le plateau des Regueïba, à Test par le
marigot de Guinimi et une ligne allant rejoindre le plateau
des Regueïba. Il comprend, au bord du fleuve, la région
du Litama.
La résidence autonome du Guadimaka, à l'est du cercle
du Gorgol, bornée au nord par la chaîne de l'Assaba, au
sud par le fleuve Sénégal et la colonie du même nom, à
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 219
Fest par le marigot et la colonie de Karikoro et la colonie
du Haut-Sénégal-Niger, comprend le Guadimaka propre-
ment dit, bande alluviale au bord du fleuve, le Gassambine
et le Tektak, régions de marigots, de dunes et de mon-
tagnes isolées qui vont rejoindre l'Assaba. Elle a pour capi-
tale Selibaby.
Lé cercle du Tagant, au nord du Gorgol et au nord-est
du Rrakna, est formé du massif montagneux du même
nom. Il a pour centre Tidjikdja.
Enfin, sur le littoral atlantique, la résidence de la baie
du Lévrier, avec Port-Élienne pour capitale, a sous sa
dépendance la moitié est de la presqu'île du cap Blanc,
l'autre moitié relevant de la colonie espagnole du Rio de
Oro.
Au nord des pays Trarza et Brakna, entre les massifs du
Tagant et le littoral, s'étendent des régions presque déser-
tiques, Tenïera, Boukergh, Targa, Fozoniten, Agan ou
Baten, Inchiri, Amseïga, Tiris, Adrar-Sotof, Tasiast, habi-
tées seulement au cours du déplacement des tribus nomades
et qui ne comportent aucune administration.
A la suite de Toccupation de l'Adrar et du Hodh, un
arrêté du 23 novembre 1912 a de nouveau divisé la Mauri-
tanie en cinq cercles : Trarza, Brakna, Gorgol, Tagant,
Adrar, et deux résidences : baie du Lévrier et Guidimaka,
et un secteur : Tichitt.
Enfin, un décret du 23 avril 1913, après des tournées de
police effectuées dans l'Adrar et dans le Hodh, au cours des
années précédentes, a déterminé la frontière entre les deux
colonies de la Mauritanie et du Haut-Sénégal-Niger, par
une ligne qui remonte le marigot de Karikoro de son
embouchure jusqu'à Kankosso, rejoint en ligne droite le
puits de Chik, puis celui de Oumou, s'incline au nord-est
sur Aïoun-Latroun, puis traverse le Hodh jusqu'au puits
d'Aratane au nord ; ceci afin d'assurer régulièrement le
bon fonctionnement des questions administratives pour les
deux colonies et le rôle respectif des postes de surveillance.
Le territoire do chaque cercle est réparti entre plusieurs
220
LA MAURITANIE
résidences, de nombre variable suivant leur importance.
Ces résidences sont : pour le cercle du Trarza, Biach, Bou-
tilimit, Mederdra, Souet el Ma ; pour le cercle du Brakna,
Boghé, Mal; pour le Gorgol, Maut ; pour le Tagant,
Moudjéria ; pour FAdrar, Oudjeft et Ghinguetti.
La Mauritanie, en réalité, c'est le pays des Maures, l'en-
semble des territoires parcourus par leurs tribus, terri-
toires qui s'étendent entre l'Atlantique, le Sénégal, l'oued
Draa et Tombouctou. Ces espaces immenses, d'après les
dernières occupations et les derniers traités, appartiennent
tout entiers à la France, sauf l'enclave espagnole du Rio de
Oro. On y peut mentionner à l'ouest, le Zoumoul, le Zem-
mour, rimrikli, région de la Seguiet el Hamra et de ses
affluents, qui vont du Tiris et de l'Adrar-Sottof au littoral ;
au nord de la région montagneuse de Tlguidi à l'est, au
nord du Hodh et par delà le Tagant et TAdrar, les régions
sablonneuses du Djouf, de l'Azaouad habitées par les
Kounta, avec le ksar d'El Araouan, centre religieux
célèbre dans tout le pays maure par la confrérie des Kadrya
Bekhaya qui y fut fondée au siècle dernier, du Tanezrout
avec le ksar fortifié du Taoudenni, dans la plaine de sable
coupée de dunes jaunes, ksar fameux dans le Sahara et le
Soudan pour l'important commerce auquel donnent lieu
ses mines de sel, sel que les Kounta et les Berabich y
viennent chercher par grandes caravanes (azalaï).
Mais trop arides et trop désertes sont ces contrées pour
valoir une organisation quelconque ; elles ne relèvent que
de la surveillance des pelotons de meharistes qui les par-
courent de temps à autre en divers sens pour en faire la
police.
Organisation administrative. — Justice. — Par décret
du 18 octobre 1904, les pays de protectorat de la rive
droite du Sénégal qui jusque là dépendaient de la Séné-
gambie-Niger, ont été rattachés directement à la colonie du
Sénégal qui relève immédiatement du gouvernement géné-
ral de l'Afrique Occidentale française.
Chacune des colonies que comprend ce gouvernement
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 221
général jouit de son autonomie administrative et finan-
cière. L'article 6 du décret confie Tadministralion du terri-
toire civil de la Mauritanie à un commissaire du gouverne-
ment général de l'Afrique Occidentale.
Le premier de ces commissaires fut Xavier Goppolani,
pour qui le poste avait été créé. Ses successeurs furent :
Montané-Capdeboscq (1905), Gouraud (1907), Patey (1910),
Mouret (1912) et Gaden, qui ont continué les traditions de
sa politique indigène si profondément sage et humaine.
Préalablement, un arrêt du 12 mai 1903 organisant le
protectorat des pays maures de la rive ciroite, avait déter-
miné les fonctions de ce commissaire du gouvernement
général. Avec l'aide de fonctionnaires civils et militaires,
mis à sa disposition par le gouvernement général, le com-
missaire du gouvernement avait la charge d'assurer le
fonctionnement du Protectorat. Les chefs indigènes, agréés
par lui, lui servaient d'intermédiaires avec l'assistance des
djemmâa (assemblées de notables) dans les tribus qui en
sont pourvues. Le commissaire général était chargé de
régler la composition de ces djemmâa, de la nomination
des cadis et du contrôle de la justice.
En même temps, l'article 3 de l'arrêté supprimait les
contributions arbitraires payées jusque là par les indigènes
aux émirs et aux princes, et les remplaçait par le zekhat
(impôt sur le bétail) et l'oussourou (droit de passage pour
les caravanes). On avait pensé que le paiement d'un impôt
modéré et régulièrement déterminé pourrait être pour la
population une amélioration au régime de lourdes et vexa-
toires redevances dont les Hassane, leurs maîtres, les acca-
blaient au gré de leurs besoins ou de leurs caprices. La
quotité, la perception et l'assiette des droits et taxes sont
déterminées par des arrêtés du gouverneur général, qui les
prend en conseil d'administration.
Un commandant ou un résident est placé à la tête de
chaque cercle.
En 1906, au moment où le Trarza, le plus important de
ces cercles, fut réorganisé sous les auspices de Thievenaut,
222 La MAURITANIE
il fut créé de grands commandements maraboutiques, dont
les chefs administratifs devaient servir d'intermédiaires
entre nous et les populations des tribus zaouïa et perce-
voir l'impôt.
Ces grands cheikhs administratifs étaient choisis par les
djemmas et nommés par l'autorité française ; ils devaient
percevoir l'impôt, transmettre les ordres du commandant
de cercle et signer les réponses. Ils étaient responsables et
sujets à l'amende.
Sidi El Mokhtar, frère de cheikh Sidia, fut cheikh admi-
nistratif des Oulad-Biri ; le grand marabout lettré de Bou-
Dafia, cheikh Sliman, fut nommé cheikh supérieur du
Oulad-Dimân des Ida Yacoub et des x\hel Barick Allah ;
cheikh Saad Bou, le célèbre marabout, eut le commande-
ment administratif de sa petite fraction des Ahel Cheikh
Saad Bou ; son fils Sidi Bouia fut choisi pour cheikh de la
tribu Tendra. A l'usage, des modifications se produisirent;
on tendit à diviser en grands commandements régionaux
et à prendre plutôt pour administrateurs les chefs des sous-
fractions, afin de supprimer d'une part des intermédiaires
inutiles entre l'autorité française et les indigènes et, d'autre
part, afin de ne point réunir sur la même tête le pouvoir
administratif et le pouvoir religieux. Le grand cheikh
désigne, pour chaque fraction sous son autorité, un chef
responsable dépendant de lui et chargé d'assurer le soin de
l'administration ainsi que la perception des impôts ; il lui
transmet les fiches d'impôts réparties pour chaque fraction
par la résidence du cercle, ainsi que les réquisitions.
Dans les tribus guerrières soumises des contrées de pro-
tectorat les chefs maures choisis par nous et favorables à
notre extension relèvent directement du gouverneur du
Sénégal. Surveillés par nos agents, ils touchent l'impôt,
transmettent les ordres du commandant de cercle et, sous
notre contrôle, assurent la protection des tribus marabou-
tiques qui résident sur leurs territoires.
Le régime instauré dans l'Adrar après l'expédition de
1909, constituait un régime de protectorat léger, laissant
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 223
aux chefs choisis par des notables et approuvés par nous,
leur part d'autorité, mais les rendant responsables, toujours
sous notre contrôle, de la sécurité de leurs territoires qu'ils
sont chargés d'assurer avec leurs guerriers, aidés au besoin
par nos forces pour combattre la tendance à Fémiettement
qui disperse les responsabilités. Bref, on chercha à grou-
per, sous le même chef, un grand nombre de tribus. Le
droit de « ghafer », sorte de droit de protection payé aux
guerriers par les marabouts, avait été supprimé par Cop-
polani dans le sud mauritanien, mais dans l'Adrar, où
nous voulions nous appuyer sur les guerriers, on le laissa
subsister, de même que la a horma », droit sur les trou-
peaux, mais en leur donnant une forme régulière, afin d'y
pouvoir ajouter les redevances qui établissent notre souve-
raineté, mieux que tout autre argument, la violence excep-
tée. Ainsi, tandis qu'on tendait à fractionner les tribus
maraboutiques, pour lutter contre ce qui a été appelé le
« cléricalisme musulman », on cherchait à donner plus de
cohésion aux tribus guerrières de l'Adrar, afin d'exercer
plus facilement sur elles une action politique.
Des goums locaux, recrutés parmi les guerriers de
l'Adrar, étaient formés par les soins de l'émir pour assurer
la tranquillité du pays, que d'ailleurs, nos groupes mobiles
de méharistes devaient parcourir une ou deux fois par an,
afin d'entretenir notre prestige et la pensée de notre force.
Organisation militaire. — Le commissaire du gouver-
nement général pour la Mauritanie est aussi chargé du
commandement des forces militaires.
Ces forces comprennent les troupes régulières, consti-
tuées par un millier de tirailleurs sénégalais, un escadron
de spahis également sénégalais, une demi-compagnie d'in-
fanterie, une demi-section d'artillerie, et les troupes de
police formées de deux cents tirailleurs hors cadre, d'un
peloton de spahis hors cadre et de deux pelotons de méha-
ristes.
La Mauritanie n'emploie que des troupes indigènes
recrutées en Afrique occidentale. Elle dispose par elle-
224 LA MAURITANIE
même de forces suffisantes pour avoir, en 1908, composé
le corps d'expédition de l'Adrar sans rien demander à la
métropole. Les cadres, officiers et sous-officiers, seuls, sont
Européens. Des goums fournis par les tribus maures sou-
mises, prêtent au besoin leur concours à cette force. Cer-
tains sont commandés par des princes des tribus hassanes
du Trarza et du Brakna. Au moment de l'expédition Gou-
raud dans l'Adrar, un goum de cent auxiliaires méharistes
avait été fourni par les guerriers du Trarza, remarquable
preuve du loyalisme des tribus administrées par nous.
Les troupes sont réparties dans les centres des cercles,
les résidences et les postes militaires spéciaux, établis sur
divers points du territoire.
Les forces les plus considérables se trouvent à Nouak-
chott, sur le littoral ; à Bourdjémia dans Tlnchiri ; à Bouti-
limit, capitale du Trarza ; à Aleg, capitale du Brakna ; à
Moudjéria, à Tidjikdja (fort Coppolani) dans le Tagant ; à
M'Bout, capitale du Gorgol.
A l'exception de Tidjikdja et de Moudjéria, ces postes
n'ont pas de valeur stratégique ; on les avait distribués de
façon à former un réseau de surveillance et de garde, dans
le but de révéler et d'arrêter les incursions et les rezzous
des tribus du Nord et de l'Adrar. D'autre part, les pelo-
tons de méharistes avaient mission de circuler continuelle-
ment, l'un dans l'Inchiri, l'autre entre l'Inchiri et le Tagant,
dans l'Aouker, le Boukergh, l'Agan. Malgré ces mesures il
n'était que trop facile à des groupes ennemis pouvant
choisir et le moment à prendre et la route à suivre, de
déjouer la vigilance des observateurs et de passer inaperçus
entre les mailles du réseau. C'est pourquoi l'occupation et
l'organisation de l'Adrar, ainsi que des régions sahariennes
voisines, se sont imposées à nous par la force des choses,
pour la paix et la sécurité de nos territoires et de nos
sujets.
Les postes militaires comportent une garnison militaire
chargée d'assurer la défense de la contrée avec un magasin
enfermant les approvisionnements en vivres, équipements,
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 225
fusils, cartouches, armes, munitions. Il y a un comman-
dant militaire et un résident civil spécialement occupé de
la besogne administrative, de la perception des impôts et
du ravitaillement qu'il assure par voie de réquisition dans
les tribus environnantes. Parfois l'officier commandant les
troupes fait fonction de résident. Pour fournir aux besoins
du transport et de la nourriture, l'autorité incite les tribus
à se rapprocher des postes et à se fixer aux alentours afin de
les avoir sous la main, ce qui modifie dans une certaine
mesure le mouvement traditionnel de leurs déplacements.
Quelques-uns ont trouvé mauvais qu'on détournât
diverses tribus de leurs habitudes de nomadisme et craint
qu'on fît naître par là des mécontentements. Cependant
on peut constater que, pour beaucoup de Maures de marque
et leurs tribus, les postes sont des centres d'attraction.
Cheikh Sidia qui avait longtemps campé sur différents
points dans des zériba fortifiées, a depuis dix ans établi
son campement à proximité du poste de Boutilimit, sur une
dune parallèle à celle où s'élèvent les bâtiments du chef-
lieu du cercle du Trarza, bureau du cercle et de la rési-
dence, infirmerie, école. Dans le goud (long couloir de ter-
rain qui sépare les deux dunes). Cheikh Sidia avait fait
aménager des puits et construire une kasbah qu'il a mise
à la disposition des Français ; et là vivent en commun les
ménages des sous-officiers français, les télamides en pèleri-
nage, les fonctionnaires en voyage. L'adabaï ou petit vil-
lage des noirs amenés par la présence des Français, les
campements des représentants des tribus près de la rési-
dence, le mouvement des gens affairés affluant au cercle
ou chez le marabout, les troupeaux qui vont à l'abreuvoir,
entretiennent, dans ce coin, l'animation d'une petite capi-
tale.
Cheikh Mohamed Saïd, marabout Tidjani des Ida ou
Ali, campe au puits de Djeraria, entre Boutilimit et Méder-
dra, ce qui a popularisé ce nom de Boutilimit dans les tri-
bus.
Cheikh Saad Bou, le marabout Fadelia du Trarza qui
La ^L\l;nITA?^IE. 15
226 La MAURITANIE
avait successivement habité divers points sur la ligne de
Saint-Louis à l'Adrar, 1res favorable à notre cause, bien
avant même l'arrivée de Coppolani, était venu à la fin planter
les tentes de son groupement des Ahel Cheikh Saad Bou,
autour du puits d'Aguint, auprès du poste de Khroufa.
Cheikh Mohamed ben Sliman, le marabout lettré
des Oulad Diman, dont la bibliothèque comprend plus de
trois cents ouvrages de littérature et de science arabes,
tant imprimés que manuscrits, a son campement à Bou-
Dafia, à une journée de marche du poste de Méderdra. Un
de ses fils suit l'école française de la Résidence, tandis
qu'un autre fait ses études à Saint-Louis.
En 1908, avant l'expédition de l'Adrar, des postes mili-
taires étaient établis ainsi : dans le Tagant, à Tidjikdja, le
poste très important appelé fort Coppolani après l'attentat
de mai 1905, et celui de Moudjéria, au pied du massif;
dans le Gorgol, ceux de M'Bout, de Kaëdi ; dans le Brakna,
ceux de Rigba et d'Aleg ; dans le Trarza, ceux de Chou-
bouck et de Méderdra.
En outre, des postes de police existaient à Nouakchott
dans l'Aftout littoral, à Akjirift aux confins de l'Inchiri et
de l'Amséï ; à Khroufa, centre du cercle du Trarza et aux
résidences de Biach, de Souet, de Mal et de Boutilimit ;
aux résidences de Mal et de Bocrhi dans le Brakna,
et, plus au nord, à Guimi et à Aguiert ; à Moudjéria, au
pied de la muraille du Tagant, à Sélibaby, résidence du
Guidimaka.
Le poste de N'Diago sur la côte à l'extrême sud du lit-
toral mauritanien (16 kilomètres au nord de Saint-Louis)
avait été abandonné.
L'occupation de l'Adrar a amené la création à Atar, d'un
poste en pierre très fort, à 400 mètres en aval du ksar
dont il domine les palmeraies, puis de deux autres à Chin-
guetti et à Oudjeft. En 1908 avait été achevée, dans la baie
du Lévrier, la construction du poste et du fort de Port-
Etienne.
Après la pacification de l'Adrar, le gouvernement de
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 227
TAfrique Occidentale conçut un projet de réorganisation
nouvelle pour la Mauritanie : 1° pour la bande des terres
fertiles de la rive droite du Sénégal, cultivée et habitée
par les populations noires, conserver le même mode d'ad-
ministration et la rattacher aux cercles de la rive gauche,
sous l'autorité directe du lieutenant gouverneur du Séné-
gal ; 2" pour les pays maures, Trarza, Brakna, Tagant,
Adrar, établir un régime de protectorat spécial, adapté aux
mœurs et aux besoins du pays, comportant un émir chargé
du maintien de l'ordre et tendant à donner à notre influence,
l'appui des tribus guerrières, comme nous avions déjà celui
des tribus marabouliques, mesures qui permettraient de
réduire notre occupation, les forces militaires nécessitées
par elle, en même temps que le nombre des postes qu'on
rapprocherait le plus possible de la base fluviale, en leur
donnant surtout le rôle de points d'appui pour les troupes
mobiles des méharistes, chargées de parcourir le pays jus-
qu'aux limites de notre action.
Les postes permanents, sauf Boutilimit et Moudjéria,
devaient être supprimés ; mais, en même temps, on pré-
voyait l'augmentation du nombre des postes de police ou
de postes de nomadisation pour les troupes mobiles desti-
nées à explorer le pays, ainsi que l'établissement de gîtes
de route pour les lignes d'étape.
En 1910, les postes se répartissaient ainsi :
Dans la baie du Lévrier, Port-Etienne sur le littoral ;
dans le Trarza, Nouakhchott sur le littoral, Méderdra, Bou-
tilimit, à l'intérieur; Podor, au bord du fleuve; dans le
Brakna, Aleg, Guimi ; pour l'intérieur, Boghé au bord du
fleuve; dans le Gorgol, M'Bout ; dans le Tagant, Moudjé-
ria et Tidjikdja ; dans l'Adrar, Atar, Ghinguetti et Oudjeft.
En même temps, on formait le projet d'organiser mili-
tairement les tribus afin de diminuer le nombre de nos
troupes régulières affectées au maintien de l'ordre, d'appli-
quer aux tribus guerrières de la Mauritanie, la même orga-
nisation qu'aux tribus du sud algérien, d'adjoindre, en un
mot, à la base des tirailleurs et méharistes sénégalais, des
228 LA MAURITANIE
guerriers maures rétribués comme partisans d'abord, puis
comme soldats réguliers et volontaires, ainsi que les indi-
gènes du Sahara, et de constituer ces formations maures
avec des cadres algériens.
Un arrêté du gouverneur général, en date du 12 mai
191 1 , qui a créé pour l'Afrique Occidentale une garde indi-
gène chargée d'assurer la police et la sécurité intérieure
des régions pacifiées relevant pour le recrutement, l'entre-
tien, l'avancement du commandant supérieur des troupes
et du lieutenant-gouverneur pour la répartition et l'emploi,
prévoit pour la Mauritanie deux brigades sur quinze dont
se compose l'ensemble de cette garde.
Le budget. — Le budget de la Mauritanie forme une
annexe du budget général du gouvernement de l'Afrique
Occidentale française.
Les ressources de ses recettes sont fournies : d'abord par
l'impôt de capitation réglé par arrêté du 21 décembre 1905,
qui impose une taxe personnelle et annuelle de trois francs
à tout individu de race noire vivant sur la rive droite du
Sénégal ; puis par le zekhat, taxe du quarantième de la
valeur dont l'arrêté du 21 décembre 1905 frappe les trou-
peaux possédés par les Maures qui vivent sous notre auto-
rité ; ensuite par le droit de passage, contribution dont
sont redevables les tribus limitrophes de la Mauritanie, qui,
à certaines périodes de l'année, amènent leurs troupeaux
paître sur nos territoires, comprenant un quarantième du
nombre des animaux ; ensuite encore, par l'oussourou,
droit de 10 **/o sur les marchandises importées par les cara-
vanes ; enfin, par le droit sur l'extraction du sel, également
de 10 °/o et, fmalement, par la taxe des patentes et licences,
et le droit de place sur les marchés établis par les deux
arrêtés de novembre 1903.
Remarquons que les droits sur les animaux sont d'ail-
leurs assez minimes (un quarantième sur les moutons, un
soixantième sur les bœufs, ânes et chevaux, un centième
sur les chameaux) et appliqués dans un esprit très conci-
liant, car ils ne touchent que les troupeaux se nourrissant
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 229
pendant deux ou trois mois sur nos territoires et non aux
animaux de bât et de caravane que les voyageurs laissent
reposer quelques jours avant de leur faire reprendre leur
travail.
Les droits sur les différentes espèces d'animaux peuvent
être acquittés en argent, en guinée ou en moulons, un
mouton étant estimé de quatre à six francs selon les régions.
L'estimation d'un bœuf est de cinquante francs, celle d'un
âne de soixante francs, celle d'un chameau, de quatre-vingts,
d'un cheval de deux cents francs.
Les dépenses sont représentées par les divers frais d'ad-
ministration, le fonctionnement des services, l'entretien
des forces de police locale et le ravitaillement des postes.
En 1905, après la première organisation de la Maurita-
nie, le budget du territoire civil accusait, y compris la sub-
vention du gouvernement général, 1.332.000 francs de
recettes et 1.331.000 francs de dépenses.
Le budget de 1906 se présentait de la façon suivante :
Recettes prévues :
Pour la capitation 90.000
Pour le zekhat 280.000
Pour le pacage et l'oussoudou 30.000
Pour le droit d'extraction du sel 10.000
Pour les patentes et licences o.OOO
Droit de place sur les marchés 2.000
Exploitation des bois, remboursements
et recettes diverses 63.000
Au total une recette de 480.000 fr.
Le gouvernement général y ajoutait pour
couvrir les dépenses prévues, une subven-
tion de 600.000
(six cent mille francs), ce qui porte l'en-
semble de l'exercice à 1 .080.000
En 1907, après la réorganisation, on constate 1.542.000
francs de recettes, en face de 1.495.008 francs de dépenses.
Pour 190^. lés receltes attendues étaient aiiisi établies :
230 LA MAURITANIE
Pour la capitation 98.760
Pour le zekhat 260.000
Pour le pacage et l'oussourou 6.000
Pour le droit d'extraction du sel 15.000
Pour les patentes et licences 6.000
Droit de place sur les marchés 5.000
Patentes de dioulas (marchands indigènes) 40.000
Port d'armes 6.000
Recettes postales et télégraphiques 17.000
Droit d'exploitation des bois 1.200
Amendes et confiscations 3.000
Vente d'eau douce à Port-Etienne 3.000
Recettes diverses 5.000
Remboursement de cessions de vivres. . . 30.000
Remboursement de frais de transport. . . 30.000
Soit 552.000 fr.
Le budget général de l'Afrique Occidentale française y
ajoutait la subvention habituelle de 800.000 francs et
200.000 francs pour l'expédition de l'Adrar.
L'exercice 1909 accusa cet excédent de recettes sur
l'année précédente :
Pour la capitation 13.260
Pour le zekhat 52.560
Pour le pacage et l'oussourou 3.000
Pour les droits d'extraction du sel 9.000
Pour les patentes et licences 1.000
Pour le droit de place sur les marchés. . . 15.000
Pour les patentes des dioulas 20.000
Pour le port d'armes »
Pour les recettes postales et télégraphiques 2.000
Pour les droits d'exploitation des bois. . 1.200
Amendes et confiscations 15.000
Vente d'eau douce à Port-Étienne 3.000
Recettes diverses 4.000
Remboursements de vivres 30.000
Remboursements de frais de transport. . 30.000
Soit un excédent total de 163.000 fr.
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 231
Ainsi les ressources de la colonie s'augmentaient sans
que fussent accrus ni le nombre, ni la quotité des taxes,
résultat dû au développement plus régulier des contribu-
tions directes, à un recensement et à un contrôle mieux
établis.
Dans les tribus soumises, les chefs des sous-fractions
ont été, comme on l'a dit plus haut, chargés de la perception
de l'impôt, sous la surveillance de nos inspecteurs et ce
système nous a donné toute satisfaction. C'est le cheikh
des Ida ou el Hadj qui a la charge de percevoir le droit
d'extraction dans les salines du Trarza, et maintenu sur les
rives du Sénégal aussi bien que dans la boucle du Niger ;
l'impôt était perçu avec régularité à la fin de 1909, au
nom de l'administration française.
Le recensement opéré par le commandant Claudel à la
suite de l'expédition de l'Adrar prévoyait pour 1910 une
recette d'une centaine de mille francs : quatre-vingt-cinq
mille francs pour lachour, représentés par 75.000 francs
sur 150 tonnes de dattes, 10.000 francs sur 50 tonnes de
céréales, et 15.000 francs de zekhat sur les chèvres et
moutons.
Cependant, en 1910, dans l'exercice du budget annuel
de l'Afrique Occidentale française, le budget annexe du
territoire civil de la Mauritanie accusa 1.359.700 francs,
soil une diminution de 193.000 francs sur l'année précé-
dente, à cause des dépenses nécessitées par diverses amé-
liorations.
Les dernières communications officielles relatives au bud-
get du territoire civil de la Mauritanie pour l'année 1916,
nous apprenaient que ses recetles el dépenses étaienl défi-
nitivement arrêtées comme suit :
Recettes 1 .896.377 28
Dépenses 1.450.263 25
Soit un excédent de recettes de 446. H 4 03
En 1918, la situation financière n'a pas été très satisfai-
sante. Il n'a pas plu pendant l'hivernage et les récolle s
232 LA MAURITANIE
ont été nulles dans plusieurs cercles, d'où de sérieuses
moins-values dans les recettes de Fachour.
Voies de communications. — Transports. — Routes
maritimes et fluviales et routes terrestres. — Au point de
vue des communications maritimes, la Mauritanie déve-
loppe sur le littoral de l'Océan une longueur de côte qui
s'étend du 16^ au 2P degré. Malheureusement cette côte
est d'accès difficile et presque dénuée de ports naturels ;
en plusieurs endroits, le long du rivage désert, on ren-
contre des épaves de navires échoués qui, par suite d'er-
reurs de route ou trompés par des feux de pêcheurs, sont
venus s'enliser dans le sable et que recouvrent à demi les
moules et les coquillages. Cependant, au nord du littoral,
la baie du Lévrier peut offrir un abri magnifique aux
navires même du plus fort tonnage, privilège unique sur
la côte africaine. La baie de Cansado, une de celles que
découpe à Test la presqu'île du cap Blanc, est la meil-
leure de la région. Les plus gros vaisseaux y trouvent,
après une route facile, un mouillage sûr.
Le plan dressé en 1896 par le lieutenant de Francq nous
a appris qu'elle offre un asile excellent à des bâtiments
calant jusqu'à 7 mètres. Xu fond est la baie du Repos,
toujours calme en tout temps, où des bâtiments de 3 mètres
de tirant d'eau peuvent pénétrer à marée basse. Ceci a été
démontré par les travaux du commandant Terrier en 1905-
1906.
Un service régulier de vapeurs des Messageries Afri-
caines, allant chaque mois de Dakar à Nouakchott et Port-
Étienne, fonctionne depuis 1907 et assure les services pos-
taux .
Au point de vue de la navigation fluviale, le Sénégal offre
une voie large et suffisante, et depuis longtemps connue,
de l'intérieur à la mer, chemin commercial que descendent
ou remontent les chalands.
Deux fois par mois, un courrier fluvial remonte de Saint-
Louis à l'escale de Dagana qui forme tête d'étape pour
Mederdra ; à Podor qui est la tète d'étape de Boulitimit ; à
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 233
Boghé, tête d'étape pour Aleg et pour le Tagant. En saison
d'hivernage, ce courrier pousse jusqu'à Kaëdi et Bakel, d'où
le service postal atteint Sélibaby dans le Guadimaka.
A l'intérieur des terres, les marigots de Garak, de
Sokhen, de Guédaïo dans le Trarza, qu'on peut considérer
comme des canaux faisant communiquer le Sénégal avec le
lac Cajor ou Rkis qui lui sert de bassin, permettent en
hivernage, à des chalands calant 0 m. 75, d'arriver jusqu'à
ce lac. Au pied du poste de Regba, dans le Brakna, passe le
marigot de Koundi, bras du Sénégal qui court à travers le
Chamama sur une longueur de cent vingt kilomètres et
peut, durant une bonne partie de l'année, être employé par
les chalands de petit tonnage.
Le Gorgol, long affluent du Sénégal descendu de la
muraille occidentale du massif du Tagant et qui vient tom-
ber dans le fleuve à Kaëdi en séparant les cercles du
Brakna et du Gorgol, se prête, du commencement de l'hi-
vernage au milieu d'octobre, à la navigation des pirogues
jusqu'à la hauteur de Bel Tadi où il reçoit le Gorgol noir,
qui prend naissance dans la chaîne de l'Assaba.
Durant l'hivernage, les pirogues peuvent aussi naviguer
pendant une longueur d'une dizaine de kilomètres sur le
marigot de Karikoro, qui marque la frontière entre la Mau-
ritanie et la colonie du Haut-Sénégal-Niger,
Au point de vue qui nous occupe ici, il n'y a pas lieu de
parler des cours d'eau intérieurs, oueds intermittents qui
vont se perdre dans les lacs de Mal et d'Aleg et ne pos-
sèdent d'eau que dans la saison des tornades, non plus que
du réseau des oueds du Tagant et de l'Adrar.
Quant aux voies de communications terrestres, la Mau-
ritanie n'offre point d'exemple de ce que nous appelons une
route, voie déterminée à l'avance et préparée pour la cir-
culation. Il faut remarquer cependant que, mettant à part,
bien entendu, certaines régions excessivement sablonneuses
du Trarza ainsi que les passes difficultueuses du Tagant, le
roulement des voitures ne rencontre pas d'impossibilité
absolue pendant la saison sèche.
234 LA MAURITANIE
Pour les transports nécessaires à la construction des
lignes télégraphiques, on a employé des véhicules attelés
de bœufs accouplés au joug, et les résultats ont été satis-
faisants.
Bien mieux, en 1919, M. Henri Hubert a pu circuler en
automobile, entre Podor et Kaëdi d'une part, et entre
Boghé et un point situé seulement à cinq kilomètres de
Moudjéria, d'autre part. Sauf dans les vingt derniers kilo-
mètres, la vitesse de route, arrêts normaux compris, a été
d'environ 20 kilomètres à l'heure. M. Henri Hubert assure
que sept pistes pourraient être utilisées dans un avenir
assez prochain.
Les pistes, ces routes des pays primitifs, chemins à la
longue tracés sur le sol battu par les pas répétés des voya-
geurs et des montures dans les itinéraires constamment
suivis, existent à peine dans ces espaces plats balayés par le
vent ou même sur le seuil rocheux des plateaux. Malgré
cela, les conditions spéciales du terrain, presque partout
très découvert, donnent aux déplacements une suffisante
facilité.
Lorsqu'on parle de routes de caravanes, il ne faut donc
pas entendre par cette expression un terrain aménagé et
préparé, d'une façon si rudimentaire que ce soit, mais un
itinéraire adopté par tradition, à cause de la position des
points d'eau et des puits.
Trois directions indiquées par l'expérience et l'usage,
pourvues de place en place de points d'eau à distances infé-
rieures à trente kilomètres, sont le plus généralement adop-
tées par les caravaniers.
Premièrement, une ligne qui, dans le sol du Trarza,
longe le bord de la mer jusqu'au Tasiast, oîi elle s'en écarte
pour longer à gauche le pied du plateau du Souchel el
Abiod.
Deuxièmement, une branche qui, à Tin-Maham-Toujou-
nine, point situé non loin du littoral, un peu au sud de
Nouakchott et qui forme le nœud de communication et de
convergence des routes du sud au nord, se détache de
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 235
celle-ci et incline à droite sur l'Inchiri pour aller vers
l'Adrar.
Troisièmement, une route qui va de N'Douméri vers
l'Adrar et rejoint la précédente à laghref,
Souet al Ma, également dans le Trarza, mais plus au sud
à l'extrémité du lac Rkis, est aussi un nœud central de
routes. Un chemin qui monte de Dagana, au bord du Séné-
gal, j passe, allant vers Touizikt et l'Adrar; de Touizikt,
une route redescend par Boutilimit et Nouagour jusqu'à
Podor sur le Sénégal.
Une route va de Boutilimit à Méderdra ; une autre joint
Boutilimit à Aleg à travers le pays des dunes. D'Aleg une
autre va vers le Tagant par Choggar et Guimi et le col du
Foum el Batha. De Guimi, situé à peu près au centre du
pays Brakna, une route descend par Mal, Houit et Krikra
à l'escale de Kaëdi sur le fleuve.
Plus bas, au sud-est, un chemin de caravane remonte de
Litama sur le Sénégal à M'Bout, dans le cercle du Gorgol,
traverse le plateau de Regueïba, et, par le col de Foum-
Bajou, va, à travers le massif du Tagant, rejoindre Tid-
jikdja.
De Bakel, l'escale la plus méridionale du Sénégal sur la
rive mauritanienne, dans la résidence de Guidimaka, on
peut s'acheminer vers Sélibaby, chef-lieu de la résidence,
vers Sakha, en contournant le pied du Mont du Lion, puis
en traversant la chaîne de l'Assaba, vers Kiffa, dans le
Haut-Sénégal-Niger et vers l'oasis de Tichitt dans le Hodh.
A Tichitt, antique centre du commerce indigène avec le
Soudan, aboutissent aussi des routes venant de Tidjikdja et
de l'Adrar.
Des lignes d'étapes sont établies pour le service des
escales du fleuve et de certains de nos postes ; on les a ren-
dues aisément praticables par le forage des puits .établis de
place en place, de façon à diviser ces lignes en fractions de
dimensions à peu près égales.
Une de ces lignes part du poste de Nouakchott, sur le
littoral atlantique, et, par Bourdjeïa et Akjoucht, s'en va
236 LA MAURITANIE
dans rinchiri ; une seconde commence à Podor et remonte
par Nouagour et Belmaris au poste de Boutilimit. Les trans-
ports y sont effectués exclusivement à dos de chameaux, à
cause, du parcours dans la région des dunes. Une troisième
part de Boghé et, par Aleg, Guimi, Aguieurt, va à travers
le pays Brakna jusqu'au poste de Moudjéria. au pied du
massif du Tagant. Les voitures qui y circulent sont attelées
de mulets, à cause de la traversée des plateaux et des
chaînes de collines. C'est principalement la première par-
tie de cette ligne qui a nécessité le plus de travaux pour le
forage et l'établissement des puits.
De Nouakchott, un bon itinéraire, avec des puits deau
douce et des pâturages abondants, mène vers la presqu'île
du cap Blanc et Port-Étienne, par Bilaouack, Aléïbataf,
Noueid, Ammgoun, Lemanouek, le long du littoral, à tra-
vers le Tarad et l'Agneitir, et ensuite à l'intérieur, car le
bord de la baie du Lévrier est impraticable, par Bouéri-
Diéri, Nasseri, Moulouiliga, Lakhié, Bir-el-Guerb, Tintan,
El-Aïoudj, à 8 kilomètres de la frontière espagnole du Rio
de Oro et à 70 kilomètres de Port-Étienne. El-Aïoudj est
le point d'eau le plus rapproché de ce poste, et, par con-
séquent, le lieu de passage obligé pour les caravanes et les
individus qui, de l'intérieur des terres, veulent venir com-
mercer à Port-Etienne ou y amener du bétail. Une route
allant de Port-Etienne à l'intérieur par El-Aïoudj est appe-
lée à un avenir économique intéressant.
Pour se rendre dans l'Adrar, on peut prendre ou par
Nouakchott, Boudjéria et Akjoucht, la route de l'Inchiri,
qui constitue comme une voie naturelle pour aller du litto-
ral à l'Adrar, ou bien la route du Tagant en partant de
Moudjéria ou d'Aguieurt pour monter vers Atar.
La route du Tagant passe dans la plaine d'Iagref, ITridji,
Graret el Frass, Arna et la suite des plaines cultivées de
l'Adrar, Amazmaz, Lamséidi, Glat el Bil, Aïoun Lebgar,
Aouïnit en Zbel. Une route va de l'Adrar au Trarza, se
dirigeant vers Boutilimit par Rhasseremt, Agueilt en Naja,
ou par Aguilal-Faye et Tamersgoud, d'une part ; d'autre
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 237
part, par Agueilt en Naja et Boiirdjeima, vers Nouakchott.
La route du Tagant et celle du Trarza se croisent au puits
de Tizégui.
D'Atar, de Ghinguetti, d'Ouadane, dans TAdrar, comme
de Tichitt et d'Oualata dans le Hodh, des pistes vont vers
la seblîka d'Idjil à l'ouest du massif entre l'ergh Hamami
et les régions montagneuses de l'ouest. Idjil est aussi le
centre de toutes les pistes venant de l'Iguidi, de Tindouf,
de la Seguiet el Hamra et du cap Juby, avec celles qui
viennent de la Mauritanie depuis Saint-Louis.
D'Idjil, trois pistes vont à Smara, sur la Séguiet el
Hamra: l'une au centre, par des regs dépourvus de points
d'eau ; une à l'est, avec des puits nombreux el abondants ;
une à l'ouest, par les montagnes, avec quelques points
d'eau. Une autre piste va d'Idjil à la presqu'île de Dakhla,
sur la côte atlantique (Rio de Oro) ; une autre au ksar de
Grizim, dans l'Iguidi, en traversant à Zedners des gise-
ments de fer exploités d'une façon à peu près permanente
par les forgerons des tribus nomades qui y viennent tra-
vailler par périodes de dix jours ; une autre à la belle oasis
de Tindouf, autrefois habitée par les Tadjakant, mais
abandonnée par eux depuis une quinzaine d'années, à la
suite d'un rezzou des Regueïba. De Tindouf et de Grizim,
des pistes vont aussi à travers l'Erg Moughtir, rejoindre
Ouadane et Ghinguetti, dans l'Adrar.
Une piste va de Grizim à Tindouf, et de l'un et l'autre
point, des pistes atteignent Smara, longtemps célèbre par
le séjour du fameux Ma-el-Aïnin, à travers une région de
hammada, appelée Kouadim, et le Zemmour, qui est la
région de terres cultivées le long de la Séguiet el Ilamra.
De Tindouf, une piste conduit à Zaïr, ksar ruiné sur le
Drââ, et de là à l'oasis de Tabelhala, non loin du poste de
Béni-Abbès, dans le sud-algérien. De Grizim, une autre
atteint l'immense oasis d'Ouled Méhaia, sur le Dràà
(3.000 palmiers).
De Smara, deux pistes vont à Dakhla, dans le Rio de
Oro, l'une le long de la mer, et l'autre à l'intérieur ; une
238 LA MAURITANIE
troisième remonte jusqu'à l'embouchure de l'oued Drââ et
de l'oued Sous, en coupant les affluents de la Séguiet el
Hamra, ceux de Foued Ghebika, l'oued Chebika lui-même
el l'oued Drââ, et se termine à Agadir, d'où d'autres pistes
se dirigent vers Mogador et Marrakech.
Il y a une dizaine de jours d'Idjil à Smara, et vingt-six
de Smara à Marrakech ; dix jours d'Idjil à Tindouf, et
vingt et un jours de Tindouf à Tabelbala ; vingt-quatre jours
d'Ouadane à Tindouf, douze de Tindouf au Drââ ; qua-
rante-cinq d'Ouadane à Béni-Abbès.
Postes et télégraphes. — Nous avons vu plus haut que
le service postal est effectué niensuellement par des vapeurs
de Dakar à Port-Etienne, et deux fois par mois, en toute
saison, par voie fluviale, de Saint-Louis à Dagana, Podor,
Boghé, têtes d'étapes pour Méderdra, Boutilimit, Aleg et
le Tagant, et en hivernage à Kaëdi el Bakel, d'où le cour-
rier gagne Sélibaby.
En 1906, fut commencée une ligne télégraphique qui,
partant d'Aéré, sur le marigot de Doué (rive droite du
Sénégal), communiquait avec Boghé sur la rive gauche et,
reliant Boghé, Aleg, Mal, Guimi, Aguieurt. circulait à tra-
vers le pays Brakna jusqu'au pied du massif du Tagant.
C'est à la construction de cette ligne que voulut s'opposer
Abou-Bakar, chef du Bosséa, région de la rive gauche du
Sénégal au sud de Saldé et de Kaëdi, lequel à la fin du
xix^ siècle, nous avait déjà combattus avec l'aide des Ida
ou Aïch ; mais il fut vite remis à la raison.
Depuis une autre ligne a été greffée sur celle-ci, ligne
qui va d'Aleg au poste de Boutilimit dans le Trarza.
Après l'occupation du Tagant, une ligne télégraphique
se rattachant par le poste d'Aéré (Sénégal) au réseau géné-
ral, fut mise en construction pour relier le Tagant à la
région du fleuve en passant par Moudjéria, Aguieurt,
Guimi, Mal, Aleg et Boghé et devant se prolonger jusqu'à
Tidjikdja.
Le télégraphe et le téléphone sont installés dans le bureau
de poste de Port-Etienne et un réseau téléphonique relie
LÀ COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 239
entre elles les installations officielles de Port-Étienne et
du cap Blanc.
La presqu'île du cap Blanc et la baie du Lévrier, dans
la région nord de la Mauritanie, sont reliées au Sénégal
par la télégraphie sans fil. Le poste de Port-Etienne est en
communication avec celui de Rufisque qui relie le Sénégal
à l'Europe.
L'installation du poste de télégraphie sans fil de Port-
Etienne, commencée en 1906, a été terminée en 1908. En
outre, les spécialistes voient la possibilité de faire parvenir
au Sénégal des radiogrammes de la Tour Eiffel, par l'inter-
médiaire de Casablanca et les expériences ont été faites
dès le mois de mai 1909.
Travaux publics. — Assistance médicale. — Enseigne-
ment. — L'étude hydrographique du passage de la baie du
Lévrier où se trouvent les excellents mouillages dont nous
parlions plus haut, a été commencée dès 1860 par les
reconnaissances effectuées par les commandants des avisos
stationnaires du Sénégal. On avait tracé des lignes de sonde
dans la baie de l'Etoile et la baie de Cansado, le long de la
presqu'île du cap Blanc, dans la partie sud de la baie du
Lévrier et aux abords de l'île d'Arguin.
En 1896, le lieutenant de vaisseau Francq, commandant
de V Ardent^ dressa le plan de la baie de Cansado.
En 1904, des sondages et des prises de température
furent effectués par ordre du gouverneur général, dans la
baie du Lévrier et aux alentours du cap Blanc. L'année
suivante des sondages, des reconnaissances, des travaux
hydrographiques et topographiques ont été exécutés dans
la presqu'île du même cap à l'ouest de la baie du Lévrier,
par le capitaine Gérard, chef des travaux publics pour la
Mauritanie et par le lieutenant de vaisseau Terrier, com-
mandant le Goéland, aviso de la défense mobile de Dakar,
station locale du Sénégal. Le lieutenant Terrier a dessiné
là carte de la baie du Repos et dressé l'échelle des marées,
reconnu toute la presqu'île du cap Blanc et levé des itiné-
raires rayonnant autour de la baie du Repos et depuis la
baie de l'Etoile jusqu'au cap Blanc.
240 LA MAURITANIE
Ces études avaient été ordonnées en vue de la création
des postes et des établissements de Port-Étienne qui, com-
mencés en 1906, étaient terminés dès 1908.
A 1.800 mètres du fond de la baie du Repos, sur son
mamelon rocheux, un des points les plus élevés de la
région, le poste dresse une imposante masse de maçonne-
rie, construction carrée qui comprend le logement des offi-
ciers et des sous-officiers européens, les magasins, les cases
en paille qui servent d'abri aux tirailleurs indigènes. Au
sud-ouest du poste s'élève le bâtiment de la Résidence et
des ouvrages de défense. Du poste, une route construite
par les soins du Résident conduit à la baie du Repos, et,
non loin du poste, au pied d'une falaise, on a élevé un
bâtiment rectangulaire où se trouve le bureau de poste avec
les installations du télégraphe et du téléphone.
Un appflntement en bois de ^niers de Casamance a été
construit à la baie du Repos ; une pyramide de pierre de
quatre mètres de haut, peinte de noir et de blanc, a été
élevée sur un sommet rocheux au nord-ouest de la baie.
D'autres travaux importants furent, à la même époque,
exécutés aux environs.
A la pointe du cap Blanc, un phare entouré d'un mur
élevé qui clôt le chemin de ronde, a été mis en service le
i" septembre 1908 ; sa belle tour s'élève sur la terrasse
d'un bâtiment carré qui contient les logements des gar-
diens européens et de deux aides indigènes, une chambre
de passagers, une pièce pour le télégraphe et le téléphone,
puis les magasins. La lanterne du phare est à vingt mètres
au-dessus du sol et à vingt-cinq mètres au-dessus du niveau
de la mer ; un feu à éclairs est visible à dix-huit milles de
distance ; c'est le seul qui existe sur la côte depuis les Cana-
ries jusqu'à Dakar, peut-on dire, car le feu du cap Juby est
si irrégulier que les navires préfèrent n'en pas tenir compte.
Ce phare rend moins dangereux pour la navigation les
abords de la baie d'Arguin. Il a été construit uniquement
aux frais du gouvernement de l'Afrique Occidentale fran-
çaise.
LA COLONISATION FRANÇAISE EN MAURITANIE 241
Au cap Blanc aussi a été construit un sémaphore qui le
relie à Port-Étienne par communications télégraphiques et
téléphoniques.
A l'entrée de la baie de Gansado, sur la pointe Cansado
même, une tour de quatre mètres de haut élève à dix-huit
mètres au-dessus du niveau de la mer un feu fixe blanc,
qui éclaire le chenal entre le cap Blanc et Port-Etienne.
Deux citernes ont été construites à Port-Etienne, pour
recueillir leau des pluies s'il pleut, et un appareil distilla-
toire pour fournir de Feau douce en cas de sécheresse au
personnel européen et à la population indigène.
Sur Tordre du gouverneur général, des forages ont été
entrepris pour rechercher la nappe d'eau souterraine qui,
dans la région voisine, alimente des puits nombreux à
El-Aïoudj, Bir-el-Guerb, Tintan.
A la baie du Lévrier a été installée une petite station
météorologique où, quatre fois par jour, sont enregistrées
les opérations thermométriques, barométriques, hygromé-
triques relevées au moyen des appareils spéciaux et qui a
fourni d'utiles renseignements pour avancer la connaissance
du régime climatologique de la région.
A Port-Étienne est établi un service de travaux publics
dont les bureaux et le personnel sont installés à la Rési-
dence.
A la même Résidence existe aussi un dispensaire,
sous la direction d'un médecin des colonies hors cadres,
que les Maures des environs viennent volontiers con-
sulter, ainsi que nos soldats et les pêcheurs Canariens.
Des salles d'hôpital séparées, pour Européens et pour indi-
gènes, y sont adjointes, œuvre très intéressante dans ces
régions peu peuplées, ignorantes de l'hygiène et des soins
physiques. Déjà d'autres dispensaires existaient à Boutili-
mit, à Méderdra, à Tidjikdja.
A la suite des opérations de l'Adrar, un autre dispensaire
a été établi à Atar au début de 1909 ; les médecins y ont
reconnu la fréquence de la variole et le gouverneur général
a fait parvenir du vaccin.
La ^LvulUTA^IE. 16
242 LA MAURITANIE
Les postes militaires sont approvisionnés des médica-
ments nécessaires aux tirailleurs et aux indigènes du voisi-
nage ; et ceux-ci viennent y chercher volontiers certains
remèdes courants, tels que la teinture d'iode et d'autres
que l'usage leur a fait connaître et dans lesquels ils ont
grande confiance.
Au point de vue enseignement, des écoles françaises
pour les jeunes indigènes existaient déjà dans les centres
de cercle et dans les résidences. Mais, dans ces dernières
années, depuis la nouvelle réforme de l'enseignement dans
l'Afrique occidentale, réforme adaptée au genre d'instruc-
tion nécessaire à l'enfance indigène, la Mauritanie s'est
donnée une organisation scolaire qui a rencontré immédia-
tement, de la part des populations, l'accueil le plus favo-
rable.
CHAPITRE IX
L'AVENIR DE LA MAURITANIE
L'avenir économique. — Aperçus généraux. — Notre
action en Mauritanie doit être proportionnée au but poursuivi
comme aux résultats possibles ; elle doit s'enfermer dans
les bornes d'un rendement utile, déterminé d'avance.
xAux yeux de certains, la possession de la Mauritanie du
nord a surtout un intérêt de couverture pour les contrées très
productives des territoires sénégalais et soudanais, contre les
incursions et les ravages des tribus nomades. Elle rentre dans
la catégorie des confins sahariens qui, organisés depuis dix
ans de l'Atlantique au Tchad, entourent et défendent la
belle et riche colonie de l'Afrique occidentale.
Peut-être est-il difficile, en effet, de réaliser la mise en
valeur de ces contrées qui, jusqu'ici, n'ont fourni à leurs
habitants que des conditions de vie assez précaires.
Cette colonie ne sera jamais un pays de peuplement,
mais en raison de sa situation entre le Sénégal, le Sud-algé-
rien et le Maroc, il est cependant de la plus haute impor-
tance que nous arrivions à sa pacification complète et, pour
ce motif, favoriser un développement économique paraît
judicieux autant que nécessaire. Si ces régions déshéritées
n'étaient jamais destinées qu'à être, selon l'opinion de
quelques-uns, des avant-postes militaires, dans ce cas même
on serait en droit de désirer que les frais de police y
fussent aussi peu onéreux que possible. Pour arriver à ce
but, la méthode la plus logique, la plus raisonnable comme
la plus humaine, c'est de faire sortir les habitants de leur
244 LA MAURITANIE
misère, de les aider à améliorer leur vie, ce qui les ferait
renoncer à l'habitude séculaire de recourir au pillage pour
adoucir la dureté de leurs moyens d'existence. Telle doit
être la pensée d'une politique avisée autant que généreuse,
car ce développement de l'aisance augmentera le rendement
des impôts, dont le premier objet est d'arriver à couvrir les
frais d'occupation.
Il est évident que la Mauritanie ne peut prétendre
à une grande valeur économique, et que le développe-
ment de cette valeur est limité ; on ne peut guère espé-
rer que ces régions jouent jamais, dans le commerce de
l'Afrique occidentale, un rôle considérable. La richesse
appréciable des tribus consiste dans l'élevage de nombreux
troupeaux, élevage que favorisent les conditions climaté-
riques auxquelles s'est adaptée, par une longue nécessité,
la manière de vivre des habitants. Au bord du Sénégal,
une bande de terre, le Chamama et le Leittama, fécondée
par les crues périodiques du fleuve, est d'une admirable
fertilité ; le mil, le maïs y viennent en abondance : c'est un
grenier à grains où les tribus mauritaniennes des régions
les plus éloignées viennent s'approvisionner. Mais dans les
régions intérieures, la culture n'existe que dans les oasis,
dans les dépressions alluviales et dans les cuvettes des ter-
rains rocheux (grara et tamourt du Tagant et de FAdrar).
C'est pourquoi, en raison des difficultés inhérentes à la
constitution du pays, les populations misérables mais par-
fois laborieuses qui l'habitent, avaient été forcées, pour
adoucir un peu leur sort, d'ajouter quelque autre profit aux
ressources naturelles de la culture et de l'élevage.
Aux temps anciens, la traite des noirs, l'exploitation de
la gomme, le commerce du sel fournissaient un supplément.
Depuis notre occupation, il n'a plus été question de la
traite, la concurrence des matières européennes a presque
tué le commerce de la gomme et celui du sel. La suppres-
sion de ces ressources antiques, en appauvrissant les
Maures, les incita à demander à la rapine l'accroissement de
ressources nécessaires, à exercer leurs pillages dans nos
l'avenir de la MAURITANIE 245
fertiles possessions des bords du fleuve. C'est ainsi que
l'occupation du pays est devenue inévitable, l'établisse-
ment d'une ligne de postes sur la frontière n'empêchant
pas les rezzous de passer, comme on a pu le voir, en Algé-
rie et au Soudan. Cette solution de la question était aussi
ruineuse qu'inefficace ; on a dû renoncer à cette méthode,
et la seule qui puisse assurer un résultat est l'occupation
du pays avec l'organisation d'une police de troupes mobiles
dont les plus appropriées aux conditions du pays sont les
méharistes.
Une saine politique doit, disons-nous, compléter ces
mesures en s'occupant de l'amélioration économique, du
rendement progressif de la Mauritanie. Nous devons à ces
peuplades déshéritées, chez qui nous sommes venus ; nous
nous devons à nous-mêmes, d'étudier, de mettre en valeur,
d'augmenter les possibilités que la nature n'a refusées à
aucun climat. Cela est digne du rôle civilisateur de la
France. Il est dans nos traditions de poursuivre, là comme
ailleurs, l'œuvre pacificatrice, bienfaisante et régénératrice
que nous y avons commencée.
Respectueuse de la foi et des traditions des habitants,
ferme et juste, la France se propose le relèvement extérieur
de sa vie économique, son accession à un avenir meilleur,
à une civilisation plus avancée. Et déjà )a mentalité des
populations se modifie ; en même temps que les besoins
s'accroissent, elles comprennent mieux la nécessité des
charges que nous leur imposons, se rapprochent de nous,
donnent aux entreprises européennes un plus empressé
concours ; à mesure que la sécurité augmente, la barbarie
perd du terrain.
La Mauritanie n'est point un désert, comme on en a eu
pendant longtemps la croyance erronée. Malheureusement,
les savants et les curieux ont peu approfondi encore l'étude
des produits de son sol, de ses troupeaux et de ses pâtu-
rages. Il reste, par exemple, à rechercher, à établir les
gisements de nitrate et de phosphate, dont les indigènes
ont signalé l'existence sur certains points.
246 LA MAURITANIE
Cultures à développer. — Elevage. — Faune sau-
vage. — Les terrains de la grande forêt de gommiers du
Drah et de l'Iguidi, où les Maures cultivent le blé dans de
nombreux lougans, pourraient se prêter à la culture de
l'arachide, et la plus grande partie des terres, à l'intérieur
du pays Brakna, lui conviendrait admirablement aussi, de
l'avis d'indigènes qui connaissent les pays maures, ainsi
que le Sénégal, depuis le Sine jusqu'au Ouoloff.
Le cotonnier et l'indigotier, qui croissent dans le Tagant
de façon spontanée, ne sont cultivés, ni là ni ailleurs, où,
de même, ils pourraient venir fort bien. Quelques pieds de
cotonniers, poussés par hasard dans l'oasis d'Atar, y sont
prospères. On pourrait introduire les arbres fruitiers qui
réussissent dans certaines oasis sahariennes, tels que la
vigne et Fabricotier. Dans la presqu'île du cap Blanc, on
pourrait également acclimater le cocotier, qui croît facile-
ment dans les sables salés. Dès la construction de Port-
Étienne, on y a songé, et des essais ont été tentés dans ce
sens.
Au Sénégal, les légumes d'Europe réussissent partout ;
sans doute ils réussiraient de même dans les terrains de
pâturage du cap Blanc, si on en améliorait le sol par des
engrais, et si on arrivait à entretenir dans les sous-sols l'hu-
midité qui manque naturellement. En particulier, les
légumes simples, tels que radis, choux, tomates, auber-
gines, salades, pourraient fort bien croître à Port-Etienne,
dans de petits potagers créés avec du sable et des engrais,
tels que déchets de poissons et autres, si l'on trouvait le
moyen d'y apporter de l'eau douce. Quelques plantes pota-
gères, tomates, aubergines, betteraves, ont été cultivées dans
les jardins des postes français et y ont bien réussi ; on peut
espérer que les indigènes les adopteront. Une culture très
favorisée par le climat est celle de la pastèque ; lors d'un recen-
sement récent, la seule tribu des Oulad-Biri, dans le Trarza,
accusait en avoir récolté plus de douze mille kilos ; cette
culture facile et de grand d^^bit dans la contrée peut être
encouragée.
l'avenir de la MAURITANIE 247
Des graines du blé cultivé en Mauritanie, semées à
Paris, dans le jardin du Muséum, y ont levé, et l'épi,
comme dans son pays d'origine, est venu à maturité en
trois mois ; l'espèce en est donc résistante et bonne.
Les cultures de céréales, qui sont de tradition dans
l'Adrar, peuvent être améliorées, soit par l'apport de varié-
tés supérieures du Maroc ou de l'Algérie, soit par la sélec-
tion des variétés existantes. Par exemple, les grains de blé
et d'orge étant très inégaux en grosseur, un criblage ayant
pour but de trier pour le semis les grains les plus gros,
apporterait une amélioration dans le rendement. En 1910,
un groupe d'industriels encouragé par le colonel Gouraud,
a étudié la possibilité de faire une pâte à papier avec la
tige du mil, si répandu dans toute la contrée. Le produit
végétal principal de la brousse, c'est la gomme de l'irouar
ou acacia du Sénégal. On trouve le gommier dans toutes
les zones du Sahara ; il occupe exclusivement certaines
parties des pays Trarza et Brakna. Il y a aussi des gom-
miers dans l'Aftout Chergui et dans le Tagant ; dans le
Regueïba, l'Affola et le Hodh s'étendent d'immenses forêts
de gommiers où l'on peut marcher plusieurs jours de suite
avant d'en sortir. L'exploitation en grand n'a été faite que
dans le Brakna et le Trarza, Dans les grandes forêts du Dahar
et de l'Iguidi, on recueillait jadis des quantités considérables
de gomme qui alimentaient le commerce si important
d'Arguin, de Portendik et de Saint-Louis. Il était encore flo-
rissant au milieu du xix^ siècle. Les trois principales escales
du fleuve recevaient alors en moyenne trois ou quatre mil-
lions de livres de gomme ; mais, dans les dernières années
du siècle, la dépréciation de la denrée, par suite de la
concurrence de la dextrine, avait considérablement dimi-
nué le trafic au point de vue de la quantité comme du prix.
En 1902 et 1903. il a commencé à reprendre et s'est mis à
relever chaque année avec régularité, en prix et en quan-
tité. En 1908, les exportations de gomme se sont chiflVées
par 3.350 tonnes, d'une valeur moyenne de 0 fr. 45 le kilo-
gramme. 11 y a une tendance de retour à un commerce
248 LA MAURITANIE
qui fut brillant. Si ce mouvement se continue, le trafic de
la gomme retrouvera, on peut Fespérer, quelque chose de
son activité passée. Malheureusement, il est à craindre que
la concurrence de la dextrine l'empêche toujours de
reprendre l'envergure ancienne. La gomme du Hodh est
exploitée, à cette heure, par les Kounta, qui s'occupent
aussi des salines de Tichitt et écoulent ces produits dans le
cercle de Nioro.
Dans l'Adrar, les ressources naturelles sont assez consi-
dérables et les centres de culture nombreux.
Après l'occupation, le recensement et le dénombrement
ont montré des ressources beaucoup plus abondantes que
l'on ne pensait jusque là. Bien pourvu d'eau, cultivé en
blé, orge et mil, l'Adrar est habité par une population
dense qui, depuis longtemps, entretient des relations com-
merciales avec les tribus du désert, auxquelles il sert de mar-
ché d'échange. La récolte d'orge et de blé ne dépasse pas
5 tonnes, mais celle du mil est importante, 15 tonnes dans
les mauvaises années et jusqu'à 180 dans les années favo-
rables. Le recensement fait au moment de l'expédition de
1909 accusa comme produit des palmeraies, 150 tonnes de
dattes. Ces palmeraies pourront être augmentées, sinon en
nombre (car les indigènes en ont établi à tous les points
favorables), du moins en étendue. Très peu de temps après
notre établissement dans l'Adrar, on pouvait déjà constater
les heureux effets de la paix et de la sécurité apportées par
nous ; la culture des céréales a repris ou s'est établie dans
les petites palmeraies des vallées que, par crainte des pil-
lages, on n'osait plus cultiver ; d'autres palmeraies se
développaient à El Moïnan. Dès les premiers mois de
1911, plusieurs centaines de dattiers nouveaux avaient déjà
été plantés dans les palmeraies existantes.
A côté des ressources à développer dans la culture, il
faut considérer aussi l'extension à demander à l'élevage ;
les moutons de la plus grande partie du pays sont des
moutons à poils, et, pour l'industrie des peaux, cette
variété est préférable à la chèvre. Très nombreux aussi, le
l'avenir de la MAURITANIE 249
mouton à laine ne devient commun que dans les régions
du nord , dans l'Inchiri et les parages de la Séguiet-el-Hamra.
Aux yeux des tribus maraboutiques qui les élèvent, la
peau de ces moutons et leur longue laine blanche sont esti-
mées de valeur nulle. Étant donnés les prix que cette laine
peut atteindre pour l'industrie européenne, le commerce
pourrait réaliser, sur une grande échelle, des bénéfices
rémunérateurs, s'il arrivait à organiser l'achat et la vente
de ces laines et de ces peaux.
On sait que la laine des moutons du Macina vaut de
0 fr. 80 à 2 fr. le kilo et celle des moutons maures atteint
en longueur jusqu'à 15 centimètres.
Dans le Tasiast, à l'est de la baie du Lévrier, la région
intérieure, autour des puits de Bir-el-Guerb, Tintan, Bou-
lanouar, El Aïoudj et autres, est fertile en pâturages, excel-
lents pour les bœufs, les moutons, les chevaux et les cha-
meaux ; elle est pourvue de puits profonds avec une eau
abondante et douce ; la trypanosomiase y est inconnue ;
elle peut constituer une merveilleuse région d'élevage. Les
tribus maraboutiques du Tendgha et des Barik-Allah la
parcouraient autrefois avec leurs nombreux troupeaux ; mais
les attaques et les vols des guerriers du Nord, Oulad Delim
et Oulad bon Sba, les ont forcés à s'en aller dans le Tiris
pour s'y placer sous la protection d'autres groupes guer-
riers. En empêchant les Oulad Delim et les Oulad bou
Sba de descendre au sud d'El-Aïoudj, et en assurant la
police autour des puits au moyen de nos troupes mobiles,
l'autorité française amènera le repeuplement de cette
région, dont les habitants commerceront volontiers avec
les comptoirs de Port-Étienne, où ils trouveront des débou-
chés pour la vente de leurs troupeaux.
Une autre richesse naturelle estimable est la faune sau-
vage. Les chasseurs du Tagant ont en abondance à leur
disposition lièvres, perdrix, cailles, outardes, antilopes,
gazelles, biches ; ceux du Hodh et du Sahel ont en face
d'eux les grands fauves, lions, panthères, chats-tigres et les
oiseaux à plumage recherché. Il importe, comme déjà s'en
250 LA MAURITANIE
occupe le gouvernement général, d'organiser l'exploitation
de cette richesse, de la réglementer pour en préserver l'ave-
nir et garantir certaines espèces, comme les autruches et
les aigrettes, par exemple.
Le développement du commerce. — Nous avons vu que
les articles vendus dans les comptoirs du Sénégal aux cara-
vanes maures, aujourd'hui beaucoup moins nombreuses
qu'autrefois, sont divers et multiples ; mais les marchan-
dises que les Maures peuvent offrir en échange sont en
nombre fort restreint. Etant données les conditions spéciales
du pays, la quantité relativement minime de ses habitants,
leur dispersion sur une très grande surface, il n'y a guère
lieu d'espérer, même dans de bonnes conditions de sécu-
rité politique, que le mouvement commercial arrive à
atteindre un chiffre imposant. Le climat s'y oppose ; en
effet, dans le deuxième trimestre de l'année, le mouve-
ment des caravanes se ralentit et s'arrête presque dans le
troisième, à cause delà chaleur aussi bien que delà récolte
des dattes. Cependant, si peu étendu que soit le com-
merce fait par les Maures dans l'intérieur de la contrée,
il reprendra et se développera avec les progrès d'une paci-
fication assurée et complète,- lorsque les marabouts se
sentiront certains de circuler sans crainte dans tout le
pays.
On devra étudier et accroître par tous les moyens les
relations commerciales de la Mauritanie et du Sénégal. Le
mouvement des caravanes qui, de FAdrar, vont au Séné-
gal chercher sucre, thé, mil, guinées, doit être encouragé.
Le refus ou l'autorisation de départ est un moyen de tenir
les tribus, car tout trafic tend à augmenter le bien-être dont
les populations acceptent difficilement de se passer par la
suite. Celte méthode sera la meilleure aussi pour mettre un
terme à l'isolement où s'étaient tenues les tribus des
régions montagneuses, isolement qui fut la cause de leur
longue hostilité et le commerce du Sénégal en bénéficiera
aussi. Les convois libres seront employés et complétés par
des caravanes commerciales. Il y a également un mouve-
l'avenir de la MAURITANIE 251
ment à créer vers le littoral en faisant reprendre aux cara-
vanes de l'intérieur le chemin de FAtlantique et en diri-
geant sur Port-Étienne celles qui se rendent encore dans
le Rio de Oro.
Les salines. — Les Maures avaient donné à leurs salines
l'exploitation maxima nécessitée par les besoins de la région.
Mais, aujourd'hui, avec les nouveaux débouchés qui
peuvent s'ouvrir par notre installation commerciale, elle
paraît très rudimentaire. Les conditions nouvelles ont
amené une baisse dans le mouvement du trafic, par suite
des concurrences européennes. Au milieu du siècle dernier
20.000 charges de 400 tonnes étaient apportées chaque
année de la sebkha d'Idjil à Tichitt, d'où on les expédiait
chez les Bambaras et jusqu'à Segou. En 1910, trois cara-
vanes de sel seulement ont apporté à Atar 7 tonnes et demie
du même produit, qui sont restées pour la consommation
des environs. A Chinguetti, route directe de Tichitt et de
Nioro, on a signalé le passage de 820 charges, représen-
tant 98 tonnes. En 1911, l'occupation française et la sécu-
rité qui en est la conséquence ont tout de suite amené un
relèvement sensible. Cependant, nous n'avons pas l'espoir
de voir reparaître les chiffres anciens, le Soudan étant
maintenant fourni d'un sel d'Europe à meilleur marché que
le sel du Sahara. Aussi les exploitations sahariennes
tendent-elles à être abandonnées. La saline de Taoudeni,
qui possédait, en 1907, dix-huit tranchées ouvertes, n'en
comptait plus que six quatre ans plus tard.
On sait qu'une longue suite de sahnes s'étend dans le
Trarza, dans les régions de TAftout et du Drah. L'exploi-
tation en est libre, moyennant un droit de perception
perçu par nous par le cheikh des Ida ou el Hadj. Le sel
extrait par les Maures des salines du Trarza est centralisé
à Rosso, sur la rive droite du Sénégal par un traitant qui y
a installé un dépôt. Depuis dix ans, on a étudié s'il ne
serait pas intéressant d'établir, pour les salines du Trarza,
une exploitation à forme européenne. L'importance de ces
gisements salins mérite que Ton s'en occupe un jour ou
252 LA MAURITANIE
l'autre ; ce sel est beau, pur et particulièrement propre à
la préparalion du poisson séché. L'attention des capitalistes
et des industriels européens devra s'y porter, quand la
sécurité assurée donnera facilité à une installation sérieuse.
La région la plus favorable à celte exploitation serait celle
des puits d'Agamoum et de Tin-Djinaran, qui sont pour-
vus d'eau douce d'une façon suffisante, à 80 kilomètres du
fleuve et 20 kilomètres de l'Océan. Mais il faudrait avant
tout qu'une société d'études se livrât à une exploitation
sérieuse et à des sondages de ces terrains, car il serait
indispensable que l'exploitation fût d'une certaine intensité
pour permettre de lutter avec les prix du sel étranger, des
Canaries et du cap Vert. Il faudrait recruter de la main-
d'œuvre noire, car il ne faut pas songer à la main-d'œuvre
maure ; assurer le logement des ouvriers par la construc-
tion de cases et construire aussi des établissements pour le
personnel européen, chargé de la direction et de la surveil-
lance. Pour les produits d'une exploitation vraiment impor-
tante on ne saurait penser au transport à dos d'animal,
employé dans les conditions restreintes de l'exploitation
actuelle ; pour conduire le sel, soit à la voie fluviale, soit à
un point quelconque de la côte, il faudrait un chemin de
fer à voie étroite, soit dans la vallée de l'Aftout, soit plutôt
sur la chaîne des dunes, car cette vallée se trouve inondée
une partie de l'année, mais la voie des dunes nécessiterait
la construction de remblais qui en ferait monter le prix de
revient beaucoup trop haut dans l'état actuel des choses.
Si le commerce de la gomme reprend, si l'arachide vient
à être cultivée dans la région des gommiers, la question
changera d'aspect, le Drah et l'Iguidi étant voisins de ces
salines. Le rail transporterait à la fois tous ces produits et
le commerce qui se créerait là amènerait l'installation de
nombreux campements, le peuplement formerait la
richesse et la tranquillité assurée du pays environnant. La
création d'un point d'accès sur la côte nécessitera de plus,
la construction d'appontements avec deux voies Decauville
pour remédier à la barre de l'Océan, comme on a fait à
l'avenir de la MAURITANIE 253
Rufisque. De là les marchandises gagneraient soit le Sou-
dan, en remontant le fleuve, soit les ports de la colonie et
de l'Europe, au moyen de bâtiments qui les chargeraient
directement. Ce procédé serait sans doute le plus favorable,
à cause de l'économie de frais de transport. Si, plus tard,
le rendement des gommes et de l'arachide se développait
d'une façon intéressante dans le Drah et l'Iguidi, on pour-
rait alors envisager un rail de pénétration s'avançant dans
l'intérieur des terres, jusqu'à une quarantaine de kilo-
mètres pour recueillir sur sa route tous les produits du
sol. Mais on n'en est pas là et il serait pour l'instant singu-
lièrement imprudent, soit de la part d'une société, soit de
la part du gouvernement de commencer, dans ces parages,
l'établissement d'une voie ferrée, très onéreuse à con-
struire comme à entretenir, étant données les conditions pré-
caires où s'effectue l'exploitation indigène.
La seule opération fructueuse serait d'améliorer ce qui
existe. Un commerçant européen pourrait, avec l'appui de
l'administration, se mettre en rapport avec les chefs
maures de la région des salines, obtenir que les exploitants
débitent leurs barres de sel avec une dimension et un poids
uniformes, transporter le sel à Rosso sur la rive droite du
Sénégal et l'envoyer de là à Kayes par chalands, avant la
grosse crue du fleuve. La vente du sel dont le Soudan fait
une consommation presque illimitée, l'échange avec les
Maures pour leurs marchandises favorites, mil, sucre, tabac,
guinée, seraient aussi une source de bénéfices appréciables ;
en même temps on augmenterait sensiblement l'exploita-
tion des salines et les droits touchés par l'administration.
Dans la presqu'île du cap Rlanc, non loin de nos établis-
sements de Port-Étienne, existent des salines naturelles
qui seraient exploitables assez facilement, principalement
celles qui bordent le bras de mer appelé « Rivière de
l'Étoile ') et qui ont plus de 500 hectares de superficie ;
les dispositions naturelles de l'endroit permettent de régler
par des barrages l'entrée des eaux marines dans les bassins
d'évaporation.
2o4 lA MAURltANIË
En maint autre endroit de la même presqu'île, il existé
de bons emplacements pour des salines arlificielles ; la pré-
caution à prendre avant de les établir serait de bien obser-
ver les places choisies, afin de négliger celles que leur situa-
tion destine à être recouvertes de sable par les vents.
La, presqu'île du cap Blanc. — Port-Etienne et les éta-
blissements du cap Blanc forment, à l'extrémité de la
Mauritanie, un centre autonome auquel sa proximité de la
mer, ses relations directes et faciles avec le Sénégal pro-
mettent un développement spécial et une prospérité cer-
taine. Le mouvement commercial qui peut s'étendre sur
les régions septentrionales de la Mauritanie, le voisinage
d'une région d'élevage particulièrement favorable, de l'in-
dustrie des pêcheries, l'appellent à une richesse que les
années, inévitablement, ne peuvent qu'accroître. Port-
Étienne peut, dans l'avenir, espérer la splendeur qu'eut
Arsfuin sous les Portuo^ais. Sa situation à 10 kilomètres seule-
ment de la presqu'île donne mêm.e plus de facilité pour y con-
duire et y nourrir les troupeaux qui, pour l'instant, consti-
tuent l'objet principal du commerce avec les tribus marabou-
tiques de l'intérieur.
Dans les premières années de l'installation, le trafic ne
fut pas d'abord très développé. Deux maisons de commerce
européennes s'y sont installées dès le début. Les Maures
des tribus campées non loin du poste venaient y faire des
achats, mais ce commerce tout à fait local ne s'étendait pas
dans d'autres régions que la presqu'île même du cap Blanc.
Avant qu'aucun comptoir fût installé, dès que nous com-
mençâmes à occuper l'emplacement, les Maures vinrent
offrir des peaux de moutons à laine, des dattes, des plumes
d'autruche. Mais ils n'avaient point apporté de peaux de
bœufs, les croyant sans valeur. Une des maisons euro-
péennes qui se sont installées près du poste leur a acheté
500 kilos de laine de mouton très belle et longue de 25
centimètres.
Quelques groupes* des fractions Barik Allah sont campés
à la baie de l'Archimède et à la baie de l'Ouest. Plus crain-
I'aVENIR de la MAURITANIE 288
tifs que dangereux, ils ont demandé à entrer en relations
avec nous dès qu'ils ont compris nos intentions pacifiques.
L'indigène maure est défiant, mais sa première appréhen-
sion évanouie, il se familiarise vite. Dès la première année
des travaux (à l'époque où les troupeaux venant du ïiris se
rapprochent des parages du cap Blanc) on a vu ces groupes
venir offrir à notre poste du bétail contre du tabac et des
guinées, et, par eux, l'établissement s'est tout naturelle-
ment ravitaillé en viande fraîche. A mesure que Port-
Etienne s'est développé, ils se sont rapprochés, et là, de
même qu'à Nouakchott, on voit, maintenant, sous le cou-
vert de notre protection, l'indigène s'adonner au commerce
et à la pêche. Cette fixation a amené une très grande amé-
lioration dans les conditions de leur existence, et elle peut
nous devenir précieuse pour nouer des relations commer-
ciales avec les tribus de l'intérieur.
Afin que le mouvement commercial de Port-Étienne
prenne de l'essor et devienne aussi actif qu'il peut l'être ;
pour faire de ce point le centre important qu'il doit devenir,
il faut que la sécurité règne dans le voisinage ; il faut que
les puits de Bir-el-Guerb, Tintan, Belanaouar, El-Aïoudj,
puits qui commandent la presqu'île du cap Blanc, soient
maintenus libres, que les tribus maràboutiques y accèdent
facilement en venant commercer avec nous. Si des forces
méharistes en nombre suffisant circulaient autour de ces
puits, les troupeaux des tribus qui nomadisent dans les
pâturages pourraient créer à Port-Étienne des échanges
intéressants, les tribus maràboutiques ayant alors plus de
confiance pour amener leur bétail et le donner contre
des marchandises d'échange, qu'elles seraient sûres de rap-
porter à leurs campements.
Le puits d'El-Aïoudj est, au nord-est, le point extrême
où nous devons atteindre, situé à 8 kilomètres de la fron-
tière du Rio de Oro, malheureusement non délimitée.
C'est le point d'eau le plus rapproché de Port-Étienne et, en
conséquence, le passage obligé de toutes les caravanes qui
peuvent venir de toutes les contrées de la Mauritanie tra-
fiquer à Port-Etienne ou y amener du béLail.
256 LA MAURITANIE
Les bandes des El Gorah, Oulad-Delim, Ouladbou Sba,
parcourant ces parages et passant souvent auprès de ces puits,
les marabouts qui se mettent en relations d'affaires avec
Port-Étienne risquent de se voir enlever ou leurs
troupeaux à l'aller, ou au retour, la guinée, le sucre, le
tabac, provenant des échanges ou des achats. Il serait donc
essentiel que ce puits au moins fût occupé en permanence
par la troupe des méharistes, si l'on veut que des relations
commerciales suivies et sérieuses puissent s'établir entre
Port-Etienne et les tribus de l'hinterland, qui, sans une
défense efficace, auront toujours à craindre d'être surprises
par quelques groupes de pillards, dans les mornes rochers
des abords du puits, très favorables aux embuscades.
Les Maures peuvent amener de l'intérieur à Port-Etienne,
des chameaux, des chevaux, des ânes, des moutons à laine
et à poil, des chèvres ; ils peuvent apporter des peaux de
mouton et de bœuf, auxquelles ils n'attachent aucun prix
et qui donneraient lieu à des échanges avantageux,
des plumes et des œufs d'autruche. Le bétail des
nomades voisins, non seulement continuera à assurer la
consommation des habitants, consommation qui s'accroîtra
de plus en plus, mais encore fournira l'objet d'une petite
exportation et d'une exportation aux Canaries, où l'éle-
vage n'existe pour ainsi dire pas, les terres étant presque
uniquement employées aux cultures des bananes et des
vignes ; au retour, les exportateurs rapporteraient de ces îles
des fruits et des légumes.
Avant notre installation à Port-Etienne, les Maures
étaient obligés d'aller demander les denrées d'importation
qu'ils recherchent, thés verts, sucre, biscuits, tabacs, gui-
nées, au Rio de Oro, où les Espagnols leur vendaient fort
cher des articles de mauvaise qualité, et de traverser pour
s'y rendre les territoires des El Gorah et des Oulad Delim
qui leur font payer des droits. Les indigènes disent eux-
mêmes que toutes les marchandises sont meilleures et
moins chères à Port-Etienne ; ils préfèrent y venir, s'ils le
peuvent sans danger, et ce commerce pourrait prendre
assez rapidement un certain développement.
L AVENIR DE LA MAURITANIE 2o /
Il ne saurait, d'ailleurs, nuire à celui de Saint-Louis, car
les caravanes ou les individus qui iront au cap Blanc sont
ceux qui allaient du Rio de Oro à Aouguelmin, Agadir et
Mogador. Enfin Port-Etienne est le port le plus rapproché
de r Adrar ; l'importance de ce point côtier augmente du
fait de notre extension dans cette région, et la paix et la tran-
quillité, rétablies dans les parages de la baie du Lévrier par
la récente soumission des tribus guerrières, activeront l'ac-
croissement économique de la jeune colonie de Port-
Étienne. Mais il y a toujours lieu de se méfier des Oulad
Délim, dont les lerrains de nomadisation sont situés dans
le Tiris et TAdrar Sottof, entre la baie du Lévrier et le
Rio de Oro. Une attaque directe n'est guère à craindre,
grâce à la très forte organisation militaire de la presqu'île
du cap Blanc ; cependant, sous des excitations étrangères,
les Oulad Délim peuvent à un moment donné troubler les
tribus voisines et soumises.
Les pêcheries. — La presqu'île du cap Blanc, avec ses
eaux exceptionnellement poivssonneuses, peut encore par
ses ressources ichtyologiques, devenir avec l'intérieur un
centre d'échange non seulement important, mais aussi don-
ner lieu à une exploitation rémunératrice.
Parmi les nombreuses variétés de poissons qui pullulent
aux abords du cap Blanc, les marchés d'Europe peuvent
trouver les produits spéciaux demandés par leur clientèle ;
l'Afrique occidentale, où les noirs sont très grands consom-
mateurs de poissons, serait un débouché proche et assuré.
Si l'industrie de la pêche en grand et du poisson salé
venait à réussir au cap Blanc, les importations étrangères
de cet article s'abaisseraient rapidement, les produits mau-
ritaniens, protégés par des tarifs douaniers, chasseraient la
concurrence du dehors, dans ce commerce qui s'étendra de
plus en plus vers l'intérieur de l'Afrique, à mesure que
s'augmenteront les chemins de fer permettant aux popula-
tions d'acquérir à prix modique leur aliment favori.
On a eu depuis longtemps l'idée d'exploiter les richesses
ichtyologiques de la baie et du bassin d'Arguin : Fulgrand
La Mauritanie. 17
288 LA MAURITANIE
en 1860, Aube en 1872, Soller, Trêve, Roche (1881-1892),
Chabé en 1910, les ont, tour à tour, signalées à Topinion ;
plus de vingt autres ont étudié cette question des pêcheries
mauritaniennes. En 1899, le capitaine au long cours Famin
l'approfondit sur place, à la baie du Lévrier. Faidherbe y
avait songé et ses successeurs s'en sont occupés. Dans le
but de mettre en lumière toutes les richesses possibles de
notre empire africain, le gouvernement général en 1904,
organisa une mission chargée d'élucider le sujet, des essais
pour la préparation par le sel furent faits sur toute la côte,
et pour le séchage dans une sècherie installée près du poste
de Nouakchott. Il fut reconnu que soixante espèces de
poissons peuvent être pêchées sur le rivage, raies, sardines,
soles communes et soles du Sénégal, mulets, courbines,
rougets, etc.. Parmi ces diverses sortes, les poissons de
qualité inférieure peuvent être préparés suivant la méthode
indigène, et, peu ou point salés, séchés ou fumés, ils
seraient très appréciés des habitants à cause de leur prix
minime et trouveraient un débouché considérable dans la
baie du Lévrier et sur toute la côte d'Afrique.
Le poisson de la meilleure qualité, principalement les
courbines et variétés voisines, débité par tranches, séché
et salé ou non, donne un produit très blanc qui, sur les
marchés d'Europe, peut devenir un succédané de la morue,
laquelle s'y fait, de jour en jour, plus rare et plus chère.
Les plus parfaits de ces produits s'en iraient en Europe
(Espagne, Portugal, Midi de la France, Italie, Grèce) ; les
Antilles, sans doute, les achèteraient aussi, et les échantil-
lons les moins réussis s'écouleraient fort bien sur la côte
africaine, Guinée et Côte d'Ivoire.
Les soles et les mulets, qui se trouvent en si grand
nombre sur cette côte, pourraient, à l'aide de moyens fri-
gorifiques, être transportés en Europe comme complément
de fret pour les navires et fournir ainsi l'élément d'une opé-
ration rémunératrice. Le commerce du poisson frais pour-
rait même devenir beaucoup plus intéressant si l'on arrive
à établir entre la France et notre colonie de l'Afrique occi-
l'avenir de la MAURITANIE 259
dentale, une ligne de vapeurs à chambre froide. On pour-
rait alors aménager à Port-Etienne des inslallations frigo-
rifiques pour conserver le poisson frais, les navires à
chambre froide faisant escale deux fois par mois à Port-
Etienne en allant vers l'Europe. Ainsi on tirerait parti, à
des prix avantageux, de la grande quantité de poissons fins
qui se trouvent sur cette côte, bars, soles, mulets, etc..
On pourrait établir ces installations en simultanéité avec
celles de Dakar et de Konakiy, de sorte que les compagnies
de navigation dont les navires assureraient un service
bi-mensuel entre ces ports et l'Europe, apporteraient les
denrées européennes en Afrique, d'où elles rapporteraient
fruits, bananes, mangues, goyaves, poissons frais et peut-
être même de la viande de bœuf.
Des expériences ont montré que les deux sortes de lan-
goustes, surtout la langouste royale, si nombreuse sur la
côte saharienne, peuvent fort bien se transporter en France
au moyen de bateaux-viviers spéciaux. On en a acclimaté
des milliers dans des viviers de la côte bretonne, et il est
évident que, quelle que soit l'abondance de cette impor-
tation, la vente en sera toujours certaine et rémunératrice.
Des poissons migrateurs, thons, sardines, bonites, etc.,
se montrent à certains points par masses énormes sur les
côtes de Mauritanie ; des usines de conserves d'un grand
rendement pourraient donc être installées à la baie du
Lévrier.
Les déchets, souvent considérables, de l'exploitation du
poisson, peuvent créer de plus une large source de rap-
port. Parmi les soixante espèces pêchées sur le rivage mau-
ritanien, un certain nombre sont impropres à Talimenta-
tion, mais non pas sans valeur au point de vue industriel,
car, joints aux débris, têtes et viscères de ceux qui sont
débités par tranches, ils fournissent un engrais de poisson
pur, très riche en azote et acide suUurique, dont la vente
en Europe est certaine. L'huile et la colle peuvent être reti-
rées des débris, tandis que les foies servent à fabriquer
une huile très chargée en iode ; d'autres déchets donneront
260 LA MAURITANIE
une rogue pour la pêche à la sardine en France et même
en Afrique occidentale. Les mollusques, les astéries, que
le chalut ramène mêlés aux poissons seront employés aussi
à la fabrication de l'engrais ; certains comme les grandes
seiches, préparés convenablement offriront à Terre-Neuve
et Saint-Pierre et Miquelon pour la pêche de la morue,
une boëte parfaite, article devenu si rare, La vente de tous
ces sous-produits est aujourd'hui presque illimitée.
L'industrie de la pêche, montée en grand, peut, on le
voit, donner lieu en Mauritanie à des bénéfices variés et
multiples. Mais il faut nécessairement faire la part des
tâtonnements et des essais. Si les pêcheries sont confiées,
dès le début, à des hommes doués d'une compétence
sérieuse sur toutes questions d'armement, de pêche et de
vente, et à des sociétés disposant de capitaux suffisants
pour assurer les installations, les frais pendant au moins
un an, les avances indispensables pour atteindre les ren-
trées, elles sont appelées à constituer une affaire intéres-
sante. Cependant, la Compagnie coloniale de pêche et de
commerce qui, au moment de la création de Port-Etienne,
y avait installé des usines et des sècheries, n'a pas réussi,
non plus que la Société de la marée des Deux-Mondes,
fondée à Marseille en 1877, pour le transport frigorifique
du poisson frais en Europe, entreprise dont les établisse-
ments ruinés se voient encore à l'île d'Arguin,
Ces essais montrent qu'il faut peut-être comprendre autre-
ment qu'on a fait jusqu'ici l'exploitation des richesses ichtyo-
logiques du littoral. L'avenir pourrait être dans l'organisation
des campagnes temporaires de pêches, analogues à celles qui
se pratiquent dans les mers septentrionales de l'Europe, En
1910, une flottille de bateaux, montée par des pêcheurs bre-
tons, pourvue de l'aménagement nécessaire pour conserver
à l'état frais les langoustes capturées, a fait, de novembre
à avril, sur les côtes du Sénégal et de la Mauritanie,
une tentative encourageante. Ces pêcheurs ont aussi pro-
cédé à des essais de séchage et de salage des morues
d'Afrique. Le gouvernement général de l'Afrique occiden-
l'avenir de la MAURITANIE 261
taie française qui, déjà, s'était intéressé d'une façon effec-
tive, à l'entreprise de 1906, accorde des subventions aux
pécheurs qui veulent continuer les expériences dans ces
eaux.
Par les soins du gouverneur un caravansérail a été amé-
nagé à Port-Etienne pour l'habitation des pécheurs durant
le temps de leurs séjours à terre. Le succès de ces tenta-
tives offrirait un haut intérêt non pas seulement pour
l'Afrique occidentale française, mais aussi pour les popu-
lations maritimes de la métropole et le recrutement des
équipages de la flotte.
La région de Port-Etienne ne tardera pas à s'animer tout
entière d'une vie économique intense, si l'industrie de la
pêche arrive à s'y développer. Les caravanes qui, jadis,
amenaient à Arguin et à Portendik les denrées de l'inté-
rieur, se sont détournées de ces régions envahies par le
désert et réputées pour leur insécurité. Elles se rendent au
cap Juby ou au Rio de Oro. Si la vie renaissait au cap
Blanc, situé beaucoup plus près de leurs points de départ,
elles y reviendraient ; on a pu le voir par les offres que les
indigènes sont venus faire à Port-Etienne dès la première
année de l'établissement du poste, bien qu'il n'y eût encore
là aucun commerce européen pourvu de ces objets d'Eu-
rope qui tentent leur convoitise. Ce mouvement d'attrac-
tion sur l'intérieur s'accroîtra avec le développement des
entreprises de Port-Etienne.
C'est là une source de richesses que le temps peut et doit
intensifier, en l'ajoutant à toutes celles que l'Afrique occi-
dentale a vu naître depuis le commencement du siècle.
Ainsi, la Mauritanie, par la suite, se trouvera associée au
mouvement ascendant qui emporte l'Afrique française vers
un avenir élargi ; et, à son tour, par une conséquence natu-
relle, pourvue de plus d'aisance, elle ouvrira des débouchés
nouveaux au commerce et à l'industrie de la métropole.
U avenir politique . — Politique indigène. — Nous serons
dans le pays maure ce que nous voudrons être ; il nous suf-
fira de vouloir avec suite et d'affirmer notre volonté.
262 LA MAURITANIE
L'œuvre de pacification est presque terminée ; quand les
Ahel Ma el Aïnin auront achevé leur soumission ce sera
chose faite, mais, ne l'oublions pas, surtout dans les régions
les plus récemment soumises, les populations maures sont
méfiantes, peu sûres, promptes à la trahison ; avec elles la plus
grande circonspection est nécessaire. Il ne faut pas perdre de
vue que les Maures sont doués d'un grand esprit d'observa-
tion, rancuniers el sournois ; chez eux, des sentiments long-
temps contenus peuvent éclater soudainement à la moindre
occasion propice. Les marabouts ont de grandes facultés
d'analyse, qu'ils appliquent à pénétrer et saisir la pensée de
leurs maîtres. Pensons que tous nos actes sont examinés et dis-
cutés sous la tente ou dans les ksars ; la plus légère trace d'in-
décision dans la conduite de nos affaires peut créer un
mouvement d'agitation sur un terrain inamical. Il faut
donc chercher à s'attacher l'esprit de l'indigène. Pour que
nous puissions faire œuvre durable, il est indispensable que
les populations trouvent à notre présence des avantages
propres à balancer pour eux le regret de leur indépen-
dance perdue.
Les Maures sont très âpres au gain ; il faut leur faire
comprendre de façon sensible que leur intérêt bien com-
pris est d'accord avec le nôtre. L'assistance médicale gra-
tuite est un grand moyen d'améliorer la situation maté-
rielle de l'indigène. Il faudra la développer et la rendre
très mobile. Pour augmenter la facilité des relations, l'ac-
tion du dispensaire peut être très grande ; lorsque les remèdes
du sorcier et du marabout ont échoué, l'indigène vient
volontiers consulter le médecin du poste ou, s'il n'y en a
pas, le Résident, les officiers ou les sous-officiers de l'infir-
merie.
Il semble que l'intérêt bien entendu de la France con-
seille de renoncer à l'administration directe des régions
peu productives et peu peuplées, et d'y substituer un
régime de protectorat. Une politique coloniale doit mettre
le coût d'une colonie en équilibre avec les avantages qu'on
en espère ; l'administration et les frais qu'elle implique
l'avenir de la MAURITANIE 263
doivent être proportionnés aux ressources fiscales, et une
administration très simplifiée, ne demandant de notre part
que le jeu du contrôle, est ce qui convient le mieux pour
ces contrées d'un faible rendement. Notre action devra
donc évoluer vers un contact moins direct quoique aussi
efficace.
Tandis que les riches terres de culture de la rive droite
resteraient soumises au mode actuel, le Trarza, le Brakna,
le Tagant et l'Adrar deviendraient pays de protectorat.
Cette administration du protectorat, sous des chefs maures
investis par nous et tenant leur autorité de notre appui,
surveillés par nous et relevant directement du lieutenant-
gouverneur du Sénégal, chargés, sous notre contrôle, de la
protection des tribus maraboutiques, permettrait d'assurer
la paix dans ces contrées, tout en allégeant le budget de
charges trop lourdes vu les résultats ; grâce à cette
organisation, nous pourrions réduire la zone d'occupation,
les charges qu'elle entraîne, et ramener plus près du
fleuve (150 ou 100 kilomètres) la ligne fixée de cette occu-
pation. Notre action politique et militaire se concentrerait
en quelques postes bien choisis. De là les forces méharistes
organisées, nomades comme les tribus elles-mêmes, effec-
tueraient des tournées de police rapides et légères jusqu'aux
limites extrêmes de notre zone d'influence. Les comman-
dants de ces troupes montées devront gagner la confiance
des tribus nomades au milieu desquelles ils sont appelés à
faire des reconnaissances. C'est chez elles qu'ils trouveront
des renseignements et des auxiliaires contre les dissidents.
Pour ce motif, ils devront s'appliquer à éviter tout abus.
Les troupes devant être dressées à la plus grande mobilité,
il sera utile d'augmenter les postes de nomadisation de l'in-
térieur et les gîtes d'étape.
D'autre part, l'organisation militaire des tribus guer-
rières, à l'imitation de celle qui régit les tribus du Sud-
Algérien, permettrait de réduire le nombre de nos troupes
régulières chargées de maintenir l'ordre dans ces régions.
Les divers avantages que les populations trouveraient par
264 LA MAURITANIE
celle mesure nous les attacheraient davantage. En rendant
aux chefs maures une part d'autorité surveillée, en les uti-
lisant pour consolider la paix, nous n'aurions plus à nous
immiscer dans des institutions traditionnelles que nous
avons promis de respecter, nous éviterions Fémiettement
qui complique l'administration et disperse les responsabi-
lités.
En attirant à nous, par une évolution nouvelle de notre
politique, les tribus guerrières, il n'est pas question de
renoncer au concours précieux des tribus maraboutiques,
sur qui notre action s'est étayée d'abord, car, plus amies
de la paix, elles étaient mieux adaptées à s'associer à notre
rôle pacificateur.
Nous n'abandonnons rien du précieux résultat acquis de
ce côté, nous voulons le compléter, continuer et élargir
l'œuvre civilisatrice qui doit s'étendre partout où flotte
notre drapeau.
La suppression des grands commandements marabou-
tiques est une idée qui a fait son chemin pendant la grande
guerre, certains ayant pensé qu'il faut, en pays d'Islam,
éviter la réunion du pouvoir administratif et du pouvoir
religieux dans les mêmes mains, et craindre ce qu'on a
appelé « le cléricalisme musulman ». Contre ce « clérica-
lisme musulman », il faut lutter par l'école française, mul-
tiplier les écoles de village où les petits enfants indigènes
apprendront notre langue et recevront l'empreinte fran-
çaise, placer s'il est possible, dans chaque village, une de
nos écoles à côté de l'école maraboutique, afin de réunir à
la culture arabe la culture française. De même qu'il fau-
dra, dans un but politique, envoyer à la médersa et à l'école
française les fils des chefs, de même on encouragera les
grands personnages des tribus à envoyer leurs fils à nos
écoles musulmanes de Cheikh Sidia et de Cheikh Saad Bou,
tout en évitant de prétendre l'imposer aux consciences trop
indépendantes.
L'Islam en Mauritanie n'est point un danger. Mais le
pouvoir d'excitation des marabouts est immense, et c'est
l'avenir de la MAURITANIE 265
pourquoi les commandants de cercle et les résidents ont le
devoir d'étudier avec soin les confréries religieuses et leur
influence. Cette étude, demain comme hier, sera toujours
la base essentielle, l'élément vital de notre politique
musulmane en Afrique Occidentale. Les Ida ou Ali, parti-
culièrement, qui, seuls dans toute la Mauritanie, appar-
tiennent à la confrérie tidjanyïa, méritent de notre part
une attention avertie. Depuis un siècle, ils sont en relation
intime et ininterrompue avec les zaouïa tidjanyïa de Fez,
où ils ont puisé une sourde hostilité contre les roumis ; ils
forment les intermédiaires et la liaison entre les centres
religieux des Maures et les groupes tidjanyïa du pays noir,
et valent, à ce double titre, d'occuper l'étude scientifique
comme la surveillance politique.
Mais, à part ce cas spécial, on peut dire que la question
religieuse chez les Maures n'existe pas en tant qu'élément
politique.
Il y a là un état ethnologique et social, que nous devons
respecter sans le craindre. L'idée religieuse n'a pas en
Mauritanie le caractère de force et de cohésion qu'on lui
attribue en d'autres pays musulmans. La foi des croyants
y est fervente, certes ; mais, généralement, elle revêt une
forme plutôt mystique, assez éloignée du sectarisme. Les
diverses confédérations religieuses n'y sont pas vouées à un
rôle de prosélytisme et de propagande islamique ; elles
constituent plutôt la clientèle religieuse de telle ou telle
grande famille maraboutique. Les différentes zaouïas, qui
toutes, se rattachent plus ou moins à l'ordre des Kadryas,
restent indépendantes l'une de l'autre, ne s'unissent jamais
pour aucune action commune et servent uniquement les
intérêts de leurs chefs respectifs, que divise une secrète
rivalité d'influence et de pouvoir moral. Aucune idée reli-
gieuse ne s'oppose donc à notre œuvre d'expansion paci-
fique. Les tribus maraboutiques ont toujours eu tendance à
se rapprocher de nous. Occupées d'élevage, de commerce,
de piété, d'étude, elles demandent seulement la tranquillité,
la sécurité pour leurs personnes et leurs biens. La multi-
266
LA MAURITANIE
liide des tolba a fourni nos premiers alliés et nos premiers
amis. Nous avons là, en face de nous, une population de
300.000 travailleurs, éleveurs, cultivateurs et commerçants
qui ont souhaité notre aide et, souvent, sont venus d'eux-
mêmes au devant de nous malgré les dangers qu'ils trou-
vaient à le faire. Ayant sous les yeux, dans les régions depuis
longtemps déjà occupées et régies par nos soins, le spec-
tacle de la liberté laissée à leur religion et à leurs façons de
vivre, la prospérité que notre protection assure à leurs tra-
vaux et à leurs trafics, nos nouveaux sujets ne peuvent que
s'attacher de plus en plus à une action favorable et profi-
table. Si le fanatisme a pu être excité sur quelques points
par certains cheikhs, il ne peut se manifester dans l'en-
semble ; les tribus nomades du désert oriental sont restées
rebelles à toute tentative des agitateurs, celles de Touest ne
s'y étaient associées que par cupidité. Les hostilités ren-
contrées au cours de notre pénétration ne sont jamais
venues, sauf dans l'Adrar et la Séguiet el Hamra, que des
tribus guerrières et pillardes qui vivent aux dépens de la
majorité immense constituée par ces tribus tolba, labo-
rieuses et paisibles, qui nous ont accueillis comme des libé-
rateurs. Encore les tribus maraboutiques de l'Adrar et de
la Seguiet el Hamra, qui nous ont fait une si forte opposi-
tion, ne nous connaissaient point, elles ignoraient notre
respect pour la religion de nos sujets musulmans, la faci-
lité que nous laissons aux pratiques de l'Islam. Un con-
tact plus long avec nous, en les éclairant sur ce point, ne
peut que les rapprocher de plus en plus et faire tomber toute
velléité d'opposition.
Les grands chefs religieux nous sont acquis depuis long-
temps. Ils ont été nos premiers auxiliaires. De même que
la masse des tribus tolba venait à nous pour s'affranchir de
la tyrannie des guerriers, les grands cheikhs espéraient des
Français un appui pour raffermissement de leur influence.
Les grands marabouts, ces hommes d'ordre d'un prestige
indiscutable et d'une incontestable autorité, ont partout
aidé notre pénétration : Cheikh Saad Bou dans le Trarza,
l'avenir de la MAURITANIE 267
Cheikh Slimaii dans le Brakna, Cheikh Sidi el Khéir,
dans le Sahel et surtout, Cheikh Sidia des Oulad Biri. Ce
dernier nous a été particulièrement utile, aussi bien dans
la politique intérieure indigène que par son enseigne-
ment religieux où toujours il a prêché le ralliement et la
soumission des dissidents les plus farouches ; en toute occa-
sion, son concours s'est manifesté de la façon la plus fidèle,
la plus loyale. Par cette attitude nettement francophile,
Cheikh Sidia a rendu à ses compatriotes le plus grand ser-
vice, car c'est grâce à lui que l'évolution des Sahariens
vers un mode d'existence élargi et meilleur, fruit de notre
présence, a fait un progrès déjà considérable. En consé-
quence, l'autorité française lui a accordé toutes facilités
pour accroître son pouvoir spirituel au Sénégal, dans le
Tagant et dans l'Adrar.
Cette entente harmonieuse et efficace du plus grand
cheikh de l'Islam mauritanien avec l'autorité française,
cette collaboration également avantageuse à tous deux, est
un des traits les plus frappants de la politique musulmane
du gouvernement de l'Afrique occidentale. Il n'y a qu'à
continuer dans cette voie. Le principe directeur de notre
politique doit être à la fois de canaliser et d'utiliser l'Islam
en pays musulman comme en pays noir, et de nous oppo-
ser à l'islamisation intensive des populations.
CHAPITRE X
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE AVEC LES
CONTRÉES LIMITROPHES
Son rôle de jonction entre le Sénégal, V Algérie^ le
Maroc^ le Soudan et l'Océan. — Au point de vue de notre
politique saharienne et de notre expansion dans le nord-
ouest africain, les conditions et les circonstances suivant
lesquelles s'est effectuée notre occupation de la Mauritanie
pouvaient la faire considérer comme le début d'une péné-
tration plus avancée qui, en se poursuivant au nord, arri-
verait à rejoindre le Maroc et ferait la liaison entre le
Sénégal et le Sud-algérien.
Peut-être, à l'heure présente, ce projet n'est-il pas immé-
diatement réalisable ; au nord de l'Adrar, le chemin est
barré par le grand désert, les plaines arides et les rochers
du Djouf et de l'Iguidi, qui étendent comme une mer de
sable entre la Mauritanie et nos possessions algériennes.
Mais cet obstacle naturel, on peut le contourner, soit par
les roules caravanières de la région soudanaise, soit par la
route de l'ouest, parallèle au couloir du Rio de Oro, qui
forme un débouché lointain, mais direct, vers l'extrême sud
marocain ; là nous rencontrons, il est vrai, la zone d'in-
fluence que les traités ont abandonnée à l'Espagne, mais
seuls des esprits timorés et ennemis de l'effort peuvent
penser qu'enfermés, pour ainsi dire, en Mauritanie, nous
devons nous borner à y exercer notre action uniquement
dans le cercle de notre occupation présente.
Les pays sahariens au sud de l'oued Draa, lequel consti-
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 269
tue la véritable limite du Maroc, sont reconnus par les
conventions internationales, comme étant d'influence fran-
çaise ; les traités de 1890, de 1898 et de mars 1899 avec
l'Angleterre, nous ont donné les territoires sahariens et
chargé de la police du désert. Nul ne conteste que, en
arrière du Maroc et de l'Algérie, le Sahara français va
joindre la Mauritanie, elle-même dépendance du Sénégal
et que, du rivage méditerranéen, le domaine africain de
la France se déploie sans solution de continuité jusqu'aux
rives du Sénégal et du golfe de Guinée.
La première tâche qu'on doit se proposer en Mauritanie
est d'assurer de plus en plus la sécurité des frontières com-
merciales de la colonie, afin d'activer la jonction néces-
saire avec l'Algérie, jonction déjà entreprise par l'hinter-
land marocain au nord, par le Soudan à l'est, afin de
favoriser l'évolution économique des populations paisibles
et laborieuses qui y vivent à l'ombre de notre drapeau.
Les confins orientaux et méridionaux. — A l'est, la
frontière de notre colonie de l'Afrique Occidentale, dont
dépend le territoire civil de la Mauritanie conserve encore
quelque imprécision sur le front saharien. Mais la délimi-
tation d'une ligne frontière sur le terrain même n'offre pas
un intérêt impérieux en ces régions habitées exclusive-
ment par des nomades ; comme les progrès de notre péné-
tration politique y déterminent chaque jour de nouvelles
tribus à reconnaître notre influence, la détermination de
la zone de notre autorité paraît devoir être, pour l'instant,
plutôt ethnique et politique que territoriale.
Dans ces régions orientales de la Mauritanie, notre vigi-
lance ne doit pas cesser d'être en éveil ; pour mettre un
terme à l'audace des pillards, nous avons dû, par force, nous
y avancer au delà des limites de nos postes ; car il ne fallait
pas laisser s'organiser dans le Hodh les bandes armées et
pillardes, qui, après l'occupation de l'Adrar, avaient ten-
dance à s'y reformer. Certes, il n'est pas attirant d'oc-
cuper ces régions, proie d'une irrémédiable stérilité.
Cependant, la pénétration de plus en plus effective, de
270 LA MAURITANIE
plus en plus efficace, de l'arrière Sahel est indispensable
pour la sécurité des deux colonies du Haut Sénégal-Niger
et du Sénégal ; les tribus paisibles et commerçantes, sous
notre protection, se sentiront à l'abri des attaques des tri-
bus guerrières ; dans ces immenses plaines sablonneuses,
où circule la masse turbulente des Mechdouf, où
quelques ksour, peuplés de sédentaires pacifiques,
s'élèvent au milieu des dattiers, l'occupation de Nemia
comme de Oualata et de Tichitt, est une mesure dictée par
la force des choses. Dès les premières années de ce siècle,
les habitants de Tichitt, pressurés et pillés par les Oulad
Naceur et les Kounta, demandaient qu'un poste de 25 sol-
dats de nos troupes régulières fût établi dans leur ksar
pour les défendre ; dès lors aussi, les gens d'Oualata sou-
piraient en secret après notre présence, sans oser en expri-
mer le désir, par peur des représailles de leurs voisins et
dans la crainte naïve que nous n'accaparions leur com-
merce du sel. Nous avons cité plus haut la belle déclara-
tion de loyalisme et de fidélité que, nous connaissant
mieux, après deux ans seulement de notre séjour au milieu
d'eux, ils ont formulée au début de la guerre:
(i Alors même que le monde entier nous haïrait à cause
c( de notre amour pour la France, nous, gens de Oualata,
« nous préférerions encourir cette haine plutôt que de
« manquer à 1 affection que nous vous devons. »
Pour étonner et soumettre des tribus entières, le meilleur
moyen est un raid rapide dans le désert; l'expérience l'a
maintes fois prouvé. Dans la nouvelle organisation, des
contingents indigènes, sous le commandement de chefs
déterminés et fidèles, peuvent assurer la sécurité des fron-
tières nouvelles ; une milice maure bien encadrée jouera,
dans ces régions du Sahel et du Hodh, peu sûres et difficiles
à tenir, le même rôle que les gardes-frontières au Soudan,
Avec des tribus paisibles, on peut faciliter l'accès de la
bande de terres fertiles, large de soixante-dix à quatre-
vingts kilomètres de la rive gauche du fleuve, où elles
peuvent trouver de bons terrains de parcours, des pàtu-
LEâ RELATIONS DE LA MAURITANIE 271
rages pour leurs troupeaux, à l'abri des tracasseries et des
vexations des tribus guerrières et passer insensiblement de
la vie nomade à la vie sédentaire. C'est ainsi que plusieurs
fractions des tribus maraboutiques du Sahel et du Hodh
ainsi que des fragments d'autres tribus voisines sont venus
s établir dans des villages des cercles de Nioro et de
Goumbou, s'y sont fixés et paient l'impôt comme nos
sujets noirs. Et ce mouvement dans la colonie du Haut
Sénégal-Niger a augmenté rapidement dès les premières
années de notre prise de possession ; les El Sidi Mahmoud,
Oulad M'bark, Oulad Naceur, Kounta, Oulad Daoud,
Mechdouf ainsi attirés vers l'administration française par
la sécurité qu'elle assure rapportent ainsi plus de
300.000 francs au budget annuel du Haut Sénégal-Niger.
Il est de notre intérêt d'aider à ce mouvement et d'encou-
rager les tribus des terres déshéritées du Sahel et du
Hodh à descendre sur les rives fertiles du fleuve, où leur
vie sera rendue ainsi plus facile et le rendement des impôts
meilleur.
Pour la protection du Sahel, du côté du Sénégal, peut-
être y aurait-il lieu d'établir un poste au mont Sakha dans
le nord-ouest du Guadimaka, à 80 kilomètres de Bakel, où
l'eau coule abondante des rochers, en tout temps, et qui
commande les routes du Tagant, dans une région où les
caravanes allant vers le Soudan se croisent avec celles
qui se rendent à Bakel, sur le fleuve, poste qui, plus à
proximité du Sahel que le poste Sélibaby, supprimé en
1897 et rétabli depuis, permettrait de mieux dominer les
El Sidi Mahmoud.
Cette région du Guadimaka, d'ailleurs, ne saurait être
l'objet d'une trop attentive surveillance. Jonction des trois
colonies de la Mauritanie, du Sénégal et du Haut Sénégal-
Niger, proche de la Guinée, autrefois peuplée de sectaires
exaltés, c'est un foyer de fanatisme qui n'est pas encore
éteint et qui se rallume facilement. Les noirs Sarrakolés
qui l'habitent, quoique convertis à l'islamisme, ont conservé
les coutumes barbares et les superstitions du fétichisme ;
272 LA MAURITANIE
leurs marabouts locaux sont les continuateurs des sorciers
d'autrefois. Poussés par eux, des notables de Sélibaby ont,
en 1907, tenté d'empoisonner les Français de la garnison,
au moment de l'affranchissement des captifs. Car ceux-ci
profitant de cette bienfaisante mesure du gouvernement de
l'Afrique occidentale, regagnaient leurs villages d'origine en
si grand nombre que c'était dans le Sahel et les pays Sarra-
kolés, un véritable exode de serviteurs, exode qui avait
excité contre nous la colère des classes possédantes.
Si l'on pousse à fond la théorie, en faveur aujourd'hui,
qui consiste à réduire le nombre de nos postes et à les rap-
procher du fleuve, deux postes pourraient suffire pour la
rive gauche au nord du fleuve : l'un au nord du lac d'Aleg,
et qui dépendrait de Podor, à l'entrée de la grande vallée
fertile de l'Ouad qui forme la route naturelle du Tagant, à
soixante-dix kilomètres de Mafou, premier barrage du
Sénégal, dominerait le pays des Brakna et ferait, de l'autre
côté, face aux Ida ou Aïch, qui descendent parfois jusqu'à
rOuad ; l'autre, à Souet el Ma, point de croisement pour
les routes des caravanes au nord du lac Cayor, à cinquante
kilomètres de Dagana, commanderait le pays Trarza.
Au nord-est le vaste espace situé entre la Mauritanie et
l'itinéraire suivi par le docteur Lenz en 1880, n'a été par-
couru encore par nul Européen : les données se bornent
aux seuls renseignements indigènes. La police du Sahara
en cette région est difficile, car se lancer à la poursuite
d'un rezzou ou vouloir lui barrer la route constituerait une
tâche dangereuse autant qu'illusoire. Ce pays n'a sans doute
pas grande valeur économique, puisque sur les pistes,
selon les informateurs, on ne rencontre que gazelles,
mouflons et autruches ; cependant si ces contrées ne sont
pas habitées d'une façon permanente, certaines tribus voi-
sines poussent parfois jusque là leurs nomadisations ; et
ces tribus ne sont pas dépourvues de richesses, puisque de
temps immémorial d autres se sont fait une profession d'al-
ler les razzier. Essentiellement nomades, ces tribus sont
surtout riches en chameaux. Cet immense territoire aux
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 273
parages inexplorés est le chemin des pillards barbares qui,
du Sud-algérien ou de la vallée du Drââ, vont écumer les
caravanes ou piller les oasis.
Dans l'hiver de 1904-1905, le capitaine Flye de Sainte-
Marie, avec une colonne de méharistes, a relié au Touat
l'itinéraire du docteur Lenz et recoupé toutes les pistes qui
vont du Tafilalet et du Drâà à Taoudeni dans le Tanezrouft,
qui est le point d'attraction des rezzou ainsi que celui des
caravanes qui viennent du Soudan s'y approvisionner de
sel. Taoudeni très à l'est de l'Adrar, sur le sixième degré
de longitude ouest est à peu près à la même latitude qu'Idjil.
Ce vaste espace où, au sud, les dunes et les falaises déta-
chées de l'Adrar vont rejoindre le massif granitique de
Eglab, confine à l'est à l'Erg Raoui et au cours de la
Saoura, au nord à une table de hammada parallèle au cours
de l'oued Drââ. Deux bandes de dunes parallèles, l'Erg
Iguidi et l'Erg Chech, le parcourent dans une direction
sud-ouest-nord, prolongeant l'Adrar mauritanien, se
rejoignant au nord-est et allant se perdre vers la Basse-
Saoura.
Les massifs de dunes, Erg Iguidi et Erg Chech, sont
assez bien pourvus de points d'eau, en pâturages fournis
quoique de végétation peu variée, en gazelles et en antilopes ;
des chacals, des petits renards à longues oreilles, des rats
complètent la faune et l'on y retrouve des haches et des
flèches de pierre taillées. Par places, des bouquets de pal-
miers s'élèvent auprès des puits creusés dans le sable où
une nappe d'eau s'étend à peu de profondeur. D'El Mena-
keb, point de jonction de l'Erg Iguidi et de l'Erg Chech,
de la lisière ouest de l'Iguidi ainsi que de plusieurs autres
points du massif, des pistes vont à travers les plaines de
sable gris, les dunes de sable jaune, les plateaux de cal-
caire bleu et rose, vers le ksar de Taoudeni, si fameux
dans le Sahara. C'est le ksar où Caillé et Lenz n'eurent
point la permission de pénétrer, et qui n'est en réalité
qu'un misérable village de 200 habitants.
Du côté de l'Iguidi, il serait certainement utile et proti-
La Mauiutanie. 18
274 LA MAURITANIE
table d'établir la jonction des méharistes de Mauritanie
avec les méharistes algériens d'abord à Tindouf ou à Gri-
zim, lesksours les plus importants de la région, et, ensuite,
près de puits autour de pâturages fréquentés par des tri-
bus venues du Sud-algérien et du Zegdou. Vingt-cinq
étapes seulement séparent Ghinguetti, dans TAdrar, de
Tindouf, et vingt de Grizim. Gette mesure serait d'une haute
utilité policière et politique, en même temps qu'elle donne-
rait le moyen de combler une lacune dans la carte du
Sahara occidental.
En 1906, la compagnie méhariste du Touat effectua une
reconnaissance sur Taoudeni; en 1909, le capitaine Gancel,
à la tête du même groupe, fut autorisé à visiter la partie
nord de l'Iguidi dont le capilaine Flye de Sainte-Marie
avait déjà longé la lisière sud et pénétré quelques points à
l'ouest. Le capitaine Gancel était eu même temps chargé
de couper la route du retour à un rezzou que le marabout
Abidine, des Kounta de l'Azaouad, habitant le Drââ, avait
lancé sur Taoudeni et Araouan; le rezzou fut dépouillé de
ses prises et dispersé. L'exploration à laquelle donna lieu
cette opération de police réduisit encore les mystères de la
zone désertique jusque là parcourue en sécurité par les pil-
lards beraber. Et, sans doute, l'impression dut être très
forte chez les tribus du Tafilalet et du Dràà, car jamais
encore les troupes françaises n'avaient été chercher leurs
adversaires aussi loin dans le désert. Dans un combat
livré à ce rezzou au puits d'Achoura avait été tué le capi-
taine Grosdemange, des méharistes de Tombouctou, chargé
l'année précédente de protéger contre les brigandages les
azalaï, c'est-à-dire les grandes caravanes qui. tous les
ans, à la saison la moins chaude, vont charger le sel à
Taoudeni.
Get épisode illustre de façon frappante l'importance de
cette région pour les relations entre le Soudan, l'Algérie
et la Mauritanie.
Il y aurait donc un grand intérêt à posséder au centre
même de l'Iguidi, des. postes, d'où pourraient s'effectuer
I
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 278
dans la contrée, en hiver et au printemps, des reconnais-
sances de plus en plus nombreuses, reconnaissances qui
auraient le double avantage de familiariser les officiers et
les méharistes avec les territoires dont la police leur
incombe et de gêner les expéditions des rezzou qui, bientôt,
deviendraient moins fréquentes.
Des gradés méharistes ont été recrutés en 1910 dans les
compagnies sahariennes d'Algérie pour encadrer les méha-
ristes de Mauritanie. N'est-il par indiqué de les lancer, le
long des dunes de l'Erg Iguidi et de l'Erg Ghech, à la
rencontre de ceux des leurs qui sont demeurés dans le
Sahara algérien? D'autre part, les compagnies sahariennes
du Touat et de la Saoura peuvent chercher à se relier vers
les puils de Ghenachan, au centre de la hammada qu'en-
cadrent les ergs Ghech et Iguidi, pointd'où rayonnent, dans
tous les sens, de nombreuses lignes de communications,
avec les méharistes du Tidikelt et ceux de l'Afrique occi-
dentale, venant de Taoudeni ou de la Mauritanie. Gette
liaison pourrait ensuite se pousser vers l'ouest jusqu'à
Tindouf.
La tâche peut être dure, toute pleine de ces difficultés
qu'offrent en abondance ces immenses espaces désertiques
où nos troupes auraient à opérer, mais nos groupements
méharistes sont un instrument solide et dressé admirable-
ment par nos spécialistes du Sahara pour cette besogne
ardue de la police du désert.
La, frontière septentrionale. — La colonie espagnole du
Rio de Oro et les tribus nomades du désert. — La fron-
tière septentrionale de la Mauritanie n'existe pas, il faut le
reconnaître ; on a pu s'en apercevoir en lisant certains pas-
sages de cet ouvrage ; elle n'a ni réahté géographique, ni
réalité administrative. Au long de l'Océan, une large bande
de territoire est occupée par la possession espaguole du
Rio de Oro, aux limites imprécises et trop vaguement déli-
mitées dans son enfoncée orientale à l'mtérieur, où elle
s'étend sur les régions du Tiris et de l'Adrar Sottof; le
territoire de la sebklia dldjil est une enclave française de
276 LA MAURITANIE
la frontière du Rio de Oro, reconnue par le traité de Paris,
en juin 1900. A Test du Rio de Oro, dans l'arrière-pays,
une immense étendue de déserts presque inexplorée encore,
s'étend de l'Adrar jusqu'à l'ouest de l'Iguidi et à l'extrême
sud marocain : Erg Moughtir, Erg Hammami, région de
Kall Aman, Kouadim, région de la Seguiet-el-Hamra et de
ses affluents ; région de Tindouf, ancien point de concenr
tration des caravanes du commerce saharien entre le Maroc
et Tombouctou ; massifs montagneux du djebel Ouark Zis
et du djebel Aït Youssa qui longent le cours inférieur
de l'oued Drââ, point terminus de mon voyage de 1903.
Cette partie nord-ouest du désert est la moins connue de
nous ; cependant elle mérite d'attirer tout particulièrement
notre attention, car la création de relations avec les peuplades
de ces régions importe à l'avenir de notre influence. Aug-
menter le contact avec les tribus qui hantent les bords de
l'Océan est une tâche nécessaire ; c'est le seul moyen par
lequel nous pourrons nous ménager des intelligences dans
une zone où il est difficile de pénétrer.
La colonie espagnole du Rio de Oro est une simple sta-
tion de pêche, dans la presqu'île dénommée Dakhla par les
indigènes, à neuf jours de marche d'idjil, sans palmiers,
sans végétation d'aucune sorte.
Cette colonie a été installée en février 1883 et appelée
Villa Cisneros, en l'honneur du cardinal-explorateur de ce
nom. La compagnie hispano-africaine y fonda une facto-
rerie qui appartient aujourd'hui à la Compagnie trans-
atlantique espagnole.
La baie du Rio de Oro est d'accès difficile, avec des cou-
rants et des bas-fonds, et ne peut recevoir des bâtiments
de plus de quatre mètres de tirant d'eau ; les embarcations
accostent à une petite jetée de pierre, longue de trente
mètres, large de trois, mais les grands bateaux doivent
mouiller à cent cinquante mètres au large, car l'eau ne
s'élève pas au delà de deux mètres à la plus haute mer.
Une route part de la jetée et gravit la falaise sur le flanc
de laquelle sont construits les magasins à poissons et dont
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 277
le sommet porte la citadelle-factorerie, grand rectangle de
construction massive avec quatre tours à ses angles, com-
prenant les corps de garde, les logements pour les offi-
ciers, soldats et pour le personnel de la Société, ainsi que
les magasins. Un mur d'enceinte l'entoure, et une cour est
ménagée au milieu pour recevoir l'eau que, chaque mois,
on apporte des Canaries. La garnison se compose d'une
soixantaine de soldats commandés par un capitaine.
Ainsi qu'à Port-Etienne, des Maures sont venus se fixer
auprès du fort; ils habitent un groupe de cases en pierre,
de forme carrée, au long d'une avenue orientée dans l'axe
de la presqu'île.
A l'entrée de la baie est mouillé le brick où logent les
pêcheurs Canariens employés par l'établissement. Deux
vapeurs font mensuellement le service du courrier entre les
Canaries et Villa Cisneros par Las Palmas (Canaries) à
Barcelone oi^i est le siège de la société. Nul mouvement
avec l'intérieur. La garnison reste confinée dans les murs
de la citadelle ; depuis plus de trente ans les Espagnols n'ont
fait aucun efTort pour développer l'endroit, ni au point de
vue outillage ni au point de vue industriel et commercial ;
le trafic avec les Maures se réduit au strict indispensable
des besoins immédiats. Au bout d'un an d'installation,
notre établissement de Port-Etienne dépassait déjà le petit
comptoir espagnol, et comme importance d'aspect et
comme rendement.
Il n'en est pas moins vrai que, si petite que soit l'im-
portance de cette colonie espagnole, elle nous a plus d'une
fois créé de gros ennuis; le manque de surveillance, l'aban-
don administratif du Rio de Oro a souvent été complice
de la facilité des rezzous dirigés contre nos territoires, tan-
dis que les officiers français dirigent les nôtres et les pro-
tègent même contre ceux de la zone espagnole, remplis-
sant ainsi largement les devoirs de la souveraineté ; mais
l'Espagne met seulement son zèle à revendiquer les terri-
toires où se forment les rezzous lancés contre nous ; il lui
est même parfois arrivé, comme en 1908 au moment de
278 LA MAURITANIE
l'assassinat d'un interprète indigène de Port-Etienne, de
donner asile à des criminels recherchés par nous et qui,
retirés à Villa Gisneros, y vivaient de razzias sur les tribus
soumises, razzias dont les Espagnols fournissaient les armes
et partageaient le produit.
De ce côlé, une œuvre importe donc : l'extension de
notre zone d'influence sur les tribus du vaste pays entre
Océan et Maroc.
Du 21^ parallèle, qui passe à Port-Etienne, au 29*,
qui passe à Toued Noun, la contrée est habitée : par les
Oulad Delim qui, le long du littoral, vont de la baie d'Ar-
guin, qui nous appartient, à la Seguiel-el-Hamra. d'in-
fluence espagnole; par les Regueïba qui, en arrière des
Oulad Delim, dressent leurs camps dans les territoires
entre Adrar et Drââ ; plus au nord, par les Tekna, demi-
sédentaires et demi-nomades, qui plantent leurs tentes au
sud du Drââ et construisent leurs ksours sur l'oued Noun.
La pacification de la Mauritanie, celle du Sud-maro-
cain maintenant effectuée par Foccupation du Sous, nous
mettent aujourd'hui en face du devoir de résoudre les pro-
blèmes qui se posent dans ce vaste territoire, entre Maroc,
Mauritanie et Algérie, presque inconnu encore pour nous
dans sa partie occidentale.
Notre action militaire comme notre action pohtique doit
à présent s'occuper plus spécialement et plus efficacement
de ces trois tribus ; il faut par une étude plus attentive,
par des rapports plus fréquents, préparer les événements
et la pénétration de demain.
Les Oulad-Delim, dans les dernières années, ont parti-
cipé au mouvement d'El Hibba ; ils furent même ses plus
dévoués partisans. Mais une amélioration des relations est
possible ; les choses y sont propices par suite de la défaite
d'El Hibba. Mais il faut à leur égard une politique suivie
et un parti pris sérieux.
L'administration du cercle de la baie du Lévrier peut
trouver une tâche utile autant qu'intéressante, car c'est
là surtout une question de maniement et de tact person-
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 279
nel. Au commencement des heures difficiles de la révolte
d'El Hibba, le lieutenant Morello, résident du poste de
Nouakchott, avait réussi à retenir pour quelque temps
dans l'obéissance les belliqueux Oulad-Delim ; cependant,
Nouakchott se trouvait seulement à la pointe extrême de
leurs territoires de parcours, Port-Étienne est beaucoup
mieux placé pour agir sur eux. En effet, la tribu au
moment fixé par la saison, ramène ses troupeaux dans la
région littorale, entre la baie d'Arguinetla baie du Lévrier;
elle est alors obligée de revenir à Port-Etienne pour ses
approvisionnements ; et cette circonstance nous donne fata-
lement barre sur elle.
Le retour des Regueïba les avait une première fois
impressionnés et attirés à suivre leur exemple, ils ont vu
clairement combien les promesses et les prédictions du
cheikh Ma El Aïnin ont donné peu de résultats ; il ne s'agit
que d'encourager et d'accueillir leur changement.
Pour l'avenir de nos rapports avec les Oulad-Delim, il
est une mesure indispensable, c'est de répartir les différentes
fractions entre l'intlueuce française et l'influence espagnole,
par la plus simple logique; ceci eût dû être fait avant la
délimitation territoriale, car le commandement ici n'est
point une question territoriale, mais une queslion indivi-
duelle. Les Maures sont des maîtres dans la science de
l'intrigue, dans l'art de semer la division entre les auto-
rités, de les 0|)poser l'une à l'autre afin d'arriver à n'ol)éir
à aucune. Pour n'être point leur dupe à ce jeu, il est de
toute nécessité que le commandement européen dont ils
doivent relever soit bien fixé à l'avance; il faut que leurs
terrains de parcours soient nettement déterminés et que,
contre toute infraction à l'ordre établi, nous ayons la faculté
de prendre les sanctions voulues, par conséquent il faut
que « le droit de suite » nous soit reconnu.
Le littoral océanique. — La partie limitrophe du
Maroc. I — La confédération des Tekna. — A la question
de la Mauritanie se rattache intimement la queslion du
littoral atlantique, dans la partie qui s'étend entre le cap
280 La MAURITANIE
Bojador, limite septentrionale de la possession espagnole
de Rio de Oro et le cap Noun, constitué par un contre-
fort occidental du petit Atlas à l'embouchure de l'oued
Drââ, lequel forme la limite méridionale naturelle du
Maroc. En face de ce littoral est l'archipel des îles Cana-
ries, et dans la partie nord de cette côte, entre le cap
Juby et le cap Noun, vit la confédération des Tekna, qui
n'admet l'autorité du sultan de Fez qu'au seul point de vue
religieux.
Sur cette côte, le commerce entre Tekna et Canariens
s'épanouit de l'oued Chebika à l'oued Ifni, dans toutes les
petites baies du bord, où n'existe point de village, mais où
des campements viennent s'élever à certaines époques fixes.
Les centres les plus fréquentés sont Tarfaïa, à l'embou-
chure de la Séguiet-el-Hamra, Tafazaout, le cap Juby, les
embouchures des oueds Chébika, Drââ, Assaka, ksar
Meidja, Ifni; durant deux ou trois jours, lorsqu'arrivent
les balancelles des Canaries, les comptoirs temporaires
s'ouvrent, les importateurs déposent sur la plage les coton-
nades, le riz, le sucre, les bougies, les armes et ils
reçoivent en échange des peaux, des toisons, de la viande
fraîche, des plumes d'autruche, de l'or du Soudan. La créa-
tion de l'établissement de Villa Cisneros n'a pas porté
atteinte au mouvement commercial intermittent et tradi-
tionnel sur ce rivage.
Les Européens sont entrés en contact avec les Tekna dès
le xv^ siècle, par l'établissement des Espagnols aux Cana-
ries; c'est un Français, le Normand Jean de Bethen-
court, gouverneur des Canaries pour le roi d'Espagne, puis
son neveu Mociot de Bethencourt, qui nouent les premières
relations commerciales avec les peuplades de la côte ; vers
la fin du siècle, leur successeur, le gouverneur espagnol
Diego de Herrera, fonda en face des Canaries, Santa-
Cruz-de-Mar-Pequena, comptoir qui fut détruit au bout de
cinquante ans.
Les relations entre les Européens et ce coin du littoral
africain n'en furent point abolies. Les Portugais maîtres
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 281
de la côte atlantique jusqu'à son extrême sud eurent, au
xvi^ siècle, jusqu'à la baie d'Arguin, des établissements
en divers points du rivage dont subsistent encore des ves-
tiges. Les Français établis à Saint-Louis, se trouvaient
beaucoup trop loin des Tekna pour faire concurrence près
d'eux au commerce des Canariens et des Portugais.
Dans les premières années du xix* siècle, un com-
merçant français, Charles Cochelet, séjourna quelque
temps chez les tribus maures de l'Oued Noun (1820), mais
c'était en qualité de captif, à la suite d'un naufrage qui
l'avait jeté sur cette côte inhospitalière, ainsi qu'il était
arrivé dix ans auparavant à un matelot américain,
Robert Adam. Peu après, les Anglais songèrent à étudier
les possibilités économiques de cette région. L'explora-
teur Davidson, ayant débarqué à l'embouchure de l'oued
Assaka (nom donné par les indigènes au cours d'eau que
nous appelons oued Noun), fut reçu par le puissant cheikh
des Aït-Moussa, Beïrouk ould Mahomed, dans le ksar for-
tifié d'Aouguelmin ; les pourparlers aboutirent vite, le
cheikh consentit à établir, sur les plans de l'Anglais, un
comptoir commercial et à ouvrir un port sur un point du
littoral, dont l'emplacement, après une étude attentive de
la côte par le cheikh et les notables du pays, fut fixé à Dyk,
près de l'embouchure de l'oued Assaka.
Ensuite Davidson, pour continuer l'étude commerciale
de la contrée, partit vers Tombouctou, centre d'échange
pour les Tekna, avec une caravane de Tadjakanl, dont le
cheikh était chargé par Beïrouk de prendre soin de lui. La
caravane était déjà parvenue dans l'Iguidi, lorsque, un
matin, Davidson, qui s'était un peu écarté du campement
pour se reposer près du puits, fut attaqué et assassiné par
un groupe d'El Harib. Beïrouk lança une expédition châ-
tier les Harib, et l'Angleterre pour reprendre la négocia-
tion envoya vers lacôte de l'oued Noun, une mission chargée
de traiter avec Beïrouk, mais la barre et le gros temps les
empêchèrent de débarquer. Beïrouk alors, qui avait com-
pris l'avantage du port projeté, s'adressa aux Français et
282 LA MAURITANIE
envoya successivement plusieurs délégués au consul de
France à Tanger, Delaporte, arabisant très remarquable et
dont la réputation de science était grande jusque dans le.
Maroc méridional.
Le gouvernement français, entraîné à ce moment dans
les affaires d'Algérie, n'avait pas d'empressement pour une
nouvelle tentative d'expansion africaine. Cependant, deux
ans après, devant l'insistance de Delaporte, toujours solli-
cité par Beïrouk, le ministère de la marine envoya le
brick « LaMalouine», avec le commandant Bouet, sur la côte
de l'oued Noun ; en 1840 et 1841, le lieutenant de Kerallet
effectua l'exploration sérieuse de la côte. Cette étude
n'ayant point fait découvrir d'endroit particulièrement
propre à l'établissement d'un port, comme on s'était
aperçu que l'autorité du cheikb Beïrouk sur les tribus
avoisinantes était fort incertaine, que d'ailleurs le sultan
du Maroc avait réclamé auprès de nos deux consuls de
Tanger et de Mogador, le projet fut abandonné et le seul
résultat fut un traité d'amitié passé avec le cbeikh des Aït-
Moussa.
En 1843, Bouet, nommé gouverneur du Sénégal, songea
à reprendre la question qu'il avait étudiée comme com-
mandant de « La Malouine » et Beïrouk le faisait d'ailleurs
solliciter par son agent Bou Azza. Pour renouer les relations,
il envoya à l'embouchure de l'oued Assaka, le navire
« La Vigie » ayant mission de poursuivre les recherches
sur les pêcheries canariennes et que montait un trafiquant
du Sénégal, Borel, avec marchandises d'échange ; mainte-
nue par ordre dans le domaine privé, cette entreprise
demeura sans résultat. Beïrouk, alors, résolut de s'adresser
directement au gouvernement français ; il envoya à Paris
son ministre Bou-Azza accompagné du négociant Borel
(1844). Mais le gouvernement de Louis-Philippe était défi-
nitivement opposé à un établissement dans l'oued Noun
et nous étions en guerre avec le Maroc ; Bou-Azza et Borel
échouèrent dans leur mission politique.
Pour utiliser leur voyage, ils décidèrent une maison de
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 283
Marseille à noliser un bâtiment sur lequel furent chargées
des marchandises d'échange et qu'on obtint de faire accom-
pagner par un vaisseau de guerre de la station d'Afrique
qui se rendait au Sénégal. Mais il fut impossible au capi-
taine de trouver un point de débarquement et, en dernier
ressort, il se vit contraint d'aller se décharger à Mogador.
Le sultan du Maroc, irrité de cette tentative de rapproche-
ment avec la France, fit arrêter Bou-Az/a et ordonna à
son khalifa du Sous de noter son mécontentement au cheikh
de l'oued Noun, qui ne s'en émut pas, l'autorité du sultan
étant en cette région tout à fait illusoire. Mais il est à
déplorer que la timidité de la monarchie de Juillet en matière
d'expansion coloniale ait laissé perdre cette bonne volonté
de Beïrouk, qui nous offrait l'occasion si favorable de
prendre pied sur cette côte par un établissement com-
mercial qui, plus tard, eût pu former pour nous la base de
notre pénétration politique à l'intérieur.
Après la mort de Beïrouk, ses fils offrirent leur alliance
à l'Espagne, au moment de sa guerre avec le Maroc. Les
propositions, l'espérance qu'elles donnaient au gouverne-
ment espagnol de s'assurer un appui parmi les tribus du
sud, poussa le gouvernement espagnol à demander au sul-
tan, dans le traité de Tétouan, « de lui concéder à perpé-
tuité, sur la côte de l'Océan, àSanta-Gruz-de-Mar-Pequena,
le territoire de la factorerie que l'Espagne y possédait
autrefois ».
Au moment d'exécuter cette clause du traité, le maghzen
trouva un excellent prétexte de longue obstruction dans
l'ignorance où l'on était du point précis où se trouvait
Santa-Cruz.
L'année suivante, les fils de Beïrouk reçurent, lorsqu'il
passait pour aller à la Mecque, l'indigène Bou-el-Mogdad,
le célèbre interprèle explorateur du gouvernement du Séné-
gal ; ils ne se lassaient pas de demander, comme avait fait
leur père, la création d'un centre commercial européen
sur le rivage de leur domaine ; en 1872, ils lui écrivaient
encore :
284 LA MAURITANIE
« Veuillez nous aider pour cette affaire dont il est ques-
« tion depuis si longtemps, c'est à-dire la création d'une
« escale maritime, comme les chrétiens et nous en avons
« jadis convenu.
(( Les Guezoula, ainsi que nous-mêmes, sommes tous
« parfaitement d'accord sur ce point. Cette escale pourra
« être établie soit à l'embouchure de l'oued Assaka (oued
« Noun), soit à celle de l'oued Drââ. Nous souhaiterions
« nous entendre avec les chrétiens comme notre père le
« faisait. »
Cette requête ne put être prise en considération, les
ordres supérieurs j étant opposés. Comme le gouverne-
ment de Louis-Philippe, la jeune République de 1848
négligeait la possibiUté offerte de prendre pied sur un
point nouveau du littoral atlantique africain.
Ce port tant souhaité pour le commerce maritime avec
les Européens et qu'on leur refusait, les Tekna y sup-
pléaient en organisant des caravanes pour le Sénégal qui
venaient trafiquer à Saint-Louis. A l'autorité française
incombait alors la charge de protéger les négociants Tekna
contre le pillage des guerriers dans la traversée du Trar-
za, et plus d'une fois le montant des indemnités versées
aux caravaniers de l'oued Noun dut être retenu sur les
redevances ou coutumes que nous servions aux émirs du
Trarza pour prix d'une surveillance illusoire.
En 1877, le gouvernement espagnol envoya sur la côte
de l'oued Noun un vaisseau portant une commission char-
gée de déterminer l'emplacement de l'ancien comptoir.
Malgré les descriptions des anciens géographes, malgré
les indications des anciennes cartes et les anciens traités
où les rois d'Espagne réclamaient l'ancien territoire de
Santa-Cruz-de-Mar-Pequena, version adoptée par le capi-
taine Galiano et le ministère espagnol de la Marine et qui
tous la placent au sud de l'oued Noun, la commission mixte
hispano-marocaine désigna la crique d'Ifni à 30 kilomètres
au nord de l'oued Noun, à l'embouchure de l'oued Ifni,
limite du Tazeroualt, comme correspondant exactement à
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 285
l'ancienne possession espagnole (22 janvier 1878). Puis les
choses en restèrent là pour le moment, le maghzen per-
sistant dans Finimobilité qui fut si longtemps la base de sa
politique vis-à-vis des puissances européennes et l'Espagne
dans sa nonchalance.
En 1880, l'ingénieur anglais Mackenzie fonda au cap
Juby un comptoir et des établissements qu'il appela Port
Victoria. Le sultan Moulay-Hassan protesta, mais inutile-
ment ; son droit de possession sur cette région du littoral
désertique ne fut pas reconnu, pour la bonne raison que les
contrées entre le Sous et le cap Juby ne lui avaient jamais
obéi. Des sociétés de Londres et de Marseille, à la même
époque, entreprenaient des expéditions commerciales sur
la côte de l'oued Noun pour vendre du grain aux indigènes
et étudier le pays en vue de la fondation des factoreries.
Alors, sous prétexte de ratifier la cession faite à l'Es-
pagne, Moulay-Hassan partit pour le Sous avec une impo-
sante mahalla; s'étant arrêté àïiznit, à l'extrémité du Taze-
roualt, il convoqua les chefs et les notables des tribus
voisines, leur représenta les prétentions des chrétiens sur
la région, l'impuissance où étaient les tribus isolées de les
empêcher, l'impossibilité pour le sultan aussi puisque ces
tribus ne lui étaient point soumises ; mais que les cheikhs
lui fissent hommage, alors il pourrait agir. Ainsi il obtint
leur hommage et habita une kasbah à Tiznit ; puis, en
annonçant l'intention de donner libre accès au commerce
européen à Agadir et de fonder un port sur l'oued Assaka,
il s'arrangea pour ruiner les entreprises des sociétés euro-
péennes en voie de développement, ensuite sûr que, malgré
la ratification, les Espagnols n'occuperaient pas Ifni, il s'en
retourna vers le Sous (1883).
L'Espagne ne prit pas possession de la crique d'ifni ;
mais, moins de deux ans après, la Compagnie hispano-
africaine venait sur un point beaucoup plus méridional du
littoral fonder un comptoir dans la presqu'île de Dakhla
(Villa Cisneros).
Cependant la factorerie anglaise de Port Victoria (cap
286 LA MAURITANIE
Juby) ayant fait de mauvaises affaires, la compagnie fon-
datrice offrit au sultan du Maroc de lui céder l'établisse-
ment qui tombait en ruines. Il Tacheta avec empressement,
fit Construire un fortin sur le territoire et y mit une gar-
nison pour affirmer l'autorité hypothétique qu il s'attribue
sur ces régions et pour épier tout nouvel essai possible
d'installation européenne sur ce rivage. Mais les troupes
maghzen de la garnison n'ont aucun rapport avec les tribus
nomades voisines, parfaitement insouciantes du chérif de
Fez et ne s'occupent, en aucune façon, d'y faire la police ou
d'y exercer la surveillance.
Cette enclave marocaine du cap Juby peut être en réa-
lité considérée comme une propriété particulière du sul-
tan, jouissant, si l'on veut, du privilège d'extériorisation ;
mais le fait que le chérif a acquis une propriété au bord du
littoral n'a pas eu le pouvoir de reporter la frontière du
Maroc de l'oued Drââ sur la Seguiet el Hamra. Il n'y a
jamais eu d'équivoque possible à ce sujet.
Au point de vue politique ainsi qu'au point de vue géo-
graphique, la Mauritanie et le Maroc sont deux contrées
tout à fait indépendantes et distinctes l'une de l'autre ;
séparées par d'immenses espaces désertiques elles ne
peuvent effectuer leurs communications précaires et ardues
qu'à travers les bassins du Rio de Oro et de la Seguiet el
Hamra, bande maritime où se présente une succession de
hammada rocheuses, de montagnes assez hautes parfois, de
terrains sablonneux et mamelonnés de regs pierreux et
déchiquetés, coupés d'oueds la plupart du temps desséchés
et de rares puits qui tarissent durant les périodes sans
pluies, avec à peine quelques bandes cultivables dans le
lit des oueds. Leurs relations ont cessé du jour oîi la sup-
pression de la traite des esclaves, d'une part, et de l'autre
un plus fréquent usage des voies maritimes et fluviales, ont
entraîné la disparition graduelle des grandes caravanes
d'autrefois. Nulle communauté d'intérêt n'existe plus entre
elles. Lorsque le sultan Abd-el-Aziz et le Maghzen, sous
l'impulsion de Ma-el-Aïnin et de l'Allemagne imaginèrent
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 28*?
de faire valoir des droits de suzeraineté sur la Mauritanie,
sous le prétexte que Aloulay Ismaïl avait au xvii^ siècle
reçu Thommage des émirs maures, ils n'avaient pas songé
que Marrakech est à deux mois de marche d'Atar, suivant
le mode de déplacement des nomades, soit 200 kilomètres,
autant de l'oued Drââ à la Seguiet el Hamra et i.lOO kilo-
mètres de la Seguiet à ïidjikdja dans le Tagant. Quand un
émissaire, Moulay-Idriss, eut compris la situation, il essaya
d'abord d'amener à se soumettre les tribus au sud du Drââ,
Teknaet Ail Bou Amran. Mais il se heurta à d'intangibles
et séculaires habitudes d'indépendance, tout aussi bien que
chezles chefs de l'Adraret du Hodh et les ambitions chéri-
fiennes ont rapidement et piteusement échoué. On peut
dire qu'il n'y a jamais eu en Mauritanie une question maro-
caine, et que son fantôme illusoire, apparu un moment,
avait été créé par le fécond et perfide génie d'intrigues qui
chercha si longtemps à se faire dans le Maroc un tremplin
pour se jeter sur la France.
La question du littoral. — L'hinterland algéro-ma,ro-
cain et la Mauritanie. — La pénétration saharienne. —
La partie du littoral située entre le cap Juby (Tarfaïa) et
le cap Bojador, qui marque la limite septentrionale du
Rio de Oro, semblait devoir être considérée comme déter-
minant la limite de notre action en Sahara occidental, dans
les terres intérieures entre Touat, Mauritanie, Rio de Oro,
Oued Drââ.
Et c'était là, en effet, la pensée tacite de notre politique
lorsqu'on délimita par traité la zone d'influence espagnole
sur le rivage, entre la baie du Lévrier et le cap Bojador,
afin de se réserver, au sud du Maroc, un jour sur l'océan
qui, dans l'avenir, pourrait permettre de créer au Sud-ora-
nais une porte de sortie vers l'Atlantique, entreprise d'un
intérêt essentiel et dont la réalisation pratique fût infailli-
blement venue avec le temps.
Depuis, une convention secrète du traité de 1904, pour
obtenir de cette puissance des concessions en d'autres
points, a reconnu le droit d'influence de l'Espagne sur le
288 LA MAURITANIE
littoral qui va du cap Bojador au cap Juby. La faute poli-
tique que constituait cette convention secrète a été cruelle-
ment punie, car par le dernier traité franco-espagnol, signé
en 1912, après Agadir et le protectorat du Maroc, le cabinet
de Madrid sous prétexte des grands intérêts que lui con-
fère l'existence de sa colonie de Rio de Oro et du carac-
tère d'hinterland d'outre-mer des îles Canaries, présenté par
la partie de côte comprises entre Ifni et cap Juby, se fai-
sait reconnaître non seulement l'enclave d'Ifni, mais encore
les territoires du littoral au sud du Drââ et leur réunion
au Rio de Oro. De la sorte, nous nous trouvons enfermés
dans un hinterland confinant à l'océan, dont l'accès nous
est interdit.
En 1903-1904, au moment de l'organisation administra-
tive de la Mauritanie, des affaires d'Algérie qui amenèrent
l'occupation de Golomb-Béchar et des premiers traités
franco-anglais relatifs au Maroc, le gouvernement général
de l'Afrique occidentale avait eu l'idée d'encercler le Maroc
par le sud. La pensée était belle, mais peu exécutable
alors, à cause de tout l'inconnu des territoires à traverser.
Puis, survint le traité franco-espagnol et sa convention
secrète reconnaissant l'influence de Madrid sur le littoral
au nord du cap Bojador.
On aurait pu atténuer les conséquences regrettables de
ce traité par la solution, à notre avantage de la question
du cap Juby, si nous avions manifesté la volonté bien
arrêtée d'obtenir notre porte de sortie sur l'océan entre le
cap Noun et Tarfaïa.
Le débarquement d'une petite troupe sur ce rivage et
son installation eussent été un moyen rapide et facile
d'affirmer notre volonté ; les intrigues de Ma-el-Aïnin qui
avaient fait du bassin de la Seguiet-el-Hamra, un foyer
d'agitation anti-française et du petit port de Tarfaïa le
point de concentration de la contrebande d'armes destinée
à munir contre nous les tribus de l'intérieur, nous en
fournissaient un prétexte évident et légitime, puisque des
traités déjà anciens avec l'Angleterre reconnaissaient notre
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 289
influence au sud du Drââ. Mais, avec la timidité de notre
gouvernement et de notre opinion nationale en matière de
politique coloniale, on eût craint, en le faisant, de com-
mettre une imprudence, de laisser soupçonner un com-
mencement d'entreprise de conquête propre à inquiéter
l'Europe, plus encore que le Maroc. Notre voisine trans-
pyrénéenne, en 1911, n'eut pas tant de scrupules quand,
après un refus de consentement du gouvernement français,
que les traités de 1904 déclaraient nécessaire, elle débarqua
ses troupes au Maroc et leur fit occuper El-Ksar et
Larache. On peut dire cependant qu'un poste dans les
parages du cap Juby eût été sans communication avec la
Mauritanie comme avec le Sud-oranais, dont les postes
les plus avancés sont encore très éloignés de ce littoral ; ce
poste du cap Juby, c'est l'Espagne qui le possède aujour-
d'hui, puisque, en réalité, elle occupe maintenant Tarfaïa.
Sa zone d'influence va même jusqu'à la rive gauche du
Drââ.
Donc, malgré des difficultés indiscutables, mieux vau-
drait que la progression de notre influence, pour aller jus-
qu'à cette côte, adoptât la route de terre. Une action com-
binée des troupes sahariennes de Mauritanie et de celles
de l'extrême Sud-oranais s'indiquerait, chacune de ces pos-
sessions françaises devant occuper d'abord la partie d'hin-
terland voisine de son propre territoire. Du côté est, le
Sud-oranais pourrait installer à Tabelbala un poste,
annexe de celui de Beni-Abbès, situé à 150 kilomètres.
De là, les reconnaissances pourraient rayonner au sud-
ouest sur une zone de 500 kilomètres jusqu'à Tindouf. Les
étapes intermédiaires et^progressives de cette action seraient
Mimcima, à 160 kilomètres de Tabelbala, El-IIarib au sud
de l'oued Drââ, puis un mader de l'oued Drââ au sud de
Tintazart (140 kilomètres d'El-Harib) ; enfin, à 160 kilo-
mètres de l'oued Drââ, Tindouf, ancien point de concen-
tration des caravanes, qui serait considéré encore comme le
point de concentration de nos forces sahariennes. D'après
les renseignements indigènes, des puits se trouvent à toutes
La Malrita>ie. 19
290 • LA MAURITANIE
ces étapes. Celte ligne d'occupation longerait, sans la tou-
cher, la limite sud du Maroc, représentée par Toued Drââ.
Du côté mauritanien, l'/Vdrar, région d'Oualata et Chin-
guetti et la sebka d'Idjil, à 200 kilomètres de Ghinguetti,
qui fournit au Soudan presque tout le sel qu'il consomme,
tout entourée d'intéressants gisements miniers et qui se
trouve à Test de la frontière du Rio de Oro, sont les deux
premières étapes dans la direction de la Seguiet-el-Hamra.
Ensuite, il faudrait, en remontant à 400 kilomètres au
nord, aller installer un poste en territoire regueïba, par
exemple à Zemmour, au sud du bassin de la Seguiet-el-
Hamra. Cette opération est possible avec des goums mau-
ritaniens. La résistance des peuplades, dispersées et très
clairsemées, de ces régions, et d'ailleurs récemment sou-
mises, quoique peu sûres, n'est point à escompter. La
grosse difficulté du projet, c'est surtout l'obstacle créé par
la nature, surtout le manque d'eau en certains points. Par
Tindouf (350 kilomètres de Smara) et Zemmour (200 kilo-
mètres de Smara), qui sont à 400 kilomètres l'un de l'autre,
Touat et Mauritanie pourraient se tenir en relations cons-
tantes et dominer ainsi tout Thinterland.
L'oasis de Tindouf étant considérée comme un centre
d'attraction, pourrait recevoir des renforts venus ou du
Touat ou deTaoudeni. Les beaux raids effectués en 1905 par
le capitaine Flye de Sainte-Marie, montrent que les troupes
sahariennes peuvent fournir le parcours de 800 kilomètres
qui vont de Timminoum à Tindouf et les 830 kilomètres
qui s'étendent de Taoudeni à Tindouf. Pour son opéra-
tion de police dans l'Iguidi à la recherche du rezzou Abi-
dine en 1911, le groupe du Touat aA^ait pris Tabelbala
comme premier point d'appui; les observations faites pen-
dant ce nouveau raid confirmèrent que de Taoudeni des
pistes vont sur Chenachan, Menakheb, Rekhat-el-Iguidi
dans l'Iguidi, points qui dominent toutes les routes du Drâà
et du Tafilalet au Soudan. Des tournées de police des
divers points cités plus haut assureraient donc la surveil-
lance et la sécurité pour tout le Sahara occidental.
LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 29l
Afin que toutes ces actions eussent leur maximum d'in-
tensité il faudrait qu'elles fussent concertées d'avance, et
combinées avec précision entre le gouvernement général
de l'Algérie, le gouvernement général de l'Afrique occiden-
tale et le commissariat général du Maroc.
Si liberté vers l'océan nous avait été laissée, ou nous
était rendue, le point de concentration aurait pu avec le
temps avancer vers l'ouest et se pousser jusqu'à Smara, et
plus tard un poste mobile, peut-être franco-marocain,
s'installer à Tarfaïa (150 kilomètres de l'oued Smara)
ouvrant à nos territoires d'hinterland, sinon une porte de
sortie, au moins une fenêtre sur l'Atlantique.
L'avancement se fût fait d'une façon progressive et
incessante par le Touat et la Mauritanie vers la région lit-
torale de la Seguiet-el-Hamra. Une action de cette sorte
eût été longue, pénible, coûteuse ; mais son intérêt poli-
tique était certain ; par là, en effet, et par là seulement,
pouvait être assurée l'occupation effective des zones d'in-
fluence à nous attribuer par les conventions internatio-
nales au delà de l'extrême Sud-marocain.
Cette marche vers l'Océan, dont un millier de kilomètres
nous séparent à l'heure actuelle, aussi bien du côté de la
Mauritanie que du côté du Touat, cette progression dans
l'hinterland, il nous la faut pourtant, il nous faudra la com-
mencer dès que les événements nous le permettront.
Puisque les concessions faites à l'Espagne obstruent la
voie la plus directe et la plus rapprochée de la Mauritanie,
la solution du problème devra se chercher plus au nord.
On peut concevoir une progression du Sud-oranais à
l'Atlantique ou mieux de l'Atlantique et du Sud-oranais l'un
vers l'autre, d'autant plus intéressante qu'ainsi Ton aurait
complètement investi l'Atlas marocain, dernière citadelle
à pénétrer. Ce projet est d'autant plus digne d'étude que
l'exécution en sera peut-être moins ardue que celle du pré-
cédent.
Les premières étapes seraient alors, en venant du Sud-
oranais, les régions du Tafilalet, du Drâà moyen, des trois
292 LA MAURITANIE
groupes d'oasis de Tisint, Tatta, Akla, déjà étudiées, et
d'installation plus solide que les faibles assises des maders
du Drââ, Tindouf et Smara. A la seconde étape, celle du
Drââ moyen, deux postes installés, l'un au coude du Drââ,
du côté algérien, l'autre en un point de la côte à détermi-
ner aux environs du cap Noun (220 kilomèlres de l'oued
Smara), domineraient le désert, car les tribus sahariennes
qui pourraient échapper à l'action de l'un tomberaient sous
celle de l'autre.
Dans l'état actuel des choses marocaines, nos yeux pour
cette progression, autant que vers les immenses espaces
déroulés vers le sud, se tourneraient au nord sur le Bani
et sur l'Atlas. Car la jonction du Maroc et du Sénégal
apparaît aujourd'hui comme une nécessité stratégique aussi
bien que politique. Il est urgent que nos forces militaires
des confins Algéro-marocains et celles de Mauritanie effec-
tuent par le sud l'enveloppement du Maroc, afin de couper
la route aux pillards de la vallée du Drââ.
L'opération du Sous nécessitée par les mouvements d'El
Hibba qu'excitaient les intrigues allemandes, l'occupa-
tion qui s'en est suivie et qui a porté la frontière de
nos possessions de ce côté jusqu'au pied du Petit Atlas,
nous rapproche de ce but, car le Sous est le vrai point
de contact de la Mauritanie avec le Maroc, le passage
obligé des trafiquants mauritaniens qui, depuis longtemps,
y ont apporté pour les échanges avec le Maroc, les produits
de leur pays ainsi que ceux du Soudan. Elle peut être le
point de départ de nouvelles marches vers le sud, vers
les terres sahariennes de l'hinterland et les pays des tri-
bus maures.
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Carte de la Mauritanie.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Préface v
Chapitre premier. — L'œuvre des explorateurs 1
Chapitre IL — Le pays 29
Chapitre III. — Les habitants 08
Chapitre IV. — La vie sociale 92
Chapitre V. — La vie religieuse 118
Chapitre VL — La vie économique 1 46
Chapitre VIL — L'action de la France en Mauritanie. . . . 180
Chapitre VIII. — La colonisation française en Mauritanie. 217
Chapitre IX. — L'avenir de la Mauritanie 243
Chapitre X. — Les relations de la Mauritanie avec les
contrées limitrophes 268
Index hibliographique 293
Carte de la Mauritanie 299
MAÇON, PHOTAT FBBRBS, IMPRIMEUR»
Oii^iu>* «-'*<«:« ^ — '-^
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La Mauritanie